mercredi 26 août 2026

MON ETE AVEC DANTE (9)

Nous poursuivons notre visite du Purgatoire avec Dante que nous avions quitté au chant XIX.


Chant XX

Pour commencer ce chant, Dante se confie sur la rectification de sa volonté.

« Contre volonté meilleure, volonté lutte mal :

Ainsi, pour complaire à cette âme, et contre mon plaisir,

Je retirai de l'eau l'éponge sans qu'elle fût rassasiée ».

Il poursuit donc sa route alors qu’il aurait aimé prolonger l’entretien.

Nous sommes sur la corniche des avares, couchés face contre terre : image paradoxale de leur détachement forcé de ce à quoi ils furent excessivement attachés.

Trois images viennent dans les pleurs. Dante entend crier « douce Marie » ! Marie couchant son enfant dans une mangeoire. Viennent ensuite Fabricius, consul Romain qui préféra la pauvreté vertueuse aux richesses acquises dans le déshonneur, puis saint Nicolas, qui donna secrètement de l’argent à trois jeunes filles pauvres afin de préserver leur dignité.

L'esprit ne change pas : le bien matériel n'est pas condamné en lui-même ; c'est notre rapport à lui qui doit être ordonné.

Vient ensuite Hugues Capet. Sous la plume de Dante, la dynastie française devient l'illustration d'une soif de possession devenue politique. L’ancêtre condamne lui-même ses descendants : la vertu ne s’hérite pas avec le nom.

Évoquant la vente de sa fille comme les corsaires vendent leurs esclaves, Dante nous offre ces trois vers lumineux :

« O insatiable avarice, que peux-tu faire de plus en eux,

Puisque tu as si fort à tirer à toi mon sang

Qu’il n'a plus souci de sa propre chair ? »

Vient ensuite le tour de Philippe le Bel lors de l’attentat d’Anagni contre Boniface VIII. Dante distingue ici la personne de la charge : adversaire déclaré de Boniface, il condamne pourtant l’humiliation infligée au pape en tant que vicaire du Christ.

Puis défilent plusieurs figures dévorées par l’avarice, jusqu’à ce cri: 

« Oh Crassus, dis-le-nous, car tu le sais, de quelle saveur est l'or ? ».

On retrouvera cette puissante image chez Balzac décrivant le père Grandet sur son lit de mort.

Soudain, toute la montagne tremble et les âmes chantent le Gloria in excelsis Deo. Dante ne sait pas encore pourquoi. Le chant suivant va le lui apprendre : une âme vient d’achever sa purification et devient libre de monter.

Chant XXI

Pourquoi la montagne a-t-elle tremblé et pourquoi toutes les âmes ont-elles chanté le Gloria ?

Dante et Virgile poursuivent leur marche lorsqu’une âme apparait derrière eux, comme le Christ ressuscité apparut aux disciples sur le chemin d'Emmaüs.

 « Mes frères, que Dieu vous donne la paix. »

Elle leur explique que le tremblement de terre n’a rien de naturel. Sa cause c’est la purification d’une âme lors qu’elle apprend que sa peine est achevée et qu'elle en a eu la prescience intime !

« De sa purification, son seul vouloir fait la preuve,

Son vouloir qui, dès qu'elle est toute libre de changer de séjour,

Vient surprendre l'âme et lui obtient un heureux effet ».

Nous touchons ici au sublime dans l'élévation intellectuelle et spirituelle du Purgatoire. Ces trois vers sont immédiatement suivis d'une explication inouïe qui nous révèle le sens dantesque du purgatoire :

« Jusqu’alors elle veut bien ; mais cela ne lui est point permis par l'ardeur

Que la divine justice, à l'encontre de son désir naturel,

Met en elle pour souffrir, telle l'ardeur qu'elle eut autrefois à pécher ».

Comment mieux expliquer cette réalité d'une souffrance que l'âme s'impose à elle-même sous l'impulsion divine, jusqu'à ce que cette dernière l'en délivre au terme de sa purification ?

J'avoue, cher ami lecteur, que ces quelques vers me plongent dans une profonde béatitude intellectuelle et spirituelle...

Poursuivons.

Nous assistons alors à une scène qui nous donne à sourire.

