dimanche 8 mars 2026

DECRYPTER LA GUERRE...

L’actualité du Proche-Orient déferle dans nos vies, via les médias. Les images et leurs commentaires saturent notre perception  du réel. Nous voyons tout, nous croyons tout savoir, sans pouvoir en être certains au risque de ne pas ou de mal comprendre. A peine informés, nous sommes conduits à choisir le camp du bien au mépris des enjeux de la partie dramatique qui se joue à l'échelle du monde.

Or comprendre exige autre chose que la précipitation et l'impression. Il faut percer le « brouillard de la guerre » pour mesurer la portée réelle des événements. Je me risquerai donc ce soir à tenter modestement d’analyser les mécanismes de l’information, à examiner la mutation des conflits et à interroger les pièges de la satisfaction morale.


Comment garder un esprit lucide capable de discerner à travers le bruit des médias ?

Il faut restaurer la distance critique.

Nous sommes immergés dans la guerre. Événement après événement, minute par minute, nous sommes entraînés dans un processus d'action-réaction. La dictature de l'instant s'impose à nous progressivement, si nous n'y prenons garde. Et ce, au prix du recul de la lucidité, de la distance critique.

Or la prise de distance par rapport aux événements n'est pas un luxe ; c'est une nécessité. Surtout lorsque l'on est confronté à des événements aussi troublants, perturbants et inquiétants. L'émotion qui prime inhibe notre capacité à analyser. Elle nous interdit de prendre le recul indispensable.

Si nous voulons conserver un minimum de capacité d'analyse de la situation et donc être en mesure de la gérer à notre niveau personnel comme au niveau collectif, il est donc indispensable de rompre à la fois avec la logique de l'immédiateté et celle de l'émotion. Ralentir. Prendre de la distance. Repousser les passions et les émotions.

De la propagande à l’industrialisation numérique

La propagande est une arme de guerre classique et ancienne. Force est de constater qu'aujourd'hui elle change d’échelle et de nature. Son industrialisation technologique lui donne une puissance inédite. Elle sature désormais l’espace mondial grâce à la viralité des réseaux sociaux et à l’utilisation de l’IA au moyen de laquelle il devient possible de produire des preuves visuelles indiscernables du réel et de transformer chaque écran en champ de bataille psychologique.

Les images voire les vidéos deviennent de véritables munitions utilisées par les belligérants dans la guerre de l'information qu'il leur est nécessaire de mener en même temps que celle qui les voit s’affronter sur le terrain des opérations. Le mensonge y est muni de tous les atouts de la séduction, de l'apparence de la réalité et donc de la vérité.

Chaque image devient suspecte. La question qui doit nous hanter est : qui croire, que croire ?

La parole politique comme extension du champ de bataille.

Les déclarations des dirigeants ne sont plus de simples informations. Elles constituent des actes de guerre psychologique. Les discours dissuadent l’adversaire, rassurent l’opinion intérieure. Les déclarations des chefs d’état sur les médias, en particulier sur « X », donnent même l’impression de concurrencer la diplomatie qui en est nécessairement transformée si ce n’est perturbée.

Le traitement médiatique qui leur est réservé entretient par ailleurs la confusion en mêlant ces prises de parole au flux des dépêches factuelles. Les faits, les déclarations des belligérants et des dirigeants politiques, les commentaires sont mis sur un même plan. Tout est juxtaposé jeté en pâture dans le vacarme médiatique continu des chaines d’information.

Il faudrait pouvoir ne pas prendre cela au premier degré….

La mutation des conflits : géométrie variable des finalités politiques

L’ordre international -je ne parle pas ici du droit - promis à l’issue de la dernière guerre mondiale s’est progressivement dévoyé. L’ONU n’existe plus en tant qu’organe de régulation si tant est qu’elle n’ait jamais eu un rôle. Les états ne connaissent plus que les rapports de force et la puissance.

Depuis les grandes interventions extérieures de la fin du XXe siècle, la guerre a changé de nature. La force ne sert plus seulement à conquérir. Elle devient un levier au service d’objectifs politiques, économiques, humanitaires multiples et instables ; complexes.

Si avec la guerre en Ukraine nous avons retrouvé un schéma relativement classique d'affrontement militaire, les dernières décennies, depuis les années 90, ont révélé une multiplication d'interventions, en général des États-Unis, parfois d'autres états, au service d'entreprises officiellement humanitaires et démocratiques destinées notamment à débarrasser le monde occidental du danger terroriste et islamiste comme à éradiquer des régimes totalitaires. Elles étaient en réalité très souvent guidées par des intérêts beaucoup moins glorieux et ont eu des réussites particulièrement contestables. Le conflit qui vient d'éclater en Iran semble être malheureusement une répétition de ces balbutiements antérieurs.

Il est dès lors extrêmement difficile de décrypter les stratégies comme les objectifs réels, les volontés des uns et des autres, de manière à les interpréter et les apprécier en fonction de nos propres intérêts.

Il s’avère en fait que les opérations visibles ne suffisent pas à révéler les intentions réelles. Derrière une action commune se dissimulent souvent des objectifs distincts liés à des intérêts nationaux souvent multiples et divergents.

Aux États-Unis, un même engagement extérieur peut répondre à des priorités changeantes : politique intérieure, échéances électorales, positionnement international ou démonstration de puissance. Sous la présidence de Donald Trump, cette variabilité a été particulièrement manifeste, y compris dans les relations avec ses alliés. Ces derniers jours pullulent de confirmations de cette réalité mouvante et incertaine.

