Nous entrons au Paradis; enfin!
Chant I
Dante exprime l’impossibilité de raconter pleinement ce
qu’il a vu :
« La gloire de celui qui meut tout
Pénètre l’univers et resplendit
Plus en un lieu et moins ailleurs.
Dans le ciel qui reçoit en plus grande abondance sa lumière,
Je fus : et je vis des choses que redire
Ne sait et ne peut celui qui de là-haut descend,
Parce que, s’approchant de son désir,
Notre intelligence touche à de telles profondeurs
Que la mémoire ne peut si loin la suivre ».
Aussi
invoque-t-il les deux cimes du Parnasse, symbolisant la science humaine et la
science divine, car « c’est avec les deux qu’il me faut entrer en lice pour
l’étape qui reste ».
Béatrice
contemple le soleil et Dante l’imite. La lumière devient extraordinaire :
« Tout
attentive, dans les sphères éternelles, Béatrice
Tenait ses yeux fixés : et moi en elle
Je fixais les miens, les détournant du soleil ».
Dante
exprime alors ce dépassement de la condition humaine sous l’action de la grâce
:
« Transport
surhumain qu’enfermer en des mots
Il ne serait possible : et donc qu’il suffise ici de l’exemple
À ceux auquel la grâce en réserve l’expérience ».
«
Transport surhumain » ne rend peut-être pas toute la force du mot inventé par
Dante, trasumanar, également traduit par transhumaner ou outrepasser
l’humain. Il ne s’agit pas de cesser d’être homme, mais d’être élevé par la
grâce au-delà de ce que l’homme pourrait atteindre par ses seules forces.
Dante,
vivant, ne comprend pas ce qui lui arrive. Béatrice le reprend :
« Tu
crées toi-même ton ignorance
Par tes fausses imaginations, si bien que tu ne vois point
Ce que tu aurais vu si tu les avais écartées ».
Elle
lui révèle alors l’une des grandes idées qui traverseront tout le Paradis
:
« Les
choses, toutes tant qu’elles sont,
Ont un ordre qui les relie entre elles ; et c’est par cette forme
Que l’univers ressemble à Dieu ».
Toute
la création est ainsi ordonnée à sa fin :
« Et
non seulement les créatures qui sont hors
De l’intelligence reçoivent les flèches de cet arc,
Mais encore celles douées de raison et d’amour ».
Mais
la créature raisonnable peut s’écarter de cette orientation. Le péché n’est
donc pas la preuve que l’homme ne serait pas fait pour Dieu : il est
précisément le détournement d’un être fait pour Dieu.
Le
chant s’achève sur l’image de l’ascension de Dante, devenue aussi naturelle que
« le cours d’un ruisseau quand une haute montagne il descend vers la plaine
».
Chant II
Le chant commence par un avertissement au lecteur :
«
O vous qui en de petites barques êtes venus,
Désireux de m’entendre, et avez suivi
La trace de mon esquif qui chantant va franchissant le flot,
Retournez-vous-en voir vos rivages !
Ne vous mettez point en pleine mer car peut être,
Me perdant, y demeureriez-vous égarés ».
Les
vers qui suivent pourraient nous apparaître comme un cours de cosmologie
désuet. Ce serait en manquer la portée. À travers la longue démonstration de
Béatrice, Dante nous apprend surtout que le réel ne s’épuise pas dans ce que
nous en percevons immédiatement.
La
raison doit chercher les causes, accepter de corriger ses explications et,
lorsqu’elle atteint les limites de ce qu’elle peut connaître par elle-même,
demeurer ouverte à une vérité supérieure.
Car
il s’agit de remonter à Dieu créateur :
«
Virant dans le ciel de la divine paix
Se meut un corps en la vertu duquel
Gît l’être de tout ce qu’il contient ».
Et
surtout apparaît une idée qui va devenir capitale : la perfection de la
création ne réside pas dans l’uniformité, mais dans une diversité ordonnée à
l’unité :
«
Et le ciel, qu’embellissent tant de lumières,
Dans la pensée profonde qui le meut
Prend son empreinte et en devient le sceau ».
Chant III
Nous sommes dans le ciel de la Lune. Dante y rencontre
ceux qui, sous la contrainte, n’ont pas pleinement accompli leurs vœux.