L’âme révèle alors son identité : Stace. Après plus de cinq cents ans au Purgatoire, il vient d’achever sa purification. Il avoue son admiration passionnée pour Virgile sans savoir qu’il se trouve devant lui ; lorsque Dante le lui apprend, bouleversé, il veut embrasser les pieds de son maître, oubliant qu’ils ne sont tous deux que des ombres.

La liberté y apparaît ainsi non comme la possibilité indéfinie d'hésiter entre plusieurs directions, mais, pour l'âme désormais purifiée, comme la pleine disponibilité de sa volonté au Bien qu'elle désire.

 

Chant XXII

Une nouvelle blessure a été effacée par l'ange du front de Dante. Nous retrouvons Stace, qui explique pourquoi il a séjourné sur la corniche des avares : il n’était pas avare mais prodigue.

L'avare et le prodigue sont deux figures opposées d'un même rapport désordonné aux biens. L’un les retient sans mesure ; l’autre les dissipe sans mesure. La vertu ne consiste donc ni à accumuler ni à dilapider, mais à ordonner justement leur usage.

Stace explique ensuite que Virgile contribua à le détourner de cette prodigalité. Et le dialogue prend une profondeur accrue : Virgile, demeuré dans les Limbes, a porté une lumière dont Stace bénéficiera sans que lui-même puisse parvenir à son accomplissement.

 « Tu fis comme celui qui marche dans la nuit

 Et porte derrière lui la lumière et n'en garde rien pour lui-même,

Mais donne l'avertissement à ceux qui le suivent :

Et ce fut par le passage où tu dis : le siècle se renouvelle,

La justice revient avec les premiers âges de l'humanité,

Et une jeune race descend du ciel. »

Comment ne pas penser ici à ces vers de Charles Péguy dans Eve que nous avions évoqué l'été dernier :

« Les pas des légions avaient marché pour Lui,

Les voiles des bateaux, pour Lui s’étaient gonflées ».

Virgile marche dans la nuit avec une lumière qui éclaire ceux qui viennent derrière lui. Une vérité peut ainsi être transmise par celui qui n’en mesure pas lui-même toute la portée. Son insuffisance comme guide du salut n’abolit ni ce que sa raison a connu de vrai, ni le bien que son œuvre peut transmettre.

Dante conclut :

« Eux s'en allaient devant, et moi, seulet,

En arrière, et j'écoutais leur conversation

Qui me donnait l'intelligence de la poésie ».

Place au chant XXIII et à la sixième corniche.

 

Chant XXIII

Nous sommes chez les gourmands.

« Et voici qu'on entendit pleurer et chanter :

Labia mea domine, sur un mode tel,

Qu’il faisait naître joie et deuil ».

Le choix du psaume 50 – « Seigneur, ouvre mes lèvres » - est d'une acuité inouïe. La bouche qui rechercha excessivement les plaisirs de la nourriture devient l'instrument de la prière et de la louange !

Les gourmands sont purifiés par la faim et la soif. Ils sont d'une maigreur effrayante, méconnaissable. Dante ne reconnaît son ami Forese Donati qu’à sa voix.

Forese lui explique :

« Tout ce peuple qui chante en pleurant,

Pour avoir outre mesure suivi les convoitises de la gorge,

Dans la faim et la soif ici se refait saint ».

Le mot essentiel est encore celui de mesure.

Mais Forese va plus loin :

« Et ce n'est point une seule fois que, par ce chemin

Faisant le tour, notre peine se renouvelle.

Je dis « peine » et je devrai dire « joie »,

Car le désir, qui nous ramène à l'arbre,

Est le même qui mena le Christ heureux, jusqu'à crier « Élie »

Quand il nous délivra par le sang de ses veines ».

Les âmes du Purgatoire ne subissent donc pas leur purification comme les damnés subissent leur peine. Elles la veulent, parce qu'elles savent où elle les conduit.

Dante s’étonne cependant que Forese, mort récemment et converti tardivement, ait déjà atteint cette corniche. Forese lui répond :

« ... Si je fus amené aussi vite

À boire la douce absinthe des tourments,

C’est grâce à ma Nella bien-aimée. Par ses abondantes larmes,

Par ces dévotes prières et ses soupirs,

Elle m'a enlevé à la côte où l'on attend,

Et elle m'a libéré des autres gyres ».

