Nous poursuivons notre visite du Purgatoire avec Dante que nous avions quitté au chant XIX.
Chant XX
Pour commencer ce chant, Dante se confie sur la rectification de sa volonté.
« Contre volonté meilleure, volonté lutte
mal :
Ainsi, pour complaire à cette âme, et contre
mon plaisir,
Je retirai de l'eau l'éponge sans qu'elle fût
rassasiée ».
Il poursuit donc sa route alors qu’il aurait aimé
prolonger l’entretien.
Nous sommes sur la corniche des avares, couchés face
contre terre : image paradoxale de leur détachement forcé de ce à quoi ils
furent excessivement attachés.
Trois images viennent dans les pleurs. Dante entend crier « douce
Marie » ! Marie couchant son enfant dans une mangeoire. Viennent
ensuite Fabricius, consul Romain qui préféra la pauvreté vertueuse aux
richesses acquises dans le déshonneur, puis saint Nicolas, qui donna
secrètement de l’argent à trois jeunes filles pauvres afin de préserver leur
dignité.
L'esprit ne change pas : le bien matériel n'est pas
condamné en lui-même ; c'est notre rapport à lui qui doit être ordonné.
Vient ensuite Hugues Capet. Sous la plume de Dante, la dynastie
française devient l'illustration d'une soif de possession devenue politique. L’ancêtre
condamne lui-même ses descendants : la vertu ne s’hérite pas avec le nom.
Évoquant la vente de sa fille comme les corsaires vendent
leurs esclaves, Dante nous offre ces trois vers lumineux :
« O insatiable avarice, que peux-tu
faire de plus en eux,
Puisque tu as si fort à tirer à toi mon sang
Qu’il n'a plus souci de sa propre
chair ? »
Vient ensuite le tour de Philippe le Bel lors de
l’attentat d’Anagni contre Boniface VIII. Dante distingue ici la personne de la
charge : adversaire déclaré de Boniface, il condamne pourtant l’humiliation
infligée au pape en tant que vicaire du Christ.
Puis défilent plusieurs figures dévorées par l’avarice,
jusqu’à ce cri:
« Oh Crassus, dis-le-nous, car tu le sais, de quelle
saveur est l'or ? ».
On retrouvera cette puissante image chez Balzac décrivant
le père Grandet sur son lit de mort.
Soudain, toute la montagne tremble et les âmes chantent
le Gloria in excelsis Deo. Dante ne sait pas encore pourquoi. Le chant suivant
va le lui apprendre : une âme vient d’achever sa purification et devient libre
de monter.
Chant XXI
Pourquoi la montagne a-t-elle tremblé et pourquoi toutes
les âmes ont-elles chanté le Gloria ?
Dante
et Virgile poursuivent leur marche lorsqu’une âme apparait derrière eux, comme
le Christ ressuscité apparut aux disciples sur le chemin d'Emmaüs.
« Mes frères, que Dieu vous donne la paix. »
Elle leur explique que le tremblement de terre n’a rien
de naturel. Sa cause c’est la purification d’une âme lors qu’elle apprend
que sa peine est achevée et qu'elle en a eu la prescience intime !
« De sa purification, son seul vouloir fait
la preuve,
Son vouloir qui, dès qu'elle est toute libre
de changer de séjour,
Vient surprendre l'âme et lui obtient un
heureux effet ».
Nous touchons ici au sublime dans l'élévation
intellectuelle et spirituelle du Purgatoire. Ces trois vers sont immédiatement
suivis d'une explication inouïe qui nous révèle le sens dantesque du purgatoire
:
« Jusqu’alors elle veut bien ; mais
cela ne lui est point permis par l'ardeur
Que la divine justice, à l'encontre de son
désir naturel,
Met en elle pour souffrir, telle l'ardeur
qu'elle eut autrefois à pécher ».
Comment mieux expliquer cette réalité d'une souffrance
que l'âme s'impose à elle-même sous l'impulsion divine, jusqu'à ce que cette
dernière l'en délivre au terme de sa purification ?
J'avoue, cher ami lecteur, que ces quelques vers me
plongent dans une profonde béatitude intellectuelle et spirituelle...
Poursuivons.
Nous assistons alors à une scène qui nous donne à
sourire.
