Régulièrement entraîné dans des affrontements régionaux dont nous connaissons aujourd’hui une phase paroxystique avec la guerre engagée par les États-Unis et Israël contre l’Iran le Liban est devenu un pays pris dans des rivalités qui le dépassent.
Après les déstabilisations provoquées par les invasions notamment palestiniennes, les conflits avec la Syrie, les tensions entre Israël et le Hezbollah transforment depuis des années le sud du pays en zone de confrontation quasi permanente. Derrière ces affrontements se dessine une rivalité plus large. Elle oppose l’influence régionale de l’Iran, dont le Hezbollah constitue l’un des relais majeurs, aux préoccupations sécuritaires d’Israël, le tout au cœur du Liban pris en otage, car son particularisme confessionnel, politique et institutionnel en fait une victime expiatoire du panislamisme et des guerres engagées par Israël pour sa survie.
Ce faisant,
c’est le particularisme exemplaire du Liban qui est occulté, au risque
d’éliminer peut-être le seul modèle capable d’inspirer la coexistence entre
communautés religieuses différentes au Moyen-Orient.
Une
architecture politique fondée sur la pluralité
Le Liban ne
repose pas sur la recherche d’une homogénéité religieuse. Son système politique
s’est construit au contraire sur la reconnaissance institutionnelle d’une
pluralité de communautés. L’organisation du pouvoir repose sur un partage entre
plusieurs groupes religieux : la présidence de la République revient
traditionnellement à un chrétien maronite, la présidence du Conseil à un
musulman sunnite et la présidence du Parlement à un musulman chiite.
Ce
dispositif n’a jamais supprimé les rivalités communautaires : il vise à
empêcher qu’une seule composante monopolise durablement l’État. Souvent
critiqué pour les blocages politiques et les logiques clientélistes qu’il peut
produire, ce système n’en représente pas moins une tentative d’inscrire la
diversité religieuse dans les structures mêmes du pouvoir politique.
Il demeure
aussi le seul moyen de pérenniser la présence chrétienne au cœur d’un
Moyen-Orient de plus en plus islamisé, présence dont la France, à l’origine de
la création de cet État, est la garantie morale et politique.
Le rôle
historique des maronites dans cet équilibre
Dans cette
configuration, la communauté maronite a longtemps occupé une position centrale.
Par son poids institutionnel et politique, elle a constitué un pôle chrétien
structurant dans un environnement régional majoritairement musulman. Cette
position a contribué à organiser l’équilibre libanais autour de trois grands
pôles confessionnels : maronite, sunnite et chiite.
Cette
situation n’a jamais supprimé les conflits internes. Les maronites ont
eux-mêmes été des acteurs des crises politiques et de la guerre civile
libanaise. Mais leur présence institutionnelle introduisait dans l’ordre
politique un acteur extérieur à la rivalité historique entre les deux grands
courants de l’islam.
Cette
configuration a ainsi contribué à maintenir un cadre dans lequel plusieurs
traditions religieuses participaient simultanément à l’exercice du pouvoir
politique.
Le Liban
dans l’histoire des chrétiens d’Orient
La
singularité du Liban s’inscrit dans une histoire plus large : celle des
chrétiens du Moyen-Orient. Pendant des siècles, différentes communautés
chrétiennes ont constitué une composante importante des sociétés de la région :
coptes en Égypte, syriaques en Syrie et en Irak, chaldéens et assyriens en
Mésopotamie, melkites et maronites au Levant.
Au cours du
XXᵉ et du XXIᵉ siècle, ces populations ont connu un recul rapide sous l’effet
des guerres, des déplacements forcés, de l’instabilité politique et de
l’émigration. Dans plusieurs pays ces communautés continuent d’exister et de
jouer un rôle culturel ou social important, mais leur influence politique s’est
généralement réduite. Le Liban constitue à cet égard un cas particulier : les
chrétiens n’y sont pas seulement une minorité reconnue ou protégée, ils
participent directement à l’architecture institutionnelle de l’État.
