L’actualité du Proche-Orient déferle dans nos vies, via les médias. Les images et leurs commentaires saturent notre perception du réel. Nous voyons tout, nous croyons tout savoir, sans pouvoir en être certains au risque de ne pas ou de mal comprendre. A peine informés, nous sommes conduits à choisir le camp du bien au mépris des enjeux de la partie dramatique qui se joue à l'échelle du monde.
Or comprendre
exige autre chose que la précipitation et l'impression. Il faut percer le « brouillard de la
guerre » pour mesurer la portée réelle des événements. Je me risquerai donc ce
soir à tenter modestement d’analyser les mécanismes de l’information, à
examiner la mutation des conflits et à interroger les pièges de la satisfaction
morale.
Comment garder un esprit lucide capable de discerner à travers le bruit des médias ?
Il faut restaurer la distance critique.
Nous sommes
immergés dans la guerre. Événement après événement, minute par minute, nous
sommes entraînés dans un processus d'action-réaction. La dictature de l'instant
s'impose à nous progressivement, si nous n'y prenons garde. Et ce, au prix du
recul de la lucidité, de la distance critique.
Or la prise
de distance par rapport aux événements n'est pas un luxe ; c'est une nécessité.
Surtout lorsque l'on est confronté à des événements aussi troublants,
perturbants et inquiétants. L'émotion qui prime inhibe notre capacité à analyser.
Elle nous interdit de prendre le recul indispensable.
Si nous
voulons conserver un minimum de capacité d'analyse de la situation et donc être
en mesure de la gérer à notre niveau personnel comme au niveau collectif, il
est donc indispensable de rompre à la fois avec la logique de l'immédiateté et celle de l'émotion. Ralentir. Prendre de la distance. Repousser les passions et les
émotions.
De la propagande à l’industrialisation numérique
La
propagande est une arme de guerre classique et ancienne. Force est de constater
qu'aujourd'hui elle change d’échelle et de nature. Son industrialisation technologique lui
donne une puissance inédite. Elle sature désormais l’espace mondial grâce à la
viralité des réseaux sociaux et à l’utilisation de l’IA au moyen de laquelle il
devient possible de produire des preuves visuelles indiscernables du réel et de
transformer chaque écran en champ de bataille psychologique.
Les images
voire les vidéos deviennent de véritables munitions utilisées par les
belligérants dans la guerre de l'information qu'il leur est nécessaire de mener
en même temps que celle qui les voit s’affronter sur le terrain des opérations.
Le mensonge y est muni de tous les atouts de la séduction, de l'apparence de la
réalité et donc de la vérité.
Chaque image
devient suspecte. La question qui doit nous hanter est : qui croire, que croire
?
La parole politique comme extension du champ de
bataille.
Les
déclarations des dirigeants ne sont plus de simples informations. Elles
constituent des actes de guerre psychologique. Les discours dissuadent
l’adversaire, rassurent l’opinion intérieure. Les déclarations des chefs d’état
sur les médias, en particulier sur « X », donnent même l’impression de
concurrencer la diplomatie qui en est nécessairement transformée si ce n’est
perturbée.
Le
traitement médiatique qui leur est réservé entretient par ailleurs la confusion
en mêlant ces prises de parole au flux des dépêches factuelles. Les faits, les
déclarations des belligérants et des dirigeants politiques, les commentaires sont
mis sur un même plan. Tout est juxtaposé jeté en pâture dans le vacarme
médiatique continu des chaines d’information.
Il faudrait pouvoir
ne pas prendre cela au premier degré….
La mutation des conflits : géométrie variable des
finalités politiques
L’ordre
international -je ne parle pas ici du droit - promis à l’issue de la dernière guerre mondiale s’est
progressivement dévoyé. L’ONU n’existe plus en tant qu’organe de régulation si
tant est qu’elle n’ait jamais eu un rôle. Les états ne connaissent plus que les
rapports de force et la puissance.
Depuis les
grandes interventions extérieures de la fin du XXe siècle, la guerre a changé
de nature. La force ne sert plus seulement à conquérir. Elle devient un levier
au service d’objectifs politiques, économiques, humanitaires multiples et
instables ; complexes.
Si avec la
guerre en Ukraine nous avons retrouvé un schéma relativement classique
d'affrontement militaire, les dernières décennies, depuis les années 90, ont
révélé une multiplication d'interventions, en général des États-Unis, parfois
d'autres états, au service d'entreprises officiellement humanitaires et
démocratiques destinées notamment à débarrasser le monde occidental du danger
terroriste et islamiste comme à éradiquer des régimes totalitaires. Elles étaient en réalité très souvent guidées par des
intérêts beaucoup moins glorieux et ont eu des réussites particulièrement
contestables. Le conflit qui vient d'éclater en Iran semble être
malheureusement une répétition de ces balbutiements antérieurs.
Il est dès
lors extrêmement difficile de décrypter les stratégies comme les objectifs
réels, les volontés des uns et des autres, de manière à les interpréter et les
apprécier en fonction de nos propres intérêts.
Il s’avère
en fait que les opérations visibles ne suffisent pas à révéler les intentions
réelles. Derrière une action commune se dissimulent souvent des objectifs
distincts liés à des intérêts nationaux souvent multiples et divergents.
Aux
États-Unis, un même engagement extérieur peut répondre à des priorités
changeantes : politique intérieure, échéances électorales, positionnement
international ou démonstration de puissance. Sous la présidence de Donald
Trump, cette variabilité a été particulièrement manifeste, y compris dans les
relations avec ses alliés. Ces derniers jours pullulent de confirmations de
cette réalité mouvante et incertaine.
