Nous poursuivons notre lecture de l'Enfer.
Chant IV : Les
Limbes. La grandeur et les limites de la raison
Le Chant IV est consacré au premier cercle de l'Enfer
: les Limbes, séjour des non-baptisés.
« Ici, il n'y avait point de cris de douleur, mais
seulement des soupirs. »
Le lieu est presque paisible. Ni flammes ni bourreaux.
On y rencontre les plus grands esprits de l'humanité : les sages et les poètes
de l'Antiquité, mais aussi les justes qui vécurent avant la venue du Christ.
Selon la tradition chrétienne, plusieurs d'entre eux furent délivrés lors de la
descente du Christ aux enfers, entre sa mort et sa résurrection.
« Ici ne souffrent pas ceux qui ont péché, mais ceux
qui ont vécu sans recevoir le baptême ou avant la venue du Christ. »
Ils ne sont punis d'aucune faute personnelle. Une
seule chose leur manque : la vision de Dieu. Mais ce manque est immense. Les
Limbes sont l'enfer de la privation.
C'est là que demeure Virgile, entouré d'Homère,
d'Horace, d'Ovide, de Lucain, d'Aristote et des grands philosophes de
l'Antiquité.
« Je vis le maître de ceux qui savent, assis au milieu
de sa famille philosophique. »
Aristote y occupe une place privilégiée. Dante lui
rend hommage. En lui, la raison humaine atteint son sommet. Pourtant, elle
demeure devant une porte qu'elle ne peut franchir. Les sages résident dans un
noble château entouré de sept murailles, image qui évoque les sept vertus, les
sept arts libéraux ou, plus largement, la plénitude de la connaissance humaine.
Mais cette connaissance ne conduit pas jusqu'à Dieu.
La raison est une lumière. Elle n'est pas toute la lumière.
Dante n'oppose jamais la foi à la raison. Il lui
reconnaît au contraire une dignité exceptionnelle. La raison permet de
connaître le monde, d'exercer le jugement, d'approcher la vérité et même de
découvrir l'existence de Dieu. Mais elle ne peut, par ses seules forces,
conduire à la communion avec lui.
L'humilité consiste à reconnaître cette limite.
Avant d'entrer dans le véritable Enfer des damnés,
Dante a déjà posé les grandes étapes de son itinéraire :
- Chant I : l'homme s'égare.
- Chant II : la grâce prend l'initiative.
- Chant III : la liberté devient destinée.
- Chant IV : la raison est grande, mais elle ne suffit pas.
Chant V : Les luxurieux. Quand l'amour perd son ordre
Avec le Chant V commence véritablement l'Enfer des
pécheurs.
Dante découvre une immense tempête où des milliers d'âmes
sont emportées sans jamais trouver le repos.
Virgile lui explique :
« Ce sont ceux qui, durant leur vie, se sont
laissés emporter par leurs passions. »
Le vent qui les entraîne éternellement est l'image de
leur existence terrestre. Ils ont laissé leurs désirs gouverner leur vie ;
désormais, ils sont emportés sans repos.
C'est ici que Dante rencontre les deux figures les plus
célèbres de tout l'Enfer : Paolo et Francesca.
Francesca raconte leur histoire avec une douceur
bouleversante.
« L'amour, qui n'exempte nul aimé d'aimer en
retour, me prit de celui-ci d'un si grand plaisir qu'il ne m'abandonne pas
encore. »
Puis viennent ces vers parmi les plus célèbres de toute
la littérature :
« Il n'est pas de plus grande douleur
que de se souvenir des temps heureux
dans la misère.
Nous lisions un jour, par plaisir,
comment Lancelot fut pris d'amour ;
nous étions seuls et sans aucun soupçon.
Lorsque nous vîmes le sourire désiré
être baisé par un si noble amant,
celui-ci, qui jamais ne sera séparé de moi,
me baisa la bouche tout tremblant.
Galehaut fut le livre et celui qui l'écrivit.
Ce jour-là, nous ne lûmes pas plus avant. »
La beauté du récit est telle que le lecteur en vient
presque à oublier la faute.
Francesca ne ment jamais. Mais elle ne dit pas tout. Elle
ment par omission. Elle parle d'amour ; elle ne parle ni de l'adultère, ni de
la responsabilité, ni des choix qui ont conduit à cette passion. Son récit est
vrai, mais incomplet.
Les passions ne sont pas mauvaises en elles-mêmes. Elles
le deviennent lorsqu'elles cessent d'être gouvernées par la raison. Le problème
n'est pas d'aimer, mais d'aimer de manière désordonnée.
Paolo et Francesca ne sont donc pas condamnés parce
qu'ils se sont aimés. Ils le sont parce que leur passion a rompu l'ordre de
tous leurs autres devoirs.
La réaction de Dante est tout aussi remarquable. Il ne
condamne pas avec dureté. Il pleure.
Sa compassion n'efface pas la vérité. Il souffre avec eux
sans nier leur responsabilité.
La leçon demeure d'une étonnante actualité. Nous
confondons volontiers la compassion avec la justification. Dante montre qu'il
est possible d'aimer profondément une personne, de partager sa souffrance et de
la plaindre sincèrement, sans cesser d'appeler le mal par son nom.
