dimanche 18 janvier 2026

LA LECON DE REALISME D'EMMANUEL TODD

Comme beaucoup d'entre nous je guettais une prise de position d'Emmanuel Todd. Elle est arrivée grâce au bicentenaire du Figaro! Décapant!


Deux remarques préalables:

  • Interrogé sur ce qu'on peut lui souhaiter pour 2026 il répondit en toute humilité : « arriver à comprendre ce qui se passe ! ». Voilà qui change des paroles dogmatiques de tous les experts des plateaux de télévision. 
  • Concluant sur ce qu'il pensait du Figaro, lui l'homme de gauche n'a pas hésité à lui rendre hommage car c'est le dernier média dit officiel à lui donner la parole!

J'ai pris le parti d'essayer de vous proposer une synthèse de cette interview passionnante dont je vous donne le lien (https://youtu.be/pkBdlhN10o8?si=24U7XOJmq-zAE5bU) et que vous pourrez bien sûr ainsi écouter en la mettant en parallèle avec son livre « La défaite de l’Occident ».

Il n'est pas question de faire d'Emmanuel Todd un expert omniscient, capable de pénétrer les reins et les cœurs, ou une voyante capable de lire dans sa boule de cristal ce qu'il va advenir de notre monde. Il nous fournit cependant des éclairages, des analyses, des points de vue constituant autant d’items susceptibles de nous aider à reconstituer les événements sous un jour différent de celui que le monde mainstream nous impose.  Serait-ce un remède pour ne pas désespérer et nous positionner avec lucidité ?


Avec « La Défaite de l’Occident » Emmanuel Todd proposait un diagnostic profond : démographie, éducation, capacités productives, anthropologie politique.

Cette interview prolonge ce travail, mais dans un registre différent : celui des conséquences, psychologiques, diplomatiques et stratégiques, d’une défaite déjà consommée. Le temps fait son œuvre....

La question n’est donc plus seulement :

L’Occident est-il en déclin ?

Mais désormais comment se comporte un monde qui refuse d’assumer sa défaite ?

Évoquons les différents sujets qui sont à l'ordre du jour.

La guerre en Ukraine.

Emmanuel Todd ne change pas d'avis ; il faut dire que les événements lui ont plutôt donné raison. La Russie est en train de gagner militairement. Elle continue de mener sa guerre lente, d'usure, d’attrition. Elle a l'intention d'aller jusqu'à Odessa. Elle finira par y arriver ; mais selon lui elle n'ira pas plus loin. À ce jour les négociations ne sont qu'un simulacre grâce auquel Vladimir Poutine se donne du temps. Et les gesticulations outrancières de son homologue américain lui permettent de se faire un peu oublier pour continuer sa progression.

L'avenir nous dira s'il a tort ou raison. Son point de vue est articulé sur des analyses historique ainsi que sur des données démographiques incontournables même s'il avouait lui-même au bout de quelques mois de ce conflit que tant la résistance de l'Ukraine que la capacité de la Russie à faire face aux sanctions économiques l’avaient surpris.

 

Les initiatives internationales américaines au Venezuela, au Groenland, en Iran mais aussi en Ukraine.

Cela fait longtemps qu'Emmanuel Todd explique que pour lui Les États-Unis d'Amérique sont dans une situation extrêmement critique. Il n'a pas changé d'avis : incapacité à produire les poussant à adopter une politique de prédation (pétrole, métaux rares) ; agressivité accrue dans sa sphère de domination résiduelle comme toute personne affaiblie ; pression grandissante sur ses alliés plutôt que sur ses adversaires réels.

Seule l'analyse préalable de cette situation fragilisée des États-Unis justifie son constat. Emmanuel Todd s'appuie par exemple sur le fait que les États-Unis ont de moins en moins d'ingénieurs formés et que le taux de personnes illettrées dans la population y augmente très rapidement comme celui de la mortalité infantile. Il inscrit toujours ses analyses dans le temps long, sur des critères auxquels personne d’autre que lui ne fait référence...

On est loin du tableau des USA tous puissants ; comme on était loin du tableau mainstream de la Russie....

 

BRICS et monde multipolaire : basculement réel ou illusion médiatique ?

Pour Emmanuel Todd nous assistons à un basculement silencieux mais irréversible.

Il ne fétichise pas les BRICS, mais y voit l’émergence d’un monde post occidental, une dynamique démographique et productive réelle, un affranchissement progressif du dollar et de l’ordre normatif occidental.

Pour lui la Chine et la Russie ne cherchent pas à dominer le monde, mais à se soustraire à l’instabilité occidentale.

Cette analyse pragmatique peut sembler étonnante eu égard à ce que nous entendons habituellement mais elle semble avoir le mérite de se fonder sur une approche rationnelle et historique de ces deux grandes puissances sans oublier le facteur démographique qui là encore est d'une importance capitale dans la mesure où on a du mal à imaginer que des pays dont la démographie est en berne puissent avoir une politique expansionniste.