L’intuition de Clausewitz est toujours valable : « La guerre n’est que la continuation de la politique par d’autres moyens. »

Sauf que la politique est devenue plus fragmentée, plus instable, plus difficile à décrypter dans une complexité propre au monde moderne et à ses interconnexions internationales.

L’action militaire n’exprime plus une volonté simple, claire et loyalement exprimée. Elle traduit, à l’instant « T » un équilibre provisoire entre des  priorités concurrentes influées par l'affrontement médiatique dont les opinions sont l'enjeu.

Telle semble être devenue la réalité des guerres modernes qui oublient par ailleurs des populations sacrifiées dans le silence en particulier en Afrique.

La lucidité consiste à reconnaître cette complexité, ce qui est particulièrement difficile pour les raisons précédemment évoquées.

L’illusion de la décapitation

L’élimination des mollahs suscite une satisfaction immédiate ; comme cela fut le cas par exemple pour Mouammar Kadhafi et Saddam Hussein. Nous croyons voir la justice tomber et la force nous débarrasser de tyrans responsables de beaucoup de nos maux. 

Cette lecture est réductrice et trompeuse.

Les régimes terroristes islamistes ne se résument pas à quelques figures. Ils reposent sur des structures durables et des réseaux d’influence. La force peut désorganiser un appareil, mais elle l’éradique rarement. Les systèmes se recomposent tant que leurs racines sociales, économiques et idéologiques demeurent intactes. Ils repoussent comme la mauvaise herbe...

Cette résilience est renforcée par leurs doctrines politico-religieuses qui valorisent le sacrifice comme moteur de mobilisation. Le martyre est leur « carburant ». La disparition d’une figure, fut-elle charismatique, peut nourrir un récit de légitimation pour la génération suivante. Le renouvellement s’installe là où l’on croyait à l’extinction.

L’analyse doit donc viser la solidité du système plutôt que la visibilité de ses représentants. Elle doit aussi poser la question d’une stratégie de réduction de la sphère islamiste sur le long terme. Nous n’avons tiré aucune leçon de notre inconséquence - celles des Etats-Unis et de la France en particulier - qui alla jusqu’à participer à l’installation de ces terroristes au pouvoir en Iran.

Si les états qui éliminent les dirigeants iraniens ne s’occupent pas de l’éradication de leur idéologie, tous leurs efforts resteront vains. Or il semble évident qu’ils n’entendent pas s’en préoccuper ! Je crains que les semaines à venir ne me démentent pas.

L’analyse n’est pas le renoncement.

Un piège intellectuel répandu consiste à assimiler toute analyse critique d’une opération militaire de cette nature à une faiblesse ou à un renoncement. Critiquer reviendrait à s’opposer. L’esprit mainstream induit ce réflexe. Il est manichéen.

Examiner la pertinence d’une action et la critiquer ne signifie pas qu’on la condamne. L’action peut être nécessaire, parfois vitale face à une menace existentielle. Mais l’urgence ne doit pas servir de blanc-seing à l’aveuglement ni au refus de discerner les arrière-pensées stratégiques ou les intérêts cachés.

On ne doit pas s’interdire de penser au prétexte que l’action menée présente les apparences d’un combat bon et légitime.

La lucidité stratégique ne contredit pas l’engagement moral. Elle refuse seulement leur confusion. L’indignation éthique reste indispensable, car elle désigne l’inacceptable et fonde la légitimité de l’action. Mais cela ne suffit pas ; la réalité ce sont d’abord les faits et leurs conséquences concrètes.

La morale énonce ce qui doit être défendu. La stratégie analyse le fonctionnement réel du monde. L’une relève de l’impératif, l’autre du diagnostic. La justesse d’un principe ne garantit ni la pertinence d’une décision ni la stabilité de ses effets. Une action peut être moralement fondée et politiquement désastreuse.

Penser géopolitiquement impose un déplacement du regard. Il faut passer de l’intention à la conséquence, de la justice proclamée à l’ordre produit et des motifs affichés aux rapports de force effectifs. Il faut s’en tenir aux faits véritables et vérifiés.

Cette démarche ne relève pas du relativisme moral ou d’un quelconque esprit munichois comme un ami m’en a récemment fait le reproche. Elle prolonge l’exigence éthique en la confrontant au réel qui prime en géopolitique. Une morale indifférente aux effets devient incantatoire. Une stratégie privée de finalité normative devient cynique.

La lucidité impose de tenir ensemble ces deux exigences sans les confondre. Elle préserve la clarté du jugement moral tout en maintenant l’analyse des structures, des intérêts et des temporalités longues qui façonnent les conflits. Ce n’est pas exclure l’intervention de la conscience. C’est empêcher que la vertu déclarée serve d’écran à l’impuissance stratégique.

Conclusion

Face au brouillard de la guerre et au bruit médiatique qui n'est pas toujours le reflet de la réalité, la sagesse ne réside pas dans l’abstention mais dans l’exigence. Pour discerner. Refuser les simplifications est une discipline de pensée. 

Le monde international et ses rapports de force ne relèvent pas d’un récit linéaire mais d’un équilibre instable entre puissances en mouvement et action. Admettre cette complexité et ce poids du réel à décrypter est la condition de notre juste compréhension de ces événements troublants qui impactent notre quotidien et notre avenir.

 

1 commentaire:

  1. Gardons à l’esprit les résultats des conflits passés engagés par « le camp du bien » face aux « rogue States »… Et ne nous laissons pas aveugler ni par l’émotion ni par la propagande. Restons lucides et gardons les yeux ouverts : exigence morale et analyse réaliste doivent aller de pair…
    CR

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