La prière de Nella a donc abrégé son attente : nouvelle illustration de la communion des saints et de l’efficacité de la prière des vivants pour les morts.

Et lorsque son ami l'interroge à son tour, Dante se replace très humblement dans leur histoire commune : « ce que tu fus avec moi, ce que je fus avec toi ». Car le Dante pèlerin, vivant, n’est pas ici en curieux ; il accomplit un pèlerinage de conversion.

 

Chant XXIV

Le chant unit deux thèmes : la purification du désir et la poésie se laissant conduire par l’amour.

Après que Forese lui a nommé plusieurs âmes, Dante rencontre Bonagiunta, un poète de la génération précédente. Leur dialogue commence singulièrement. Bonagiunta demande à Dante quel est le poète qui écrivit « Dames qui avez l’intelligence d’amour... ». Dante répond :

« ... je suis celui qui, lorsque

L’amour l’inspire, écrit, et de ce même accent

Dont il dicte au dedans je vais faisant mes vers ».

Bonagiunta reconnaît alors « ce doux style nouveau ».

Au-delà de l’échange poétique, ce passage souligne que l'amour est le principe de la vie morale.

Mais la corniche de la gourmandise poursuit parallèlement son enseignement : le désir n'est pas détruit. Les âmes voient les fruits, les désirent, mais apprennent à ne plus être gouvernées par ce désir.

Jusqu'à ce que :

« Et, telle l'annonciatrice des premières lueurs d'aurore,

La brise de mai, souffle et embaume,

Toute imprégnée des senteurs de l'herbe et des fleurs,

Telle, je sentis une haleine me frapper par le milieu

Du front, et j'entendis bien le battement de l'aile qui répandit dans l'air un parfum d'ambroisie.

Et j'entendis ces mots : bienheureux ceux en qui brille

Une grâce si forte que le souci du goût

Ne vient point par trop de convoitise, obscurcir leur cœur,

Et qui n'ont faim, toujours, que de juste mesure ! »

Admirable conclusion ! Dante peut désormais quitter la sixième corniche ; il ne lui reste plus qu’un seul « P » sur le front.

 

Chant XXV

Dante hésite à poser la question qui le travaille - « en mon désir, tour à tour allumé et éteint ».... – Ses guides l’invitent à ouvrir sa bouche :  « Libère l’arc de tes paroles que tu as tendu jusqu’au fer ».

« Alors, sans plus de crainte, j'ouvris la bouche,

Et je commençais : comment peut-on maigrir ainsi,

Là où l'on est plus touché du besoin de se nourrir ? ».

Dante relance, comment des âmes séparées de leur corps peuvent maigrir, souffrir de faim et présenter une apparence corporelle ?

Virgile laisse Stace répondre. Celui-ci développe une longue explication sur la formation de l’homme, l’âme et ce qui advient après la mort. Pour notre propos, retenons surtout qu’il imagine l’ « ombra », forme aérienne par laquelle les affections de l’âme deviennent visibles. C’est une construction propre à Dante, qu’il ne faut pas confondre avec la doctrine catholique sur l’état des âmes séparées.

Dante rend cette question métaphysique sensible par une image magnifique :

« Et pour que ces paroles t'étonnent moins,

Considère la chaude vertu du soleil qui se fait vin

Lorsqu’elle s'unit à la sève qui coule de la vigne ».

Il utilise ensuite l'image de l'arc-en-ciel :

« Et, comme l'air, lorsqu'il est bien chargé de pluie,

Sous les rayons du soleil qui en lui se réfléchissent,

Se montrent ornée de diverses couleurs,

De même, ici, l'air avoisinant se modèle

En cette même forme que lui impose comme un sceau,

Par sa puissance virtuelle, l'âme qui arrive et demeure ».

Dante, Virgile et Stace atteignent la septième et dernière corniche. Une immense flamme jaillit de la paroi. Dante doit marcher au bord du précipice pour éviter le feu.

Les âmes y chantent un hymne à Dieu, demandant la purification. Puis elles proclament trois exemples de chasteté : Marie, bien sûr, Diane qui chassa Callisto après la violation de son vœu de chasteté et enfin des époux ayant vécu la sexualité dans l'ordre du mariage.

La purification de la luxure peut commencer.