 

Europe : puissance normative ou espace politiquement vide ?

Pour Emmanuel Todd le constat est celui de l’inexistence stratégique européenne.

Dans l’interview, Todd franchit un cap par rapport à son livre :

« L’Europe, ça n’existe pas. »

Elle est décrite comme un espace administré, sous contrôle économique allemand, aligné stratégiquement sur Washington, privé de souveraineté militaire et diplomatique. Telle semble bien être la réalité. L'historien anthropologue aggrave encore le trait lorsqu'il souligne que l'Allemagne elle-même est totalement désorientée sur un plan stratégique...

Rien de ce diagnostic froid n’est contredit par les événements.

J’ajouterai que depuis hier soir avec les dernières menaces de D. Trump au sujet du Groenland qu’il est plus que jamais d’actualité l’Europe étant dorénavant écartelée entre d’une part la Russie et son soutien à l’Ukraine sans le concours actif des USA et ces derniers qui, nonobstant le fait que le Groenland et le Danemark leurs soient inféodés, ont pris le parti de l’isoler et de la plonger dans une impasse stratégique.

Russie, Iran : régimes archaïques ou sociétés productives ?

Emmanuel Todd refuse la lecture purement idéologique des événements. Il constate que la Russie et l’Iran sont des pays d’ingénieurs.

S'agissant de l'Iran il souligne deux éléments capitaux. D'une part que la population de ce grand pays de près de 90 millions d'habitants est d'un niveau de formation extrêmement élevé, par rapport aux autres pays qui lui sont géographiquement proches, mais encore même dans le monde. D'autre part la pratique religieuse y est quasiment inexistante (les mosquées y sont vides) de telle sorte que sur un plan géopolitique pure le renversement du régime des mollahs ne résoudra pas la transformation des équilibres en cours au Moyen-Orient. Il insiste sur le nationalisme iranien qui lui semble être une caractéristique fondamentale de l’ancien empire perse. Il en conclue que l’hostilité occidentale renforce selon lui les conservateurs au lieu de les affaiblir.

Ajoutez à cela son autre analyse de la situation en Mer Rouge et vous ne pourrez plus entendre les informations officielles sans douter de leur validité....https://youtu.be/hOuocQ1u_ro?si=yg0p0AsfbgG5V_BB

 

Démographie et anthropologie : la clé invisible

Emmanuel Todd insiste sur un point fondamental : le déclin démographique est global, il limite les guerres totales et il transforme la nature même de la puissance. Il explique que nous entrons au moins pour ce qui concerne l'Occident dans une période de basse pression qui ne lui semble pas propice aux conflits armés. Je regrette toutefois qu'il n'ait pas évoqué la problématique de la confrontation avec l'Afrique dont à l'inverse la démographie explose.

La chute de la natalité française est analysée comme économique (appauvrissement, logement), mais aussi culturelle ; et il insiste de ce point de vue sur le double fait que l’accélération de la chute de notre démographie correspond chronologiquement à l’adoption du mariage pour tous et à l’explosion en France du mouvement MeToo. Etonnant parce que nous ignorons les statistiques mais compréhensible quand on a lu « La défaite de l’Occident »...

 

Conclusion

Emmanuel Todd ne propose ni programme politique ni ligne partisane.

Il soumet une grille de lecture tragique, parfois dérangeante, mais cohérente. Je vous recommande la chaîne YouTube qu'il anime:https://www.youtube.com/@StructuresduMonde

Son apport majeur n’est peut-être pas de dire ce qu’il faut faire, mais de "dire ce que l'on voit" et de rappeler ce qui ne peut plus être fait :

     gagner des guerres sans produire,

     gouverner sans peuple,

     dominer sans transmettre.

La vraie question que son travail nous pose est peut-être celle-ci : L’Occident peut-il encore se penser lucidement, ou a-t-il déjà basculé dans une politique de déni permanente ?

3 commentaires:

  1. Ce qui m'inquiète le plus dans tout cela est que j'ai le souvenir de son livre La Chute Finale que j'avais lu à sa sortie dans les années 70 et qui s'est avéré tout à fait prophétique plus de 10 ans avant la fin du monde communiste qu'il annonçait. M. Todd s'inscrit toujours dans le temps long en se basant sur des données fondamentales ce qui est totalement inhabituel dans notre environnement actuel d'information.
    Je n'en crains que plus ses dernières prédictions.
    BL

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  2. Emmanuel Todd n’est pas un idéologue. Il inscrit toujours ses analyses prospectives dans la perspective historique et démographique.
    Nos dirigeants feraient bien de s’inspirer de sa méthode et de s’entourer d’experts de ce niveau… Toujours très clair il ne craint jamais « de dire ce qu’il voit et de voir ce qu’il voit ».

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  3. La politique de l'autruche est ancienne en France comme le montre la fameuse chanson des années 30 : "Tout va très bien madame la marquise".

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