Le Chant V est l'une des plus profondes réflexions jamais
écrites sur le désordre de l'amour.
Il nous rappelle que la liberté ne consiste pas à suivre
tous ses désirs, mais à les ordonner vers le véritable bien. Alors seulement,
l'amour cesse d'être une force qui emporte pour devenir une force qui élève.
Chant VI : Les gourmands. Quand le plaisir
devient une fin.
Avec le Chant VI, Dante nous conduit dans le troisième
cercle de l'Enfer, celui des gourmands. Il ne s'agit pas de condamner les
amateurs de bonne chair ni les plaisirs de la table. La gourmandise désigne ici
un désir qui cesse d'être ordonné pour devenir une fin en soi. Dante nous
invite ainsi à réfléchir à notre rapport au corps, au plaisir et à la mesure.
Le troisième cercle est plongé dans une atmosphère
sinistre.
« Une pluie éternelle, maudite, froide et
lourde tombait sans cesse. »
Sous cette pluie fétide gisent les damnés, tandis que Cerbère, le chien monstrueux à trois têtes, les déchire de ses griffes.
« Il avait les yeux rouges, la barbe noire et
grasse, le ventre énorme et les mains armées de griffes. »
Comme toujours chez Dante, le châtiment révèle la nature
du péché.
Les gourmands ont recherché un plaisir sans mesure. Ils
sont désormais plongés dans une saturation sans joie. Ce qu'ils avaient
recherché comme une jouissance est devenu une souffrance. Le plaisir, détaché
de sa finalité, se retourne contre celui qui le poursuit.
Cerbère lui-même symbolise cet appétit devenu tyrannique.
Virgile le réduit au silence en lui jetant une poignée de terre dans la gueule,
comme on apaise un animal incapable de raison.
Le Chant VI est un éloge de la tempérance. Cette vertu ne
consiste pas à refuser le plaisir, mais à lui donner sa juste place. Le désir
est bon lorsqu'il demeure ordonné à un bien plus grand que lui-même.
Dante élargit ensuite sa réflexion à la vie politique en
évoquant Florence.
« Orgueil, envie et avarice sont les trois
étincelles qui ont embrasé les cœurs. »
Les mêmes passions qui désordonnent une personne
finissent par désagréger une cité. La recherche du profit, du prestige ou du
pouvoir devient alors le principe qui gouverne la vie commune.
La question posée par Dante dépasse la seule gourmandise.
Quel bien gouverne nos vies ?
Chant VII : Les avares et les prodigues.
Quand les biens possèdent celui qui les possède.
Le quatrième cercle est consacré aux avares et aux
prodigues.
À première vue, tout oppose ces deux catégories. Les uns
ont accumulé sans mesure ; les autres ont dissipé sans compter. Pourtant, Dante
les réunit. Les uns comme les autres ont fait de l'argent une fin au lieu d'un
moyen.
Leur supplice est saisissant. Les damnés poussent d'énormes blocs de pierre dans des directions opposées. Ils se heurtent sans cesse avant de recommencer le même mouvement pour l'éternité.
Toute leur existence fut absorbée par une richesse qui ne
menait nulle part. Leur agitation continue désormais sans produire le moindre
fruit.
Parmi eux figurent des papes, des cardinaux et des
évêques. Sa critique n'épargne pas les membres de l'Église lorsqu'ils
trahissent la parole du Christ. La dignité de leur charge n'efface pas leur
responsabilité morale.
Le chant est aussi l'occasion d'une réflexion profonde
sur la fortune, non comme enrichissement de quelques-uns, mais comme principe
du mouvement incessant des biens de ce monde. Les empires s'élèvent puis
disparaissent ; les familles connaissent la prospérité avant le déclin ; les
richesses passent d'une main à l'autre. Rien de tout cela n'est stable.
Cette mobilité rappelle que les biens terrestres ne sont
jamais le bien suprême.
Le véritable problème n'est donc pas la propriété. Il
réside dans le rapport intérieur que chacun entretient avec ce qu'il possède.
On peut être très riche sans être avare ; on peut ne presque rien posséder et
vivre pourtant dans une avidité permanente.
La véritable pauvreté n'est peut-être pas d'avoir peu,
mais d'être capable de se détacher de ce que l'on possède.
La légalité d'une possession n'épuise jamais la question
de son juste usage. Les biens matériels sont faits pour servir l'homme ; ils
deviennent destructeurs lorsque l'homme se met à leur service.
Derrière les fluctuations de la fortune, Dante discerne
enfin une providence qui dépasse les calculs humains. Les richesses passent ;
la sagesse consiste à ne jamais leur abandonner son cœur.
À ce stade du voyage, une nouvelle cohérence apparaît :
Chant I : l'homme s'égare.
Chant II : la grâce prend l'initiative.
Chant III : la liberté devient destinée.
Chant IV : la raison est grande, mais elle ne suffit pas.
Chant V : l'amour se perd lorsqu'il cesse d'être ordonné.
Chant VI : le plaisir devient destructeur lorsqu'il
devient sa propre fin.
