dimanche 20 septembre 2026

LE SYSTEME EN CRISE DE LEGITIMITE

Par-delà les bouleversements politiques et sociaux qui marquent cette fin d'année 2026, et à quelques mois d'une élection présidentielle dont nul ne peut encore prévoir l'issue, des événements méritent notre attention qui remettent en cause certains des piliers de l'ordre politique et culturel qui nous gouverne.



Trois d'entre eux, très différents en apparence, me semblent devoir être rapprochés : l'éviction de Charles Sapin par France Inter, le retour controversé du débat sur la priorité nationale et la contestation croissante du fonctionnement actuel de l'Union européenne.

Ils posent trois questions très simples : qui peut légitimement parler ? Qui appartient à la communauté politique ? Qui détient la souveraineté ?

Parole, appartenance, souveraineté.

Peut-être faut-il chercher là, plutôt que dans les seuls rapports de forces électoraux, l'une des transformations politiques actuelles les plus profondes de notre "système".

 

Qu'appelons-nous « le système » ?

 

Je me suis aperçu que j'évoquais souvent « le système » sans m'en être jamais vraiment expliqué. Le mot est aussi commode que dangereux, parce qu'il suggère immédiatement une organisation, une volonté, presque un comité central qui déciderait de ce qu'il faut penser, dire ou faire. Il peut sembler complotiste...

Un ordre politique et culturel peut parfaitement se constituer sans n’avoir été ni conçu ni construit par une personne ou un groupe identifiés. Il suffit que, progressivement, des institutions différentes — médias, haute administration, juridictions, universités, monde culturel, grandes entreprises, institutions européennes — soient habitées par des hommes et des femmes partageant suffisamment de présupposés pour que certaines idées leur paraissent naturellement raisonnables et que d'autres leur semblent spontanément suspectes.

Cela ne suppose ni complot ni concertation.

Le recrutement social, les formations communes, le conformisme, la circulation des élites d'une institution à l'autre et surtout le partage d'une même représentation du monde peuvent suffire à produire de fortes convergences et des déterminations.

Le pouvoir qui en résulte est d'autant plus puissant qu'il n'a pas besoin d'être institutionnellement reconnu ; il contribue à déterminer quelles décisions, quelles opinions et quelles questions sont spontanément considérées comme légitimes.

C'est cette convergence de présupposés et de mécanismes de légitimation que j'appelle « le système ».

L'une des nouveautés est que certaines des évidences sur lesquelles il repose sont aujourd'hui contestées. Cela ne va pas sans réactions. C'est cet enjeu qui m'intéresse.

 

Premier pilier : qui a le droit de parler ?

 

L'affaire Charles Sapin est révélatrice. France Inter avait décidé de confier au directeur adjoint de Valeurs actuelles un éditorial politique hebdomadaire. Quelques minutes. Une fois par semaine. On aurait pu considérer qu'au sein d'une radio publique dont l'une des obligations est précisément le pluralisme, la présence extrêmement limitée d'un journaliste venant d'un univers politique et intellectuel différent de celui qui domine traditionnellement l'antenne ne constituait pas une révolution. Il n'en fut rien. L'annonce provoqua une importante mobilisation interne. Les syndicats de Radio France déposèrent un préavis de grève. La direction résista d'abord avant de supprimer finalement l'édito.

L'enjeu dépasse le cas de Charles Sapin. Il ne s'agit même pas de savoir si l'on apprécie ses analyses ou celles de Valeurs actuelles. Mon propos est ailleurs, au-delà d’une forme de censure préventive telle qu’évoquée à juste titre par Charles Sapin lui-même.

Comment quelques minutes hebdomadaires accordées à une sensibilité nouvelle sur ces ondes peuvent-elles provoquer une réaction institutionnelle d'une telle ampleur et entrainer de tels effets comme si nous étions du temps des pires heures des radios d'Etat ?

Il existe une différence entre tolérer une parole à l'extérieur et lui reconnaître une place à l'intérieur. La controverse pose la question de savoir quelles sensibilités peuvent légitimement habiter une institution centrale du débat public. Et surtout: qui est légitime pour en tracer la frontière ?

On retrouve quelque chose de comparable dans les controverses entourant l'arrivée de Sonia Mabrouk sur BFMTV et le choix de ses invités.

La question n'est alors plus seulement celle de la liberté d'expression. Celle-ci existe. Elle est de savoir qui possède le pouvoir de distribuer la légitimité ? Qui décide qu'une opinion appartient naturellement au débat respectable tandis qu'une autre doit demeurer à sa périphérie ? Le système se protège de toute parole étrangère en s’instituant en autorité dispensatrice du droit de s’exprimer. Comment ne pas penser au "pas de liberté pour les ennemis de la liberté" de Saint Just au plus fort de la Révolution française et de sa terreur? Quel retour en arrière! les démons révolutionnaires sont comme le loup du proverbe italien qui change de poil mais pas de vice...