Des visages extrêmement pâles et transparents lui apparaissent. Ils
ressemblent à des images réfléchies dans une vitre ou à la surface d’une eau
claire et peu profonde. Dante croit voir des reflets.
Béatrice sourit de son erreur. Dans le mythe de Narcisse, celui-ci voit son
reflet et croit voir une personne réelle. Dante commet l’erreur inverse : il
voit de véritables personnes et les prend pour des reflets !
Il doit désormais apprendre à voir autrement.
Il rencontre alors Piccarda Donati, qui lui révèle une vérité essentielle :
les bienheureux connaissent des degrés différents de gloire, mais chacun trouve
sa parfaite béatitude dans l’accord de sa volonté avec celle de Dieu.
Dante s’étonne de la voir si heureuse alors qu’elle n’est pas dans les
sphères les plus élevées. Elle répond :
« Frère, ce qui tranquillise notre volonté c’est
La vertu de charité qui nous fait désirer
Seulement ce que nous possédons et ne nous inspire nul autre soif ».
Et surtout :
« En sa volonté est notre paix ».
Piccarda n’est donc pas moins pleinement heureuse que ceux qui sont plus
haut qu’elle. L’union à Dieu accomplit la personne sans l’abolir : elle ne
désire pas une autre béatitude que celle qu’elle reçoit.
Chant IV
À partir du cas de Piccarda, Dante affronte une
difficulté : que devient la responsabilité lorsqu’un engagement a été abandonné
sous la contrainte ?
Il
nous plonge ainsi dans un débat moral d’une finesse dont nous avons perdu
l’habitude.
Piccarda
et Béatrice ne se contredisent pas. Piccarda parle de la volonté demeurée
intérieurement fidèle : malgré la violence subie, elle n’a jamais voulu
abandonner son vœu. Béatrice considère ce qui a été effectivement consenti sous
la pression des circonstances. On retrouve la distinction classique soulignée
par saint Thomas d’Aquin: un acte peut ne pas être voulu en lui-même et
cependant être accepté pour éviter un mal plus grand.
Dante
mesure alors cette volonté à l’exigence beaucoup plus haute de la fermeté
héroïque :
«
Si leur volonté fut demeurée entière,
Pareille à celle qui tint Laurent sur le gril
Et qui fit Mucius sévère pour sa main ».
Saint
Laurent soumis au supplice du grill représente cette volonté qui préfère subir
toutes les conséquences plutôt que renoncer au bien choisi.
Piccarda
et Constance n’ont donc jamais profondément voulu renoncer à leur vœu, mais
leur volonté n’eut pas cette fermeté absolue. Dante ajoute :
«
Mais volonté si ferme est trop rare. »
Il
peut alors exprimer sa satisfaction :
«
Ainsi s’épanchèrent les ondes du saint ruisseau
Qui jaillit de cette source d’où toute vérité dérive ;
Ainsi apportèrent-elles la paix dans l’un et l’autre de mes désirs ».
Comme
toute la création tend vers sa fin, l’intelligence humaine tend vers la sienne :
la vérité, et ultimement Dieu.
Mais
un nouveau doute surgit, qui ouvre le chant suivant :
«
Je veux savoir si l’homme peut satisfaire
Aux vœux rompus par d’autres mérites de telle sorte
Que ceci ne soit point trop menu en votre balance ? ».
Autrement
dit : peut-on « payer » autrement à Dieu ce qu’on lui avait expressément
promis ?
Chant V
Pour lui répondre Béatrice repart de ce qui donne
précisément au vœu sa valeur :
« Le
plus noble don que Dieu, en sa largesse,
Fit en nous créant et qui est à sa bonté,
Le plus conforme et celui qu’il apprécie le plus,
Ce fut la liberté de la volonté,
Les créatures intelligentes,
Toutes et elles seules en furent et en sont dotées. »
Cette
« liberté de la volonté » ne se réduit pas à la possibilité de choisir entre le
bien et le mal. Dans la ligne de saint Thomas d’Aquin, la liberté trouve au
contraire sa perfection lorsque la volonté adhère pleinement au Bien. Piccarda
nous l’avait déjà fait comprendre : « En sa volonté est notre paix. » La
possibilité de pécher n’est donc pas le sommet de la liberté, mais sa possible défaillance.