Chant VII : les biens matériels cessent de servir l'homme
lorsque l'homme se met à leur service.
Chant VIII : Les coléreux et les
mélancoliques. Les limites de la raison
Le Chant VIII conduit Dante dans le cinquième cercle de
l'Enfer, celui des coléreux et des mélancoliques.
Une fois encore, Dante rapproche deux attitudes qui
paraissent opposées. Les uns ont laissé éclater leur violence ; les autres
l'ont enfouie jusqu'à la transformer en amertume. Tous sont victimes d'un même
désordre.
Dante et Virgile arrivent devant le marais du Styx. Au
loin se dresse une tour dont les flammes annoncent un lieu plus redoutable
encore. Une barque surgit, conduite par le farouche Phlégyas, irrité de voir un
vivant parmi les morts.
Au milieu des eaux fangeuses, les coléreux se déchirent
sans fin. Sous la vase demeurent ensevelis les mélancoliques, ceux qui ont
étouffé leur colère jusqu'à la laisser devenir ressentiment.
Dante ne condamne pas toute colère. La tradition
chrétienne reconnaît qu'elle peut être mise au service de la justice. Elle
devient péché lorsqu'elle cesse d'être gouvernée par la raison et se met au
service de l'orgueil ou de la haine.
Mais le cœur du chant est ailleurs.
Pour la première fois depuis le début du voyage, Virgile
rencontre un obstacle qu'il ne peut franchir.
Les voyageurs arrivent devant les murailles de la cité de
Dité. Les démons leur ferment les portes et refusent de les laisser entrer.
Jusqu'ici, Virgile semblait toujours savoir quoi faire.
Sa raison éclairait le chemin, expliquait les peines et guidait le pèlerin.
Soudain, elle atteint sa limite.
Dante pose alors une question qui traverse toute son
œuvre.
Sommes-nous tentés de croire que notre intelligence
suffit à tout comprendre, à tout maîtriser, à tout résoudre ? N'existe-t-il pas
un mal qui dépasse les seules forces de la raison ?
Le silence de Virgile devant les portes de Dité est une
critique discrète, mais profonde, de toute prétention à l'autosuffisance.
Chant IX : Le messager du ciel. La grâce
accomplit la raison.
Le Chant IX prolonge la scène précédente.
Dante et Virgile demeurent au pied des murailles de Dité.
Trois Furies apparaissent au sommet des remparts et menacent le pèlerin. Elles
invoquent Méduse afin de le pétrifier.
La scène est d'une extraordinaire puissance symbolique.
Virgile demande aussitôt à Dante de détourner le regard
et lui couvre même les yeux.
L'image est saisissante. Les séductions du mal deviennent
d'autant plus dangereuses qu'on les croit sans danger. La fascination finit par
paralyser la liberté. Il faut savoir ne pas regarder !
Dante invite lui-même son lecteur à dépasser le sens
littéral du récit :
« Ô vous qui avez l'entendement sain,
regardez la doctrine qui se cache
sous le voile de ces vers étranges. »
Cette invitation vaut bien au-delà de cet épisode. Toute
La Divine Comédie se lit sur plusieurs plans : narratif, moral, philosophique
et spirituel.
Alors que toute issue paraît impossible, un messager venu
du ciel apparaît.
Les démons protestent. Il ne leur répond même pas.
D'un simple geste, il ouvre les portes de Dité et permet
aux deux voyageurs de poursuivre leur route.
La grâce ne vient pas réparer un échec de la raison. Elle
vient l'accomplir.
Virgile n'a pas été un mauvais guide. Il a conduit Dante
aussi loin que la raison humaine pouvait le mener. Mais certaines frontières ne
peuvent être franchies sans un secours qui dépasse les seules forces de
l'homme.
La raison montre le chemin.
La grâce donne la force de le parcourir.
Le Chant IX ne marque pas encore l'entrée dans les péchés
de la malice. Il ouvre seulement la porte de cette région plus profonde de
l'Enfer, dont Virgile expliquera l'organisation au Chant XI.
Dante prend ainsi le temps de montrer que le passage vers un mal plus radical suppose d'abord une réflexion sur les limites de la raison humaine.
À ce stade de notre lecture, je ne sais pas si, comme moi, vous serez saisi par une évidence : Dante ne nous parle pas d'abord de l'au-delà. Il nous invite à réfléchir à la manière dont nous conduisons nos vies. Entre le bien et le mal, nos choix ne sont jamais anodins. À force d'être répétés, ils nous façonnent, nous déterminent et nous orientent peu à peu vers notre destinée ultime. L'Enfer est moins la description d'un autre monde que celle d'une liberté qui, jour après jour, devient ce qu'elle choisit.
Ce billet a été construit et écrit avec l’aide d’une intelligence artificielle.

Très intéressant et instructif ! Ce texte devrait être étudié par tous !
RépondreSupprimerAD
RépondreSupprimerOuvre la voie à une intense réflexion sur ce que nous faisons de notre liberté et de ses dérives (jusqu'au contresens) lorsque finalement, en son nom, nous perdons l'idée même d'altérité.
Rabelais : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. »
RépondreSupprimerCR