L'enfer reste pavé des meilleures intentions. L'acquittement
du docteur Bonnemaison nous plonge dans "le meilleur des mondes" dont nous savons qu'il est le pire!... Cette décision
de justice est le fruit d'un contresens moral ; n’ayons pas peur des mots,
elle constitue un défi à notre société.
Les faits sont bien connus : le médecin a
agi seul, sans aucune concertation, sans aviser ni l’équipe ni la famille, en
recourant à des produits étrangers aux soins palliatifs, sans rien noter dans
le dossier, et en déclarant une mort naturelle. Le médecin a fait fi de la loi,
de la déontologie et des bonnes pratiques. Il a parlé d’une loi inadaptée,
reconnaissant ainsi que pour ce motif, il n’a pas respecté la loi.
Le
débat de justice ne pouvait donc porter que sur la détermination d'éventuelles
circonstances atténuantes et la gravité de la peine à lui infliger. L'intention
homicide était caractérisée. Or c'est précisément elle qui a été niée par ce
verdict ahurissant auquel notre État acquiesce, faute d’appel du Parquet.
Il
faut en revenir aux principes de base qui ont été définis depuis bien longtemps
par saint Thomas d'Aquin et qui n'ont jamais été réellement remis en cause par
qui que ce soit. Je les rappelle. Il s'agit de la doctrine du double effet:
«Un acte peut fort bien avoir deux effets dont l’un seulement
est voulu, tandis que l’autre ne l’est pas. Or les actes moraux reçoivent leur
spécification de l’objet que l’on a en vu, mais non de ce qui reste en dehors
de l’intention, et demeure, comme on le sait, accidentel à l’acte.»
Ainsi
le fait d'administrer des doses massives de calmants à un malade pour calmer la
douleur ne peut pas être porteur d'une intention homicide alors qu'il n'en est
pas de même pour le fait de vouloir délibérément abréger la vie de ce même
malade. Il
ne s'agit pas de jouer les pharisiens mais de respecter les principes moraux
les plus élémentaires faute de quoi le jugement des actions humaines devient
impossible.
La
règle du double effet a une origine religieuse. Elle date du XIIIe siècle, et a
été énoncée par saint Thomas d’Aquin à propos de la légitime défense. La
problématique est celle-ci :
-
1. Si un monastère est attaqué par des
brigands, les moines n’ont pas le droit de se battre et doivent se laisser
massacrer.
-
2. Mais si le monastère abrite des
enfants qui s’y sont réfugiés, les moines doivent tout faire pour éviter le
massacre des enfants.
-
3. Mais cela fait courir le risque de
tuer des brigands ; or toute vie est sacrée, celle des enfants comme celle des
brigands.
-
4. Il y a donc un effet bon (sauver la
vie des enfants), et un effet mauvais (menacer la vie des brigands).
-
5. Les moines doivent donc sortir tout
ce qui peut leur servir d’armes, et les pointer vers les brigands. Ils n’ont
pas le droit d’attaquer les brigands, mais ils peuvent pointer leurs armes de
telle sorte que si les brigands attaquent ils risquent de s’empaler dessus. Le
risque est alors pris par les seuls brigands, qui peuvent s’y soustraire en
renonçant à attaquer.
La
règle du double effet est encadrée par quatre principes essentiels dont la mise
en œuvre est délicate :
- Il faut que la situation soit
désespérée :
- Il faut que l’effet bon soit
absolument nécessaire :
- Il faut qu’il n’y ait pas d’autre
solution :
- Il faut tout faire pour éviter l’effet
mauvais.
Pour
en revenir à l'acquittement du docteur Bonnemaison nous voyons bien que ce
dernier ne s'est pas embarrassé avec ces considérations morales exigeantes qui
vont de pair avec l'accompagnement des malades en fin de vie, car elles en sont
indissociables. Nous sommes dans la provocation, dans le défi. Il s'est agi de
faire sauter un verrou. Et il a sauté. La boîte de pandore est ouverte.
Jusqu'où irons-nous ? Certains n’ont pas hésité à le penser et à l’écrire, nous
sommes tous en danger dans un tel contexte. Le curseur peut être déplacé à
loisir ; il n’y a plus de limites...Si ce n’est celle des juges, comme l’affaire
Vincent Lambert le démontre !
Et
je n’hésite pas à l’affirmer je n’ai pas confiance en la Justice nationale pour
prendre de pareilles décisions ; pas plus que dans la Cour Européenne des
Droits de l’Homme à qui nous sommes en train de confier les fondements de notre
société, comme la dernière actualité en est la preuve.
Il
est plus que jamais grand temps que nous soyons capables de rappeler les
principes les plus élémentaires qui doivent régner sur les esprits lorsque l'on
évoque de pareilles questions ou lorsque l'on doit gérer des situations aussi
délicates. C’est notre responsabilité individuelle à chacun !
Au plan juridique il est déjà difficile de déterminer "le juste" ... mais ici, il s'agit de probité intellectuelle. L'idéologie et la menterie triomphent. Reste l'espérance. Le député maire d'Antibes, Jean Léonetti a publié en 2008, un ouvrage "A la lumière du crépuscule" riche d'expérience et de réflexion. Je cite " Le mourant n'existe pas: utiliser un participe présent pour une situation à venir est une erreur grammaticale et humaine. Le mourant est un vivant qui peut transmettre et aider les autres à vivre ... Il est des lumières crépusculaires plus éclairantes que celles de l'aube." Pages 18 et 19
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