On
comprend la gravité particulière du vœu. L’homme n’offre pas seulement quelque
chose à Dieu : il donne sa parole et engage librement sa volonté ; et Dieu
accepte, consent, scellant le « contrat ».
La
dispense ou la modification d’un vœu restent possibles, mais elles ne relèvent
pas du seul jugement de celui qui s’est engagé.
Béatrice
demande alors à Dante d’être attentif :
« Ouvre
ta pensée à ce que je te fais connaître,
Et garde le bien au dedans : car point ne forme science
Le fait d’avoir entendu sans rien conserver en sa mémoire. »
Le
chant se termine par une mise en garde contre une conception légère de
l’engagement religieux. Il ne s’agit pas de multiplier inconsidérément les
promesses à Dieu, mais de mesurer ce que signifie donner la parole donnée et
acceptée:
« Ne
faites point comme l’agneau qui laisse le lait
De sa mère, et simple et espiègle
Prend son plaisir à se nuire à lui-même ».
La
leçon prolonge ainsi tout ce que le Purgatoire nous avait appris : la
liberté n’est pas l’absence d’engagement. Parce que l’homme est libre, sa
parole peut véritablement l’engager.
Dante
nous entraîne ensuite vers le deuxième ciel, celui de Mercure.
Chant VI
Changement brutal : Justinien parle presque sans
interruption. L’empereur raconte l’histoire de l’aigle romaine déjà évoquée
dans le Purgatoire. Derrière les conquêtes et les bouleversements de Rome,
Dante voit une histoire providentielle préparant l’Incarnation et
l’établissement d’une justice universelle.
«
Je fus César et je suis Justinien.
Et par la volonté du premier amour dont je ressens l’effet,
J’ôtais des lois le superflu et l’inutile.
Et avant que je ne me fusse appliqué à mon œuvre,
Qu’une seule nature fut dans le Christ, et non davantage,
Je croyais et je me contentais d’une telle croyance ».
Dante
regarde ainsi l’histoire non comme une succession chaotique d’événements, mais
comme une histoire dans laquelle la Providence peut faire concourir les actions
humaines à un dessein qui les dépasse sans abolir leur liberté.
Après
les empereurs, il évoque pour finir un personnage beaucoup plus humble, Romieu
de Villeneuve :
«
De là il s’en alla, pauvre et vieux :
Et si le monde savait quel cœur il eut,
Mendiant son pain morceau par morceau,
Le monde qui le loue beaucoup le louerait bien davantage ».
Cette
clôture est significative. La Providence ne se lit pas seulement dans le destin
des empires. Elle traverse aussi l’histoire obscure d’hommes fidèles que le
monde a mal récompensé.
Chant VII
Ce chant est très théologique. Il part d’une difficulté
laissée en suspens par Justinien, sur laquelle je ne me suis pas arrêté :
comment la mort du Christ peut-elle être à la fois juste dans le dessein de
Dieu et injuste du côté de ceux qui l’ont condamné ?
Après avoir interrogé le rôle de la Providence dans l’histoire vient donc
une question plus profonde : comment Dieu peut-il faire entrer dans son dessein
des actes humains mauvais sans devenir lui-même l’auteur du mal, et en faire
surgir le salut de l’homme ?
Non, la Providence ne signifie pas que tout ce qui arrive soit bon. Le mal
moral est commis par l’homme, non par Dieu. Mais Dieu peut permettre ce mal
sans le vouloir comme tel et, par sa Providence, en faire surgir un bien que
ses auteurs n’avaient ni voulu ni prévu.
La Passion en est pour Dante la manifestation suprême : du plus grand crime
commis par les hommes — la mise à mort de l’Innocent — Dieu fait surgir le
salut de l’homme.
Béatrice annonce :
« Mais bientôt je délivrerai ton esprit.
Et toi, écoute, car mes paroles
Vont te faire le don d’une immense vérité ».
Elle éclaire l’immense paradoxe de la Croix :
« La peine donc que la croix imposa,
Si on la mesure à cette nature assumée par le Verbe,
Nulle jamais ne mordit avec plus de justice,
Et aussi nulle ne fut de si grande injustice
Si l’on a égard à la personne de celui qui la souffrit
Et en lequel était cette même nature ».
Dante pose alors une nouvelle question : pourquoi Dieu a-t-il choisi
l’Incarnation ? N’aurait-il pas pu simplement pardonner ?