L’intuition
de Clausewitz est toujours valable : « La guerre n’est que la continuation
de la politique par d’autres moyens. »
Sauf que la
politique est devenue plus fragmentée, plus instable, plus difficile à
décrypter dans une complexité propre au monde moderne et à ses interconnexions
internationales.
L’action
militaire n’exprime plus une volonté simple, claire et loyalement exprimée.
Elle traduit, à l’instant « T » un équilibre provisoire entre des priorités concurrentes influées par l'affrontement médiatique dont les opinions sont l'enjeu.
Telle semble
être devenue la réalité des guerres modernes qui oublient par ailleurs des
populations sacrifiées dans le silence en particulier en Afrique.
La lucidité
consiste à reconnaître cette complexité, ce qui est particulièrement difficile
pour les raisons précédemment évoquées.
L’illusion de la décapitation
L’élimination des mollahs suscite une satisfaction immédiate ; comme cela fut le cas par exemple pour Mouammar Kadhafi et Saddam Hussein. Nous croyons voir la justice tomber et la force nous débarrasser de tyrans responsables de beaucoup de nos maux.
Cette
lecture est réductrice et trompeuse.
Les régimes terroristes
islamistes ne se résument pas à quelques figures. Ils reposent sur des
structures durables et des réseaux d’influence. La force peut désorganiser un
appareil, mais elle l’éradique rarement. Les systèmes se recomposent tant que
leurs racines sociales, économiques et idéologiques demeurent intactes. Ils
repoussent comme la mauvaise herbe...
Cette
résilience est renforcée par leurs doctrines politico-religieuses qui
valorisent le sacrifice comme moteur de mobilisation. Le martyre est leur « carburant ».
La disparition d’une figure, fut-elle charismatique, peut nourrir un récit de
légitimation pour la génération suivante. Le renouvellement s’installe là où
l’on croyait à l’extinction.
L’analyse
doit donc viser la solidité du système plutôt que la visibilité de ses
représentants. Elle doit aussi poser la question d’une stratégie de réduction
de la sphère islamiste sur le long terme. Nous n’avons tiré aucune leçon de
notre inconséquence - celles des Etats-Unis et de la France en particulier - qui alla jusqu’à participer à l’installation de ces
terroristes au pouvoir en Iran.
Si les états
qui éliminent les dirigeants iraniens ne s’occupent pas de l’éradication de
leur idéologie, tous leurs efforts resteront vains. Or il semble évident qu’ils
n’entendent pas s’en préoccuper ! Je crains que les semaines à venir ne me
démentent pas.
L’analyse n’est pas le renoncement.
Un piège
intellectuel répandu consiste à assimiler toute analyse critique d’une
opération militaire de cette nature à une faiblesse ou à un renoncement.
Critiquer reviendrait à s’opposer. L’esprit mainstream induit ce réflexe. Il
est manichéen.
Examiner la
pertinence d’une action et la critiquer ne signifie pas qu’on la condamne.
L’action peut être nécessaire, parfois vitale face à une menace existentielle.
Mais l’urgence ne doit pas servir de blanc-seing à l’aveuglement ni au refus de
discerner les arrière-pensées stratégiques ou les intérêts cachés.
On ne doit
pas s’interdire de penser au prétexte que l’action menée présente les
apparences d’un combat bon et légitime.
La lucidité stratégique ne contredit pas l’engagement moral. Elle refuse seulement leur confusion. L’indignation éthique reste indispensable, car elle désigne l’inacceptable et fonde la légitimité de l’action. Mais cela ne suffit pas ; la réalité ce sont d’abord les faits et leurs conséquences concrètes.
La morale
énonce ce qui doit être défendu. La stratégie analyse le fonctionnement réel du
monde. L’une relève de l’impératif, l’autre du diagnostic. La justesse d’un
principe ne garantit ni la pertinence d’une décision ni la stabilité de ses
effets. Une action peut être moralement fondée et politiquement désastreuse.
Penser
géopolitiquement impose un déplacement du regard. Il faut passer de l’intention
à la conséquence, de la justice proclamée à l’ordre produit et des motifs
affichés aux rapports de force effectifs. Il faut s’en tenir aux faits
véritables et vérifiés.
Cette
démarche ne relève pas du relativisme moral ou d’un quelconque esprit munichois
comme un ami m’en a récemment fait le reproche. Elle prolonge l’exigence
éthique en la confrontant au réel qui prime en géopolitique. Une morale indifférente aux effets devient
incantatoire. Une stratégie privée de finalité normative devient cynique.
La lucidité
impose de tenir ensemble ces deux exigences sans les confondre. Elle préserve
la clarté du jugement moral tout en maintenant l’analyse des structures, des
intérêts et des temporalités longues qui façonnent les conflits. Ce n’est pas exclure
l’intervention de la conscience. C’est empêcher que la vertu déclarée serve
d’écran à l’impuissance stratégique.
Conclusion
Face au brouillard de la guerre et au bruit médiatique qui n'est pas toujours le reflet de la réalité, la sagesse ne réside pas dans l’abstention mais dans l’exigence. Pour discerner. Refuser les simplifications est une discipline de pensée.
Le monde international et ses rapports de force ne relèvent pas d’un récit linéaire mais d’un
équilibre instable entre puissances en mouvement et action. Admettre cette complexité et ce poids du réel à décrypter est la condition de notre juste compréhension de ces événements troublants qui impactent notre quotidien et notre avenir.

Gardons à l’esprit les résultats des conflits passés engagés par « le camp du bien » face aux « rogue States »… Et ne nous laissons pas aveugler ni par l’émotion ni par la propagande. Restons lucides et gardons les yeux ouverts : exigence morale et analyse réaliste doivent aller de pair…
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