Confrontés à la complexité de la crise multifactorielle que nous traversons, des questions surgissent : que se passe-t-il ? Sommes-nous exagérément inquiets ? Que va-t-il se passer ? Où allons-nous ? Et surtout : sommes-nous encore capables d’un sursaut ?
La
publication du dernier livre de Nicolas Bouzou, L’Éternel
sursaut, propose une réponse qui peut à première vue paraître comme exagérément
optimiste. Mais ce livre enlevé et passionné, témoin de la vitalité de la France de toujours, ni étriquée, ni exclusive, ne nous révèle-t-il pas une clé de compréhension des événements et
de leur évolution possible, à défaut de résoudre le problème de manière définitive ?
Son point de
départ est simple : la France a déjà traversé des crises majeures dont elle
s’est relevée. Par exemple : la guerre de Cent Ans, la Révolution, 1940. À
chaque fois, une situation compromise débouche sur une recomposition.
L’interprétation est nette : l’histoire française n’est pas une lente
dégradation, mais une succession de chutes suivies de relèvements.
Les sursauts
ne se produisent jamais dans une continuité linéaire. Ils impliquent des
ruptures.
Dès lors,
aujourd’hui, si tous les signaux semblent annoncer l’imminence de dangers existentiels,
intérieurs comme extérieurs, est-ce à dire que nous serions nécessairement à la veille d’une
renaissance ou d’un redressement ?
Nicolas Bouzou
tend à chercher la source de cette aptitude française au redressement dans le
libéralisme, économique et politique. Cette réponse un peu raccourcie suppose
que les blocages actuels soient principalement institutionnels ou techniques,
donc réversibles par ajustement. Elle n’épuise pas le problème. Elle ne va pas
à la racine. Le libéralisme n’est pas une réponse universelle à la pérennité de
l’aventure politique. Et surtout, notre auteur élude la possibilité qu’il
faille s’enfoncer encore plus dans la crise avant que le redressement soit possible. Mais le Consulat n’a été possible
qu’après la Révolution ! La renaissance de l’après-guerre s’inscrivant pour sa part dans l’effondrement de 1940, pour ne prendre que ces deux exemples. L’histoire a ses détours et sa logique qui tiennent à
la nature humaine ; elle ne répond pas aux logiques éphémères des systèmes
intellectuels inventés par l'orgueil des hommes.
La réponse
doit donc être cherchée dans l’analyse de l’évolution historique des sociétés,
et en particulier de la nation française.
Gustave
Thibon revient sans cesse sur une idée simple et exigeante : l’histoire est
cyclique. Elle ne progresse pas en ligne droite ; elle bégaye. Les sociétés ne
perdent pas seulement leur équilibre sous l’effet de chocs extérieurs, mais par
un dérèglement interne né de leur propre développement. Elles abandonnent les
exigences de leur ordre, cèdent à leurs excès, à leurs formes d’orgueil. Le
déséquilibre s’installe. Puis, parfois, un retour s’opère : une respiration
retrouvée, un réajustement à ce qui les fonde. L’histoire, dès lors, n’avance
pas — elle recommence selon des fondamentaux ou des invariants autour desquels
l’humanité gravite inlassablement.
Arnold
Toynbee, dans A Study of History,
éclaire ce questionnement autrement. Les civilisations progressent sous
l’impulsion de minorités créatrices. Tant qu’une minorité invente et entraîne,
la société croît. Lorsqu’elle cesse de créer et se contente de dominer, elle se
stérilise ; la majorité cesse de la suivre ; le déclin commence. Dans un dialogue imaginaire avec Paul
Morand la Revue ITEM https://urlz.fr/v5CK lui fait dire « Les civilisations aussi connaissent ces retours à la
simplicité. Elles croient se réinventer, mais elles retrouvent en réalité la
saveur de leurs origines. ». Comme
si les ruines et les effondrements étaient des matrices, poursuit-il....
Les deux analyses
se répondent ; elles sont complémentaires. L’historien de haute mer et le
philosophe aux semelles de bon sens s’éclairent mutuellement.
Les
événements provoquent ; les hommes réagissent. Mais jamais dans le vide : ils
s’appuient sur des structures héritées, des institutions, des habitudes, un
rapport à eux-mêmes et à leur histoire — jusqu’au moment où ces ressources se
figent, se bloquent, au bord du précipice.
C’est
peut-être là que nous nous situons. Non dans une disparition des capacités de
réaction, mais dans leur empêchement. Comme si les conditions du sursaut
demeuraient, à l’état latent, sans parvenir à se traduire en mouvement. Comme
si la force était là, mais entravée. Comme si l’issue ne dépendait plus que de
la capacité à rebondir afin d’échapper à l’effondrement.
De nombreux
penseurs contemporains analysent cette problématique de notre crise civilisationnelle
et politique. Emmanuel Todd observe l’affaissement des structures sociales, éducatives
et religieuses. Raymond Aron rappelle que l’histoire ne garantit aucun
relèvement. Marcel Gauchet met en lumière une crise du cadre symbolique
lui-même. Michel Onfray envisage l’hypothèse d’un déclin pur et simple à l’image
de celui des civilisations disparues.
Ainsi se
dessine une tension duale : d’un côté, l’idée d’un déclin comme crise
réversible ; de l’autre, celle d’un processus qui pourrait ne pas l’être. Les
deux branches de cette alternative ne sont pas contradictoires. En fait les analyses ne
se situent pas au même niveau. Les penseurs contemporains cités décrivent ce
qui est en cours, à hauteur d’homme. Thibon et Toynbee pensent à l’échelle du
temps long où les cycles, les recommencements, les retours demeurent possibles.
Lorsqu’on est plongé dans l’histoire en train de s’écrire sur une page aussi
décisive, on ne préserve pas nécessairement l’hypothèse du redressement qu’il
est difficile d’imaginer à vue instantanée.
Si nous nous
croyons paralysés, le mouvement engagé semblant inéluctable, ce constat
n’épuise pas l’histoire.
Ou bien tout
s’achève — et nous n’y pouvons rien.
Ou bien
quelque chose peut recommencer et c’est le parti que nous avons la
responsabilité de prendre.
L’intérêt de
la démarche de Nicolas Bouzou est de replacer cette question dans la
singularité française, historique, politique, et même spirituelle.
Si la France
ne renaitra pas de ses cendres, comme un Phénix elle demeure. Et c’est de cette
permanence que peuvent naître ses redressements.
Dès lors la
question se déplace.
Qu’est-ce qui, aujourd’hui ou demain, car nous nous inscrivons dans le temps long, pourrait encore rendre possible un sursaut français ?
Il convient
ici d'écarter la tentation nostalgique de la Renaissance d'un passé regretté et
d'une répétition de l'avenir à son identique. Cette tentation conduit à
envisager la politique le regard fixé dans le rétroviseur et non pas en
direction de l'avenir. Et c'est toute la difficulté. Savoir saisir, identifier,
comprendre, concevoir ce qui dans cette succession de chutes et de relèvements
peut nous aider à identifier les moyens de nous redresser dès lors que le
processus en cours sera achevé.
Autrement dit
: quelles sont ces ressources propres dans lesquelles la France a puisé, et
pourrait puiser encore demain pour se redresser quand cela sera possible ?
La question
demeure. Elle nous appartient. Elle est décisive.

Bernanos
RépondreSupprimer« Quand on va jusqu’au bout de la nuit, on rencontre une autre aurore ».