Nous atteignons le sublime éclairage offert par la théologie catholique. Béatrice
répond que l’homme ne pouvait restaurer par ses seules forces ce qu’il avait
défait :
« L’homme ne pouvait dans ses limites
Se racheter jamais, ne pouvant s’abaisser
En son humilité dans l’obéissance retrouvée
Autant qu’en sa désobéissance il avait prétendu s’élever.
Et voilà la raison pour laquelle l’homme fut
Exclu de la possibilité de se racheter lui-même ».
Il ne faut pas comprendre que Dieu aurait exigé le paiement d’une dette
avant de reporter la peine sur son Fils. Par l’Incarnation, Dieu rejoint
lui-même notre humanité et le Christ s’offre librement. Justice et miséricorde
se rejoignent ainsi dans la Rédemption.
A ce point ami lecteur tu peux prendre le temps de méditer avant de
poursuivre....
Chant VIII
Nous voici dans le troisième ciel, celui de Vénus, où
Dante retrouve les âmes aimantes. Un Hosanna résonne, « tel que
jamais depuis ne me quitta le désir de l’entendre à nouveau ».
Dante rencontre Charles Martel, qu’il avait connu. Une question naît de
leur entretien :
« Tu m’as fait très heureux ; et de même fais-moi voir clair
Puisqu’en parlant tu m’as conduit à douter
Si d’une douce semence pourrait sortir quelque chose d’amer ».
Pourquoi les qualités ne se transmettent-elles pas nécessairement de père
en fils ?
Dante revient ainsi à la Providence, mais sous un autre aspect : la
diversité des hommes et de leurs aptitudes. Il l’avait expressément affirmé au
chant XVI du Purgatoire : les astres peuvent donner une première
impulsion, mais l’homme reçoit « lumière […] pour le bien et le mal, et
libre vouloir ».
L’ordre providentiel n’est pas un déterminisme. Et parce que l’homme est
fait pour vivre avec les autres, la société a besoin d’aptitudes et de
fonctions différentes.
Le désordre commence lorsque les hommes prétendent imposer à chacun une
place qui ne correspond pas aux aptitudes qu’il a reçues :
« Chaque fois que la nature rencontre une fortune
En désaccord avec ses facultés, comme toute autre semence
Hors de la région favorable, elle échoue à l’épreuve.
[…]
Mais vous inclinez vers le cloître
Tel qui était né pour ceindre l’épée,
Et vous faites roi tel autre qui eût dû être sermonnaire :
D’où il suit que la trace de vos pas est hors du droit chemin ».
La diversité n’est donc pas un défaut de l’ordre : elle en est l’une des
conditions.
Chant IX
Nous sommes toujours au ciel de Vénus.
Trois
figures apparaissent : Cunizza, Folquet de Marseille, ancien troubadour
provençal devenu évêque de Toulouse, et Rahab, ancienne prostituée de Jéricho.
Leurs histoires montrent qu’aucun passé ne condamne définitivement celui qui se
tourne vers Dieu.
Parvenus
au Paradis, les bienheureux ne regardent plus leurs fautes sous le mode du
remords propre à la vie terrestre ou au Purgatoire. Il ne s’agit pas d’une
amnésie : ils voient désormais leur histoire dans la lumière de la Providence
et de la miséricorde.
«
Toutefois ici il n’est point de repentir : riante y est l’âme
Non par son péché qui n’y paraît pas en sa mémoire,
Mais à cause de la vertu divine qui a ordonné et pourvu ».
Le
péché passé n’est ni effacé de leur histoire ni devenu un bien. Les bienheureux
contemplent ce que Dieu, sans être l’auteur de leur mal, a pu faire surgir de
leur histoire.
Dante
achève le chant par une violente critique de la corruption de l’Église. Il ne
condamne pas le droit canonique en lui-même, mais une Église qui s’intéresse
davantage aux instruments juridiques de son pouvoir et de ses richesses qu’à
l’Évangile.
On
peut conclure : La Providence n’est pas une mécanique qui supprimerait la
liberté. Elle est l’action de Dieu qui conduit la création vers sa fin sans
abolir la liberté ni l’histoire de l’homme, et peut faire surgir un bien jusque
du mal qu’il permet sans jamais le vouloir comme tel.

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