Les analyses de Christophe Guilluy sur les fractures françaises — renouvelées, approfondies et actualisées dans Metropolia et Peripheria — mettent en lumière une partition.
Cette
fracture sociale et territoriale est le symptôme de la rupture de notre être
collectif.
Or une
société tient durablement par sa capacité à entrainer, à susciter l’adhésion, à
transmettre, grâce au rôle créateur de ses élites. Mais celles-ci ne jouent plus
ce rôle moteur ; au lieu de susciter l’adhésion elles sont rejetées. Elles
n’entrainent plus. La transmission ne se fait plus. Le « sens » ne
circule plus.
Pourquoi ?
Une
civilisation qui conserve autant qu’elle crée.
Il est
symptomatique de constater que nous avons le génie des musées. Ce qui n’est pas
critiquable en soi. Mais une civilisation vivante ne se définit pas par ce
qu’elle préserve. Elle se reconnaît d’abord à ce qu’elle est capable de créer.
Les bâtisseurs
de nos cathédrales ne prenaient pas de gants avec les édifices religieux qu’ils
remplaçaient avec audace et créativité, alors que nous bloquons des projets pendant
des années voire définitivement pour préserver des vestiges du passé.
Si nous
produisons, c’est souvent de manière éphémère, individualiste, isolée sans créer
la communion autour d’un sens partagé. Foisonnement désordonné, sans cohérence.
La cause est
donc à rechercher dans la perte du sens de l’être, individuel et commun.
Ceci nous
renvoie à la distinction classique entre “être” et “avoir”. Nous ne sommes que dans
la possession ; stérile.
Préciser ce
que l’on entend par “être”
Dans une
perspective réaliste — héritée d’Aristote et de Thomas d’Aquin — l’être ne désigne
pas un simple état intérieur ou une vague authenticité. Il renvoie à plusieurs
dimensions articulées :
- la consistance d’une chose (ce qu’elle est réellement),
- son intelligibilité (ce qui permet de la comprendre comme vraie ou juste),
- et sa capacité à produire des effets durables (sa fécondité).
Parler d’un
affaiblissement de l’être ne signifie donc pas que tout serait devenu
superficiel, mais que ces trois dimensions tendent à se dissocier. Nous souffrons
de désarticulation collective ! Ce qui est produit n’est pas toujours
perçu comme vrai, ce qui est jugé utile n’est pas toujours porteur de sens, et
ce qui fonctionne à court terme ne s’inscrit pas nécessairement dans la durée.
Et au bout du compte nous avons perdu l’être qui fait la trame de la création,
son âme.
Dans son essai Que faut-il dire aux hommes André Charlier s'exprime ainsi :
« nous avons l'illusion de respirer, mais c'est un faux air que nous
respirons, un air que nous nous sommes fabriqués par des artifices ingénieux :
en réalité, nous sommes en train de mourir d'asphyxie, parce que nous sommes
séparés de l'être, et c'est la grande misère du monde moderne. »
Cette image pointe le risque de vivre dans des systèmes fonctionnels et
techniques dépourvus de sens. Si nous avons un autre génie, c’est celui de la
recherche et de l’innovation. Sauf que nous n’avons plus de finalité autre que
la consommation, la possession et la conservation.
D’où la
difficulté de transmettre.
La crise de
la transmission
On accuse
souvent les nouvelles générations de ne plus écouter. Mais la transmission ne
repose pas uniquement sur le fait de parler ; elle dépend de la crédibilité de
ce qui est vécu par celui qui est censé transmettre, de l’incarnation de sa vie.
L’opposition
entre “Métropolia” et “Péripheria” peut alors être relue non comme une simple
fracture spatiale, mais comme un décalage dans les formes et les sens de vie
des membres de nos collectivités de vie.
Le bruit
comme symptôme
Cette
difficulté à articuler consistance, vérité et fécondité se manifeste par une
inflation du bruit.
Notre époque
parle beaucoup : elle commente, réagit, produit du langage en continu. Ce
phénomène n’est pas négatif en soi, mais il assourdit. Quoi de plus logique que
de pallier le manque de sens, de profondeur, par une débauche d’énergie des « moi »
!
Le bruit
n’est pas que sonore ; il désigne aussi la saturation des expressions qui
empêche de distinguer, de discerner.