Terre de
présence maronite, il demeure un pôle indispensable des équilibres capables de
rendre la paix possible dans cette région du monde et le moyen que les chrétiens
ne soient pas chassés de cette terre ?
Transformations
démographiques et recomposition politique
Depuis
plusieurs décennies, cet équilibre s’est progressivement fragilisé. La crise
économique profonde que traverse le pays, l’instabilité politique et
l’insécurité régionale ont accéléré l’émigration d’une partie importante de la
population, particulièrement parmi les jeunes générations. Cette dynamique a
touché certaines composantes chrétiennes de la société.
Parallèlement,
les transformations démographiques internes et le poids croissant d’acteurs
armés non étatiques modifient les rapports de force au sein du système
politique. Ces évolutions n’expliquent pas à elles seules les difficultés du
Liban, qui tiennent aussi à des facteurs institutionnels, économiques et
géopolitiques.
Mais elles
contribuent à transformer les conditions dans lesquelles le système
confessionnel libanais avait initialement pris forme.
Une question
qui dépasse les frontières libanaises
La
trajectoire du Liban dépasse largement son cadre national. Dans un Moyen-Orient
marqué par les recompositions politiques, les guerres civiles et les
transformations démographiques, la place des minorités religieuses constitue
une question récurrente. L’expérience libanaise occupe une position singulière.
Elle
représente l’un des rares cas où la pluralité religieuse ne se limite pas à une
coexistence sociale : elle se trouve inscrite dans la structure même des
institutions politiques. En dépit des vicissitudes que le Liban subit depuis
tant d’années, il demeure le seul pays du Moyen-Orient où les chrétiens
refusent de se soumettre à une quelconque forme de dhimmitude, d’où le soutien
sans réserve qu’apportent de nombreux chrétiens occidentaux aux partis de la
résistance chrétienne et libanaise.
La
fragilisation de ce modèle pose donc une question plus large : celle de la
possibilité, dans la région, de formes durables d’organisation politique
intégrant explicitement la diversité religieuse.
Préserver
une expérience historique fragile
Le Liban
demeure un espace fragile où subsiste une tentative singulière d’organisation
politique de la diversité religieuse et de maintien de la présence chrétienne
dans cette partie du monde d’où nous est venu le christianisme.
La survie de
ce modèle dépend des équilibres régionaux et des tensions géopolitiques qui
traversent le Moyen-Orient. Elle repose aussi sur la capacité des acteurs
politiques libanais à maintenir un cadre institutionnel empêchant la domination
exclusive d’un seul groupe. Elle est enfin garantie historiquement par la
France, qui doit s’investir dans sa pérennisation sauf à manquer à sa
responsabilité historique.
Si ce système venait à disparaître ou à se vider de sa substance, ce ne serait pas l’effondrement d’un simple modèle institutionnel. Ce serait la disparition d’une expérience historique exemplaire : celle d’un État ayant inscrit la pluralité religieuse au cœur même de l’organisation du pouvoir et fournissant aux chrétiens maronites les moyens de survivre et d’accomplir leur mission historique d’évangélisation des terres foulées par NSJC. L’aide au Liban et aux chrétiens maronites est une occasion exemplaire pour la France d’être encore fidèle à ce qu’elle fut et à ce qu’elle ne saurait jamais cesser d’être.
Saint Jean Paul II a admirablement proclamé le 27 septembre 1989:
"Le Liban ne peut pas être abandonné à sa solitude… La disparition du Liban serait, sans aucun doute l'un des grands remords du monde… L'Eglise désire manifester au monde que le Liban est plus qu'un pays. C'est un message de liberté et un exemple de pluralisme pour l'Orient comme pour l'Occident".
Puissent les
chrétiens maronites ne pas avoir à choisir les uns après les autres entre la
fuite ou le martyre comme l’actualité récurrente en est l’illustration !

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire
Commentez cet article et choisissez "Nom/URL" ou Anonyme selon que vous souhaitez signer ou non votre commentaire.
Si vous choisissez de signer votre commentaire, choisissez Nom/URL. Seul le nom est un champ obligatoire.