L’âme révèle alors son identité : Stace. Après plus de
cinq cents ans au Purgatoire, il vient d’achever sa purification. Il avoue son
admiration passionnée pour Virgile sans savoir qu’il se trouve devant lui ;
lorsque Dante le lui apprend, bouleversé, il veut embrasser les pieds de son
maître, oubliant qu’ils ne sont tous deux que des ombres.
La liberté y apparaît ainsi non comme la possibilité
indéfinie d'hésiter entre plusieurs directions, mais, pour l'âme désormais
purifiée, comme la pleine disponibilité de sa volonté au Bien qu'elle désire.
Chant XXII
Une nouvelle blessure a été effacée par l'ange du front
de Dante. Nous retrouvons Stace, qui explique pourquoi il a séjourné sur la
corniche des avares : il n’était pas avare mais prodigue.
L'avare et le prodigue sont deux figures opposées d'un
même rapport désordonné aux biens. L’un les retient sans mesure ; l’autre les
dissipe sans mesure. La vertu ne consiste donc ni à accumuler ni à dilapider,
mais à ordonner justement leur usage.
Stace explique ensuite que Virgile contribua à le
détourner de cette prodigalité. Et le dialogue prend une profondeur accrue :
Virgile, demeuré dans les Limbes, a porté une lumière dont Stace bénéficiera
sans que lui-même puisse parvenir à son accomplissement.
« Tu
fis comme celui qui marche dans la nuit
Et
porte derrière lui la lumière et n'en garde rien pour lui-même,
Mais donne l'avertissement à ceux qui le
suivent :
Et ce fut par le passage où tu dis : le
siècle se renouvelle,
La justice revient avec les premiers âges de
l'humanité,
Et une jeune race descend du ciel. »
Comment ne pas penser ici à ces vers de Charles Péguy
dans Eve que nous avions évoqué l'été dernier :
« Les pas des légions avaient marché pour
Lui,
Les voiles des bateaux, pour Lui s’étaient
gonflées ».
Virgile marche dans la nuit avec une lumière qui éclaire
ceux qui viennent derrière lui. Une vérité peut ainsi être transmise par celui
qui n’en mesure pas lui-même toute la portée. Son insuffisance comme guide du
salut n’abolit ni ce que sa raison a connu de vrai, ni le bien que son œuvre
peut transmettre.
Dante conclut :
« Eux s'en allaient devant, et moi, seulet,
En arrière, et j'écoutais leur conversation
Qui me donnait l'intelligence de la
poésie ».
Place au chant XXIII et à la sixième corniche.
Chant XXIII
Nous sommes chez les gourmands.
« Et voici qu'on entendit pleurer et
chanter :
Labia mea domine, sur un mode tel,
Qu’il faisait naître joie et deuil ».
Le choix du psaume 50 – « Seigneur, ouvre mes lèvres »
- est d'une acuité inouïe. La bouche qui rechercha excessivement les plaisirs
de la nourriture devient l'instrument de la prière et de la louange !
Les gourmands sont purifiés par la faim et la soif. Ils
sont d'une maigreur effrayante, méconnaissable. Dante ne reconnaît son ami Forese
Donati qu’à sa voix.
Forese lui explique :
« Tout ce peuple qui chante en pleurant,
Pour avoir outre mesure suivi les convoitises
de la gorge,
Dans la faim et la soif ici se refait saint ».
Le mot essentiel est encore celui de mesure.
Mais Forese va plus loin :
« Et ce n'est point une seule fois que, par
ce chemin
Faisant le tour, notre peine se renouvelle.
Je dis « peine » et je devrai dire « joie »,
Car le désir, qui nous ramène à l'arbre,
Est le même qui mena le Christ heureux,
jusqu'à crier « Élie »
Quand il nous délivra par le sang de ses
veines ».
Les âmes du Purgatoire ne subissent donc pas leur
purification comme les damnés subissent leur peine. Elles la veulent, parce
qu'elles savent où elle les conduit.
Dante s’étonne cependant que Forese, mort récemment et
converti tardivement, ait déjà atteint cette corniche. Forese lui répond :
« ... Si je fus amené aussi vite
À boire la douce absinthe des tourments,
C’est grâce à ma Nella bien-aimée. Par ses
abondantes larmes,
Par ces dévotes prières et ses soupirs,
Elle m'a enlevé à la côte où l'on attend,
Et elle m'a libéré des autres gyres ».