Dans cette
perspective le silence n’est pas une fuite mais une condition de la nécessaire clarification
en vue du discernement. Le cardinal Robert Sarah a fait du silence l’un de ses
chevaux de bataille spirituels. Son engagement dépasse le seul cadre religieux
: il suggère que toute parole signifiante suppose une forme de retrait
préalable, une capacité à ne pas être immédiatement pris dans le flux.
Dans son
magnifique livre déjà cité André Charlier évoque la rencontre singulière entre
Louis IX et le frère Gilles à Pérouse.
Les deux
hommes se rencontrèrent, s’embrassèrent, et demeurèrent ainsi en silence.
Et lorsque
l’on s’étonna auprès du frère Gilles de ce mutisme, il répondit :
« Sitôt que nous nous embrassâmes, la lumière de la divine sapience révéla
et manifesta à moi son cœur et à lui le mien ; et ainsi nous connûmes trop
mieux ce que je voulais dire à lui et lui à moi que si nous nous fussions parlé
avec la bouche. »
Une telle
scène peut aujourd’hui sembler atypique et anachronique, non parce qu’elle
serait devenue inenvisageable, mais parce qu’elle suppose des dispositions —
attention, intériorité, disponibilité — qui sont très difficiles à maintenir
dans un environnement saturé comme le nôtre
Charlier
poursuit : « l'homme moderne ne touche à l'être ni en lui, ni hors de lui
». Cette formule doit être entendue non comme une condamnation, mais comme
l’indication d’un manque : celui de notre difficulté croissante à faire
l’expérience d’une présence pleine, à soi et aux autres.
Le Cardinal Robert
Sarah souligne d’ailleurs que le bruit dont il faut se libérer n’est pas
seulement extérieur, mais aussi intérieur.
Une
puissance sans orientation
Jamais nous
n’avons disposé d’autant de moyens matériels.
Mais la
question de leur orientation demeure entière. Cette indétermination n’est pas
uniquement technique ; elle tient à la difficulté de définir des finalités
partagées.
Lorsque les
critères de vérité, de bien et de fécondité ne sont plus remplis, la communion
autour du partage de l’essentiel ne se fait plus. La dissociété apparait.
Retrouver
des conditions de cohérence
Comme
toujours la réponse ne réside ni dans la nostalgie ni dans le rejet du présent.
Elle suppose
plutôt de travailler à réarticuler ce qui tend à se dissocier :
- Retrouver des espaces de silence qui permettent de discerner,
- Habiter réellement ses engagements,
- Ne pas réduire toute chose à son utilité immédiate,
- Et chercher à produire des formes de vie qui puissent être comprises, reconnues et transmises.
Il ne s’agit
pas de revenir à un état antérieur idéalisé, mais de restaurer des conditions
de cohérence entre ce que nous faisons, ce que nous comprenons et ce que nous
jugeons digne.
Ainsi s’explique
la fracture constatée par Christophe Guilluy mais aussi par Jérôme Fourquet.
Conclusion
On n’a pas
l’âge de ce que l’on possède.
On n’a même pas l’âge de ce que l’on produit.
On a l’âge de ce que l’on est, de ses idées, de ses convictions.
Métropolia
est peuplée d’une élite qui plonge ses racines dans une culture héritée de 1968
qui est au bout d’elle-même, incapable de créer un élan fertile, incapable de
répondre aux questionnements contemporains et d’entrainer l’adhésion tant elle
est repliée sur elle-même et sourde aux appels de l’être.
Une
civilisation ne se mesure pas seulement à l’accumulation de ses productions,
mais à sa capacité à maintenir ensemble consistance, intelligibilité et
fécondité.
Et lorsque
cette unité se fragilise, aucune accumulation ne suffit à combler le sentiment
de désajustement qui en résulte.
Comment dès
lors s’étonner des fractures ?
André
Charlier avait raison. La question dont toutes les analyses sociologiques
révèlent la nécessité et l’urgence est bien celle-ci: que faut-il dire aux hommes ?
Semper idem...


« L'opposition entre l'avenir et le passé est absurde. L'avenir ne nous apporte rien, ne nous donne rien; c'est nous qui pour le construire devons tout lui donner, lui donner notre vie elle-même. Mais pour donner il faut posséder, et nous ne possédons d'autre vie, d'autre sève, que les trésors hérités du passé et digérés, assimilés, recréés par nous. De tous les besoins de l'âme humaine, il n'y en a pas de plus vital que le passé. »
RépondreSupprimerSimone Weil