Comme beaucoup d'entre nous je guettais une prise de position d'Emmanuel Todd. Elle est arrivée grâce au bicentenaire du Figaro! Décapant!
Deux remarques préalables:
- Interrogé sur ce qu'on peut lui souhaiter pour 2026 il répondit en toute humilité : « arriver à comprendre ce qui se passe ! ». Voilà qui change des paroles dogmatiques de tous les experts des plateaux de télévision.
- Concluant sur ce qu'il pensait du Figaro, lui l'homme de gauche n'a pas hésité à lui rendre hommage car c'est le dernier média dit officiel à lui donner la parole!
J'ai pris le parti d'essayer de vous proposer une synthèse de cette interview passionnante dont je vous donne le lien (https://youtu.be/pkBdlhN10o8?si=24U7XOJmq-zAE5bU) et que vous pourrez bien sûr ainsi écouter en la mettant en parallèle avec son livre « La défaite de l’Occident ».
Il n'est pas question de faire d'Emmanuel Todd un expert omniscient, capable de pénétrer les reins et les cœurs, ou une voyante capable de lire dans sa boule de cristal ce qu'il va advenir de notre monde. Il nous fournit cependant des éclairages, des analyses, des points de vue constituant autant d’items susceptibles de nous aider à reconstituer les événements sous un jour différent de celui que le monde mainstream nous impose. Serait-ce un remède pour ne pas désespérer et nous positionner avec lucidité ?Avec « La Défaite de l’Occident » Emmanuel Todd proposait un diagnostic profond : démographie, éducation, capacités productives, anthropologie politique.
Cette interview prolonge ce travail, mais dans un
registre différent : celui des conséquences, psychologiques, diplomatiques et
stratégiques, d’une défaite déjà consommée. Le temps fait son œuvre....
La question n’est donc plus seulement :
L’Occident est-il en déclin ?
Mais désormais comment se comporte un monde qui refuse
d’assumer sa défaite ?
Évoquons les différents sujets qui sont à l'ordre du jour.
La guerre en Ukraine.
Emmanuel Todd ne change pas d'avis ; il faut dire
que les événements lui ont plutôt donné raison. La Russie est en train de
gagner militairement. Elle continue de mener sa guerre lente, d'usure, d’attrition.
Elle a l'intention d'aller jusqu'à Odessa. Elle finira par y arriver ;
mais selon lui elle n'ira pas plus loin. À ce jour les négociations ne sont
qu'un simulacre grâce auquel Vladimir Poutine se donne du temps. Et les
gesticulations outrancières de son homologue américain lui permettent de se
faire un peu oublier pour continuer sa progression.
L'avenir nous dira s'il a tort ou raison. Son point de
vue est articulé sur des analyses historique ainsi que sur des données
démographiques incontournables même s'il avouait lui-même au bout de quelques
mois de ce conflit que tant la résistance de l'Ukraine que la capacité de la
Russie à faire face aux sanctions économiques l’avaient surpris.
Les initiatives internationales américaines au
Venezuela, au Groenland, en Iran mais aussi en Ukraine.
Cela fait longtemps qu'Emmanuel Todd explique que pour
lui Les États-Unis d'Amérique sont dans une situation extrêmement critique. Il
n'a pas changé d'avis : incapacité à produire les poussant à adopter une
politique de prédation (pétrole, métaux rares) ; agressivité accrue dans sa
sphère de domination résiduelle comme toute personne affaiblie ; pression
grandissante sur ses alliés plutôt que sur ses adversaires réels.
Seule l'analyse préalable de cette situation fragilisée
des États-Unis justifie son constat. Emmanuel Todd s'appuie par exemple sur le
fait que les États-Unis ont de moins en moins d'ingénieurs formés et que le
taux de personnes illettrées dans la population y augmente très rapidement
comme celui de la mortalité infantile. Il inscrit toujours ses analyses dans le
temps long, sur des critères auxquels personne d’autre que lui ne fait
référence...
On est loin du tableau des USA tous puissants ;
comme on était loin du tableau mainstream de la Russie....
BRICS et monde
multipolaire : basculement réel ou illusion médiatique ?
Pour Emmanuel Todd nous assistons à un basculement
silencieux mais irréversible.
Il ne fétichise pas les BRICS, mais y voit l’émergence
d’un monde post occidental, une dynamique démographique et productive réelle, un
affranchissement progressif du dollar et de l’ordre normatif occidental.
Pour lui la Chine et la Russie ne cherchent pas à dominer
le monde, mais à se soustraire à l’instabilité occidentale.
Cette analyse pragmatique peut sembler étonnante eu égard
à ce que nous entendons habituellement mais elle semble avoir le mérite de se
fonder sur une approche rationnelle et historique de ces deux grandes
puissances sans oublier le facteur démographique qui là encore est d'une
importance capitale dans la mesure où on a du mal à imaginer que des pays dont
la démographie est en berne puissent avoir une politique expansionniste.
Europe :
puissance normative ou espace politiquement vide ?