La prière de Nella a donc abrégé son attente : nouvelle
illustration de la communion des saints et de l’efficacité de la prière des
vivants pour les morts.
Et lorsque son ami l'interroge à son tour, Dante se replace
très humblement dans leur histoire commune : « ce que tu fus avec moi,
ce que je fus avec toi ». Car le Dante pèlerin, vivant, n’est pas ici
en curieux ; il accomplit un pèlerinage de conversion.
Chant XXIV
Le chant unit deux thèmes : la purification du désir et
la poésie se laissant conduire par l’amour.
Après que Forese lui a nommé plusieurs âmes, Dante
rencontre Bonagiunta, un poète de la génération précédente. Leur dialogue
commence singulièrement. Bonagiunta demande à Dante quel est le poète qui
écrivit « Dames qui avez l’intelligence d’amour... ». Dante répond :
« ... je suis celui qui, lorsque
L’amour l’inspire, écrit, et de ce même
accent
Dont il dicte au dedans je vais faisant mes
vers
».
Bonagiunta reconnaît alors « ce doux style nouveau ».
Au-delà de l’échange poétique, ce passage souligne que
l'amour est le principe de la vie morale.
Mais la corniche de la gourmandise poursuit parallèlement
son enseignement : le désir n'est pas détruit. Les âmes voient les fruits, les
désirent, mais apprennent à ne plus être gouvernées par ce désir.
Jusqu'à ce que :
« Et, telle l'annonciatrice des
premières lueurs d'aurore,
La brise de mai, souffle et embaume,
Toute imprégnée des senteurs de l'herbe et
des fleurs,
Telle, je sentis une haleine me frapper par
le milieu
Du front, et j'entendis bien le battement de
l'aile qui répandit dans l'air un parfum d'ambroisie.
Et j'entendis ces mots : bienheureux
ceux en qui brille
Une grâce si forte que le souci du goût
Ne vient point par trop de convoitise,
obscurcir leur cœur,
Et qui n'ont faim, toujours, que de juste
mesure ! »
Admirable conclusion ! Dante peut désormais quitter
la sixième corniche ; il ne lui reste plus qu’un seul « P » sur
le front.
Chant XXV
Dante hésite à poser la question qui le travaille - « en
mon désir, tour à tour allumé et éteint ».... – Ses guides l’invitent
à ouvrir sa bouche : « Libère
l’arc de tes paroles que tu as tendu jusqu’au fer ».
« Alors, sans plus de crainte, j'ouvris
la bouche,
Et je commençais : comment peut-on
maigrir ainsi,
Là où l'on est plus touché du besoin de se
nourrir ? ».
Dante relance, comment des âmes séparées de leur corps
peuvent maigrir, souffrir de faim et présenter une apparence corporelle ?
Virgile laisse Stace répondre. Celui-ci développe
une longue explication sur la formation de l’homme, l’âme et ce qui advient
après la mort. Pour notre propos, retenons surtout qu’il imagine l’ « ombra »,
forme aérienne par laquelle les affections de l’âme deviennent visibles. C’est
une construction propre à Dante, qu’il ne faut pas confondre avec la doctrine
catholique sur l’état des âmes séparées.
Dante rend cette question métaphysique sensible par une
image magnifique :
« Et pour que ces paroles t'étonnent
moins,
Considère la chaude vertu du soleil qui se
fait vin
Lorsqu’elle s'unit à la sève qui coule de la
vigne ».
Il utilise ensuite l'image de l'arc-en-ciel :
« Et, comme l'air, lorsqu'il est bien chargé
de pluie,
Sous les rayons du soleil qui en lui se
réfléchissent,
Se montrent ornée de diverses couleurs,
De même, ici, l'air avoisinant se modèle
En cette même forme que lui impose comme un
sceau,
Par sa puissance virtuelle, l'âme qui arrive
et demeure ».
Dante, Virgile et Stace atteignent la septième et
dernière corniche. Une immense flamme jaillit de la paroi. Dante doit marcher
au bord du précipice pour éviter le feu.
Les âmes y chantent un hymne à Dieu, demandant la
purification. Puis elles proclament trois exemples de chasteté : Marie,
bien sûr, Diane qui chassa Callisto après la violation de son vœu de chasteté
et enfin des époux ayant vécu la sexualité dans l'ordre du mariage.
La purification de la luxure peut commencer.