 

Deuxième pilier : qui appartient à la communauté politique française ?

 

Le débat sur la priorité nationale pose une question, apparemment très différente. Derrière les controverses sur les allocations, le logement, l'emploi ou certaines prestations sociales se trouve en réalité une interrogation fondamentale : Quelles prérogatives l'appartenance à la communauté nationale peut-elle légitimement octroyer ?

Une communauté politique nationale existe pourtant précisément parce qu'elle distingue ceux qui en sont membres de ceux qui ne le sont pas. Certains ont rappelé à juste titre que la préférence nationale est formellement inscrite dans la constitution au nom de laquelle le Conseil Constitutionnel la condamnerait !

La nation est-elle une simple circonscription administrative à l'intérieur de l'humanité ? Ou constitue-t-elle une véritable communauté de bien commun, suffisamment réelle pour créer entre ses membres des obligations et des droits particuliers ?

L'étranger demeure une personne humaine dont la dignité ne dépend en rien de sa nationalité. Mais le respect qui lui est dû explique-t-il que l'appartenance à la communauté nationale ne puisse produire aucun droit ou devoir particulier ?

Depuis plusieurs décennies, une partie importante du discours public tend à considérer avec suspicion le principe selon lequel l'appartenance nationale pourrait justifier des différences de traitement; à l'initiative du gouvernement de la bien-pensance.

Le rapport publié par Terra Nova en 2011 sur la majorité électorale de la gauche donne la clé du renversement qui s'est produit. Il constatait l'affaiblissement du lien historique entre la gauche et le monde ouvrier et recherchait les contours d'une coalition nouvelle dans laquelle les jeunes, les diplômés, les femmes et les Français issus de l'immigration occupaient une place croissante. C’est ainsi que la gauche a diabolisé la préférence nationale, par stratégie politique tirant ainsi le bénéfice de sa position d’autorité morale de la bien-pensance qui lui a été abandonnée depuis des décennies par la droite.

La droite, mais également nombre d'hommes d'Église, furent piégés et confrontés à une difficulté : l'étranger étant notre prochain et notre frère, pouvons-nous néanmoins considérer que certains droits découlant de notre appartenance à notre communauté politique nationale nous soient réservés ?

Le débat se réouvre, signe que les lignes bougent.  Il va falloir répondre à la question de savoir comment concilier l'égale dignité des personnes avec l'existence de communautés politiques nationales particulières ?

L'interdit qui tend à le rendre impossible ou à l'interdire est le même que celui qui a sorti Charles Sapin de France Inter.

 

Troisième pilier: la souveraineté ?

 

La troisième interrogation concerne l’Europe. Depuis Maastricht, et plus encore depuis le référendum de 2005, le débat français sur l'Europe souffre d'une ambiguïté considérable. Contester la construction institutionnelle de l'Union revient très souvent, dans le débat public, à être présenté comme hostile à l'Europe elle-même. Comme s'il n'existait qu'une seule forme politique possible de l'Europe. Comme si aimer l'Europe impliquait nécessairement d'approuver la poursuite de son intégration institutionnelle sur les bases imposées depuis Maastricht.

Or ce qui est en cause n'est pas l'Europe. C'est la légitimité de sa construction institutionnelle actuelle et le droit pour les peuples nationaux européens de continuer à la discuter voire à la remettre en cause.

Les controverses actuelles autour du rôle pris par la présidente de la Commission dans des domaines où l'équilibre institutionnel prévu par les traités ne le prévoient pas en fournissent une illustration.

Les crises successives ont constamment renforcé la demande d'action européenne : crise financière, pandémie, guerre en Ukraine, défense, énergie, politique industrielle, immigration. À chaque crise revient la même interrogation : l'échelon national étant jugé insuffisant, faut-il transférer davantage de capacité d'action à l'échelon européen ? On peut parfaitement répondre par l’affirmative sans pour autant renoncer à remettre en cause la construction européenne actuelle.

Mais le système brandit l’arme de l’impossibilité au nom de l’état de droit en invoquant la supériorité des traités internationaux sur le droit interne, comme si cela devait retirer à la Nation le droit d’exiger leur modification ou même de les dénoncer ! Comme si ce qui a été transféré politiquement ne pouvait pas redevenir objet de choix aussi légitimement qu'il a pu être transféré !

Une compétence européenne peut-elle être remise en discussion sans que cette remise en discussion soit aussitôt regardée comme un recul, une régression ou une hostilité à l'Europe ?