Pour Emmanuel Todd
le constat est celui de l’inexistence stratégique européenne.
Dans l’interview, Todd franchit un cap par rapport à
son livre :
« L’Europe, ça n’existe pas. »
Elle est décrite comme un espace administré, sous
contrôle économique allemand, aligné stratégiquement sur Washington, privé de
souveraineté militaire et diplomatique. Telle semble bien être la réalité.
L'historien anthropologue aggrave encore le trait lorsqu'il souligne que
l'Allemagne elle-même est totalement désorientée sur un plan stratégique...
Rien de ce diagnostic froid n’est contredit par les
événements.
J’ajouterai que depuis hier soir avec les dernières
menaces de D. Trump au sujet du Groenland qu’il est plus que jamais d’actualité
l’Europe étant dorénavant écartelée entre d’une part la Russie et son soutien à
l’Ukraine sans le concours actif des USA et ces derniers qui, nonobstant le
fait que le Groenland et le Danemark leurs soient inféodés, ont pris le parti
de l’isoler et de la plonger dans une impasse stratégique.
Russie, Iran : régimes archaïques ou sociétés
productives ?
Emmanuel Todd refuse la lecture purement idéologique des
événements. Il constate que la Russie et l’Iran sont des pays d’ingénieurs.
S'agissant de l'Iran il souligne deux éléments capitaux. D'une
part que la population de ce grand pays de près de 90 millions d'habitants est
d'un niveau de formation extrêmement élevé, par rapport aux autres pays qui lui
sont géographiquement proches, mais encore même dans le monde. D'autre part la
pratique religieuse y est quasiment inexistante (les mosquées y sont vides) de
telle sorte que sur un plan géopolitique pure le renversement du régime des
mollahs ne résoudra pas la transformation des équilibres en cours au
Moyen-Orient. Il insiste sur le nationalisme iranien qui lui semble être une
caractéristique fondamentale de l’ancien empire perse. Il en conclue que l’hostilité
occidentale renforce selon lui les conservateurs au lieu de les affaiblir.
Ajoutez à cela son autre analyse de la situation en Mer
Rouge et vous ne pourrez plus entendre les informations officielles sans douter
de leur validité....https://youtu.be/hOuocQ1u_ro?si=yg0p0AsfbgG5V_BB
Démographie et anthropologie : la clé
invisible
Emmanuel Todd insiste sur un point fondamental : le
déclin démographique est global, il limite les guerres totales et il transforme
la nature même de la puissance. Il explique que nous entrons au moins pour ce
qui concerne l'Occident dans une période de basse pression qui ne lui semble
pas propice aux conflits armés. Je regrette toutefois qu'il n'ait pas évoqué la
problématique de la confrontation avec l'Afrique dont à l'inverse la
démographie explose.
La chute de la natalité française est analysée comme économique
(appauvrissement, logement), mais aussi culturelle ; et il insiste de ce
point de vue sur le double fait que l’accélération de la chute de notre
démographie correspond chronologiquement à l’adoption du mariage pour tous et à
l’explosion en France du mouvement MeToo. Etonnant parce que nous ignorons les
statistiques mais compréhensible quand on a lu « La défaite de l’Occident »...
Conclusion
Emmanuel Todd ne propose ni programme politique ni ligne
partisane.
Il soumet une grille de lecture tragique, parfois
dérangeante, mais cohérente. Je vous recommande la chaîne YouTube qu'il anime:https://www.youtube.com/@StructuresduMonde
Son apport majeur n’est peut-être pas de dire ce qu’il
faut faire, mais de "dire ce que l'on voit" et de rappeler ce qui ne peut plus être fait :
• gagner des
guerres sans produire,
• gouverner sans
peuple,
• dominer sans
transmettre.
La vraie question que son travail nous pose est peut-être
celle-ci : L’Occident peut-il encore se penser lucidement, ou a-t-il déjà
basculé dans une politique de déni permanente ?



Ce qui m'inquiète le plus dans tout cela est que j'ai le souvenir de son livre La Chute Finale que j'avais lu à sa sortie dans les années 70 et qui s'est avéré tout à fait prophétique plus de 10 ans avant la fin du monde communiste qu'il annonçait. M. Todd s'inscrit toujours dans le temps long en se basant sur des données fondamentales ce qui est totalement inhabituel dans notre environnement actuel d'information.
RépondreSupprimerJe n'en crains que plus ses dernières prédictions.
BL
Emmanuel Todd n’est pas un idéologue. Il inscrit toujours ses analyses prospectives dans la perspective historique et démographique.
RépondreSupprimerNos dirigeants feraient bien de s’inspirer de sa méthode et de s’entourer d’experts de ce niveau… Toujours très clair il ne craint jamais « de dire ce qu’il voit et de voir ce qu’il voit ».
La politique de l'autruche est ancienne en France comme le montre la fameuse chanson des années 30 : "Tout va très bien madame la marquise".
RépondreSupprimer