Chant XXVI
Dante arrive au terme de son apprentissage sur les
désordres de l'amour. Après avoir croisé dans les flammes des âmes qui prennent
soin de ne pas sortir du feu purificateur, il découvre qu'elles souffrent ici
de la purification d'une hétérosexualité et d’une homosexualité déréglées. Dans
ce ballet au cœur des flammes, il nous offre l'image de deux groupes d'âmes
avançant en sens opposé et s'embrassant sans s'arrêter par un geste d'affection
excluant la possession ou la complaisance dans le plaisir.
Répondant à l'une de ces âmes qui interpelle cet être que
ne traverse pas la lumière, il affirme que son voyage n'est pas seulement une
expiation anticipée ou une visite de l'au-delà, c'est une éducation du regard
et du jugement, destinée à transformer sa vie.
Il rencontre ensuite deux maîtres de la poésie amoureuse.
Ce n'est pas l'amour qu'il faut détruire : c'est ce qui, en lui, doit être
purifié et remis dans son ordre.
Guinizzelli, dans un geste d'humilité, désigne Arnaut
comme meilleur artisan de la langue maternelle. Celui-ci va s’exprimer en
langue provençale plus tard magnifiée par Mistral.
« Je suis Arnaut, qui pleure et vais chantant
;
Contrit, je vois ma folie passée,
Et je vois devant moi, joyeux, la joie que
j'espère. »
Peu de vers résument aussi bien le Purgatoire : regarder
sans complaisance le désordre passé, accepter la purification présente et
avancer dans la certitude joyeuse du Bien à venir.
Cette dernière corniche apporte une précision essentielle
à tout ce que Dante développe depuis le chant XVII : la sainteté ne consiste
pas à ne plus aimer, mais à aimer d'un amour devenu juste.
Il reste pourtant une dernière épreuve à Dante :
jusqu'ici, il a marché à côté du feu. Au chant XXVII, il devra le traverser
lui-même.
Chant XXVII
Face au feu qu'il doit traverser, malgré les injonctions
de Virgile, Dante a peur. Qui n'aurait pas peur de se jeter dans le feu ?
Cette traversée constitue une expérience anticipée,
poétique et spirituelle de la purification du purgatoire. Dante, pourtant
vivant, ressent physiquement la chaleur du feu, au point de dire qu'il se
serait jeté dans du verre en fusion pour se rafraîchir.
Il ne visite toujours pas le purgatoire en simple
spectateur. Son voyage doit produire des effets chez le vivant qu'il est
encore.
Virgile finit par lui faire vaincre sa peur par cette
phrase : « entre Béatrice et toi, il n'y a que ce mur ».
Le symbole est particulièrement fort : sur la corniche où
l’amour doit être purifié, c’est l’amour de Béatrice qui donne à Dante le
courage de consentir à la purification. Il ne doit pas cesser d’aimer ; son
amour doit être redressé.
Une fois le mur de feu franchi, Virgile, qui va le
quitter pour le confier à Béatrice, reconnaît sa propre limite :
« Le feu temporaire et l'autre qui est
éternel
Tu les as vus, mon fils, et tu es arrivé en un
lieu
Où, de moi-même, je ne peux discerner plus
avant.
Je t'ai mené jusqu'ici par les forces du
génie et de l'art ;
Prends désormais pour guide ta volonté
heureuse :
Tu es hors des chemins difficiles, hors des
angoisses ».
Et le chant se conclut par ces derniers mots de Virgile :
« N’attends plus mon conseil, ni un signe de
moi :
Libre, droit et sain est ton arbitre,
Et ce serait erreur de ne point agir selon
son choix :
C'est pourquoi je te fais souverain de
toi-même par la couronne et la mitre ».
La couronne et la mitre symbolisant la souveraineté sur soi-même.
Une autre traduction éclaire cette formule : « souverain de toi-même
je te couronne et te mitre ».
Le chemin ouvert par Caton trouve ainsi son
accomplissement. Dante était entré au Purgatoire « cherchant la liberté ». Au
sommet de la montagne, Virgile peut enfin le rendre au gouvernement de
lui-même.
La liberté que Dante découvre n’est donc pas celle d’un
homme qui pourrait vouloir n’importe quoi. C’est celle d’une volonté
suffisamment libérée de ses désordres pour pouvoir vouloir justement.
Et c’est alors seulement que Virgile peut s’effacer.
.jpg)
Très beau !
RépondreSupprimer