Autrement dit, l'intégration européenne doit-elle être considérée comme le terme naturel de l'histoire européenne ou comme un choix politique toujours susceptible d'être discuté ?

Or là encore le système a frappé ce débat d’interdit.

Les mêmes qui criaient "il est interdit d'interdire!" sont devenus les vigies du système.

 

Parole, appartenance, souveraineté.

 

Les analyses de nos trois événements se rejoignent. Non parce qu'ils seraient organisés par les mêmes personnes. Non parce qu'une stratégie commune aurait été décidée quelque part. Et pas même parce qu'ils auraient exactement les mêmes causes. Elles se rejoignent parce qu'elles mettent simultanément en discussion trois piliers fondamentaux de la communauté politique nationale : la parole, l’appartenance et la souveraineté.

Pendant plusieurs décennies, les réponses aux questions sous-jacentes à ces piliers avaient progressivement acquis le statut d'évidences.

Le pluralisme et la libéralité d’expression sévèrement encadrés notamment par la Loi Gayssot, étaient admis, mais à l'intérieur de frontières intellectuelles non interrogées, ni interrogeables.

La nation demeurait le cadre juridique de la citoyenneté, mais l'idée que cette appartenance puisse justifier certaines différences de droits était moralement suspecte.

Les États demeuraient juridiquement maîtres des traités européens, mais l'intégration croissante de nos Etats dans l’imbroglio bruxellois était présentée comme le mouvement naturel et irréversible de l'histoire.

Le système tenait sa puissance de son contrôle du droit de parler, de son verrouillage de l’identification à la communauté nationale et sa diffusion d’une conception unique d’une structure européenne lointaine et amie car soutenant la même idéologie que lui.

Ce sont moins ces institutions qui sont aujourd'hui renversées que les fausses évidences sur lesquelles elles reposaient et qui commencent à être discutées et contestées.

Et c'est peut-être cela qui constitue le phénomène véritablement nouveau.

 

Quand une évidence redevient une opinion

 

Un ordre idéologique est probablement le plus puissant lorsqu'il n'a plus besoin de se présenter comme une idéologie. Lorsqu'une conception particulière du monde devient simplement « raisonnable », « moderne », « européenne », « républicaine » ou « progressiste », tandis que ses concurrentes doivent sans cesse justifier leur droit même à l'existence, elle bénéficie d'un avantage considérable. Elle n'est plus une opinion parmi d'autres.

Elle devient l’Aventin à partir duquel les autres opinions sont jugées.

Mais cet avantage commence à disparaître lorsque les catégories elles-mêmes sont interrogées.

Qui définit ce qui est républicain ?

Pourquoi telle conception de l'Europe serait-elle la seule véritablement européenne ?

Pourquoi l'égalité interdirait-elle nécessairement toute distinction fondée sur l'appartenance nationale ?

Jusqu'où une institution médiatique peut-elle déterminer elle-même les frontières du pluralisme qu'elle prétend servir ?

Ce ne sont pas nécessairement les réponses à ces questions qui constituent la rupture. C'est le fait même qu'elles puissent de nouveau être posées, même si c’est encore dans la difficulté et la douleur et sous la menace de l'exclusion et de la condamnation.

Voilà peut-être ce que révèlent les controverses actuelles. Non l'existence d'un complot. Non l'action coordonnée d'un « système » cherchant consciemment à assurer sa survie. Mais quelque chose de beaucoup plus banal et peut-être de beaucoup plus profond à savoir l’existence d’un ordre institutionnel et culturel confronté à la remise en discussion de catégories qu'il avait fini par ne plus considérer comme discutables.

Et peut-être faut-il y voir moins la victoire d'un camp sur un autre que la manifestation d'une bataille devenue beaucoup plus visible : celle qui porte sur les frontières mêmes de la légitimité.

 

Le véritable enjeu ?

 

La prochaine élection présidentielle pourrait dissimuler un affrontement plus profond que celui apparent et formel des candidats et de leurs programmes dont la majorité sont encore prisonniers du système dont ils acceptent la tutelle.

La question sera peut-être de savoir si le peuple de France recouvrera le droit de décider et de décerner la légitimité en toutes matières, et si nécessaire de la reprendre alors qu’on voudrait le traiter comme un majeur incapable sous tutelle de l’état de droit.

Le système est en crise de légitimité.

Car un ordre politique ne vacille pas seulement lorsque ceux qui l'incarnent perdent les élections. Il commence aussi à se transformer lorsque ce qu'il présentait comme allant de soi doit de nouveau être expliqué, argumenté et défendu comme n’allant pas de soi…

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