 

Chant XXVI

Dante arrive au terme de son apprentissage sur les désordres de l'amour. Après avoir croisé dans les flammes des âmes qui prennent soin de ne pas sortir du feu purificateur, il découvre qu'elles souffrent ici de la purification d'une hétérosexualité et d’une homosexualité déréglées. Dans ce ballet au cœur des flammes, il nous offre l'image de deux groupes d'âmes avançant en sens opposé et s'embrassant sans s'arrêter par un geste d'affection excluant la possession ou la complaisance dans le plaisir.

Répondant à l'une de ces âmes qui interpelle cet être que ne traverse pas la lumière, il affirme que son voyage n'est pas seulement une expiation anticipée ou une visite de l'au-delà, c'est une éducation du regard et du jugement, destinée à transformer sa vie.

Il rencontre ensuite deux maîtres de la poésie amoureuse. Ce n'est pas l'amour qu'il faut détruire : c'est ce qui, en lui, doit être purifié et remis dans son ordre.

Guinizzelli, dans un geste d'humilité, désigne Arnaut comme meilleur artisan de la langue maternelle. Celui-ci va s’exprimer en langue provençale plus tard magnifiée par Mistral.

« Je suis Arnaut, qui pleure et vais chantant ;

Contrit, je vois ma folie passée,

Et je vois devant moi, joyeux, la joie que j'espère. »

Peu de vers résument aussi bien le Purgatoire : regarder sans complaisance le désordre passé, accepter la purification présente et avancer dans la certitude joyeuse du Bien à venir.

Cette dernière corniche apporte une précision essentielle à tout ce que Dante développe depuis le chant XVII : la sainteté ne consiste pas à ne plus aimer, mais à aimer d'un amour devenu juste.

Il reste pourtant une dernière épreuve à Dante : jusqu'ici, il a marché à côté du feu. Au chant XXVII, il devra le traverser lui-même.

 

Chant XXVII

Face au feu qu'il doit traverser, malgré les injonctions de Virgile, Dante a peur. Qui n'aurait pas peur de se jeter dans le feu ?

Cette traversée constitue une expérience anticipée, poétique et spirituelle de la purification du purgatoire. Dante, pourtant vivant, ressent physiquement la chaleur du feu, au point de dire qu'il se serait jeté dans du verre en fusion pour se rafraîchir.

Il ne visite toujours pas le purgatoire en simple spectateur. Son voyage doit produire des effets chez le vivant qu'il est encore.

Virgile finit par lui faire vaincre sa peur par cette phrase : « entre Béatrice et toi, il n'y a que ce mur ».

Le symbole est particulièrement fort : sur la corniche où l’amour doit être purifié, c’est l’amour de Béatrice qui donne à Dante le courage de consentir à la purification. Il ne doit pas cesser d’aimer ; son amour doit être redressé.

Une fois le mur de feu franchi, Virgile, qui va le quitter pour le confier à Béatrice, reconnaît sa propre limite :

« Le feu temporaire et l'autre qui est éternel

Tu les as vus, mon fils, et tu es arrivé en un lieu

Où, de moi-même, je ne peux discerner plus avant.

Je t'ai mené jusqu'ici par les forces du génie et de l'art ;

Prends désormais pour guide ta volonté heureuse :

Tu es hors des chemins difficiles, hors des angoisses ».

Et le chant se conclut par ces derniers mots de Virgile :

« N’attends plus mon conseil, ni un signe de moi :

Libre, droit et sain est ton arbitre,

Et ce serait erreur de ne point agir selon son choix :

C'est pourquoi je te fais souverain de toi-même par la couronne et la mitre ».

La couronne et la mitre symbolisant la souveraineté sur soi-même. Une autre traduction éclaire cette formule : « souverain de toi-même je te couronne et te mitre ».

Le chemin ouvert par Caton trouve ainsi son accomplissement. Dante était entré au Purgatoire « cherchant la liberté ». Au sommet de la montagne, Virgile peut enfin le rendre au gouvernement de lui-même.

La liberté que Dante découvre n’est donc pas celle d’un homme qui pourrait vouloir n’importe quoi. C’est celle d’une volonté suffisamment libérée de ses désordres pour pouvoir vouloir justement.

Et c’est alors seulement que Virgile peut s’effacer.

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