C'est la fête de la justice et des juges! Le « gouvernement des juges » s'impose pour dénoncer l'impuissance publique dont nous sommes les victimes. Je l'ai moi-même invoqué à d'innombrables reprises. Mais, si il s’agit d’une réalité, il n’est pas la cause profonde. Il risque même de nous en détourner.
Les magistrats ne gouvernent pas. Ils jugent. Ils appliquent les lois votées par le législateur et interprètent des normes auxquelles notre ordre juridique a progressivement conféré une autorité supérieure à la suite d’une profonde transformation de notre conception du droit, de la liberté et de l'autorité.
Montesquieu fit
des juges « la bouche de la loi ». Chez Aristote, saint Thomas d'Aquin ou
Michel Villey la justice est l'objet du droit. Or notre conception
contemporaine du droit s'est progressivement déplacée. Elle tend moins à
ordonner la cité qu'à protéger une multiplication de droits individuels érigés
en principes fondamentaux.
Le citoyen
s'est vu reconnaître un nombre croissant de droits fondamentaux destinés à
garantir ses libertés. Mais la formule selon laquelle « ma liberté s'arrête où
commence celle des autres » n'a jamais suffi à résoudre les conflits entre des
libertés concurrentes. En multipliant les droits sans les rapporter à une
finalité commune, nous avons créé un champ de confrontation permanent qui rend
toujours plus difficile l'exercice de la décision régalienne.
La procédure
pénale en offre une illustration. Au nom des droits de la défense, le
législateur a progressivement multiplié les garanties procédurales. Leur
légitimité n'est en soi pas en cause. Mais leur accumulation a profondément
modifié l'équilibre de la procédure, au point que celle-ci devient parfois
davantage le terrain de la stratégie procédurale que celui de la recherche de
la justice. Les exemples abondent, sans qu'il soit nécessaire de les rappeler.
Une
contradiction traverse notre État de droit. Immigration, maintien de l'ordre,
lutte contre le terrorisme, exécution des décisions administratives ou
protection des données personnelles relèvent d'une même évolution : les droits
subjectifs sont érigés en principes en concurrence avec l’ordre juridique régalien.
Nous ne
sommes donc plus seulement confrontés à une tension naturelle entre liberté et
sécurité. C'est la légitimité même du Bien commun qui est contestée au nom de l’état
de droit. Tant que les droits fondamentaux seront conçus comme des prérogatives
détachées de toute finalité commune, l'État consacrera davantage son énergie à
justifier voire à défendre chacune de ses décisions qu'à gouverner ; ce
qui est quand même un comble !
La question est
donc de comprendre comment notre tradition juridique en est venue à dissocier
deux réalités normalement complémentaires : les libertés individuelles et le Bien commun.
I. Le diagnostic : le texte de la loi plutôt que le
caprice du juge
Notamment dans ses nombreux articles dans les collonnes du Figaro Jean-Éric
Schoettl a montré avec précision que le centre de gravité du droit s'est
déplacé. Jadis, la loi exprimait l'arbitrage politique entre des intérêts
concurrents. Aujourd'hui, elle est soumise à un ensemble de normes
constitutionnelles, européennes et internationales dont le contenu n'a cessé de
s'étendre et de s'imposer comme des fins en soi.
Le juge
n'invente pas ces principes. Il les applique avec plus ou moins de zèle ou d’idéologie.
Lorsqu'une procédure est annulée pour une irrégularité ou lorsqu'un prévenu est
remis en liberté en raison d'un dépassement de délai, le juge applique des
règles que le législateur ou les normes supérieures lui imposent.
La
multiplication des recours, l'empilement des normes et la défiance croissante
envers toute manifestation de l'autorité publique réduisent progressivement la
capacité d'action de l'État.
Le «
gouvernement des juges » n'est donc pas la cause première. Il est la manifestation
d'une évolution plus profonde.
II. La racine du mal : de la liberté politique aux
droits subjectifs
Pour
comprendre cette évolution, il faut remonter des institutions vers les idées.
La place
prise aujourd'hui par les droits fondamentaux procède d'une transformation de
notre manière de concevoir la liberté.
La tradition
classique mise en forme par la doctrine sociale de l'Église voit dans la
liberté une faculté de choisir le bien au sein d'un ordre politique orienté
vers le Bien commun. Les droits y trouvent leur justification autant que leurs
limites. La liberté n'y est jamais un absolu ; elle s'exerce dans une
communauté politique dont chacun reçoit autant qu'il contribue à la faire
vivre.
La
conception moderne inverse cette perspective. Le droit tend d'abord à protéger
l'individu contre toute limitation de ses prérogatives. Les droits fondamentaux
deviennent un absolu.
Jean-Louis Harouel décrit cette évolution comme l'avènement d'une véritable « religion des droits de l'homme ».
La formule est provocatrice. Elle souligne le changement de statut de ces droits : conçus à l'origine comme une protection contre l'arbitraire, ils tendent désormais à constituer la mesure à laquelle toute décision publique doit se conformer. Ce qui constituait un instrument destiné à prévenir l'arbitraire tend à devenir le principe organisateur de l'ensemble du système juridique. Les droits fondamentaux cessent d'être un élément de l'ordre juridique et politique ; ils deviennent progressivement la mesure à laquelle celui-ci est constamment sommé de se conformer.Toute
limitation devient suspecte. L'autorité doit se justifier. Nous assistons à une
inversion des priorités. Les droits individuels priment les prérogatives de
l'État chargé pourtant d'assurer la sécurité, la justice et la continuité de la
communauté politique.
C'est là, dans
ce foisonnement idéologique et désordonné, que réside la véritable racine du
mal.
III. Retrouver l'articulation entre liberté, autorité et Bien commun
Si le
diagnostic est juste, la réponse ne consiste pas à opposer l'autorité aux
libertés. Ce serait rester prisonnier de la logique dialectique que l'on prétend combattre.
Il ne s'agit pas de réduire les droits fondamentaux, mais de les replacer dans
l'ordre qui leur donne leur véritable signification et de les relativiser.
Jean Ousset l'a montré dans Le Couple Liberté-Autorité.
Liberté et autorité ne sont pas deux principes antagonistes mais deux réalités complémentaires. L'autorité est au service de la liberté véritable, tandis que la liberté ne peut s'exercer durablement qu'au sein d'un ordre juste. Séparées, elles se corrompent : l'autorité dégénère en arbitraire ; la liberté en licence.C'est le
sens de la doctrine sociale de l'Église. La personne n'y est jamais conçue
comme un individu isolé, pas plus que la communauté politique comme une simple
addition d'intérêts particuliers. L'autorité reçoit sa légitimité de son
orientation vers le Bien commun ; les droits de la personne trouvent leur
pleine signification dans l'ordre politique qui les rend effectivement
possibles.
Cette
approche permet de dépasser un faux dilemme devenu omniprésent. D'un côté, une
conception purement sécuritaire ferait de l'autorité une fin en soi. De
l'autre, une conception exclusivement individualiste réduit l'État à l’impuissance.
Aucune de ces deux impasses ne répond aux exigences de la justice. L'une oublie
la dignité de la personne ; l'autre oublie que cette dignité ne peut être
protégée sans une communauté politique capable d'assurer la paix civile, la
justice et l'effectivité du droit.
Il en
résulte une conséquence essentielle : les droits ne peuvent être pensés
indépendamment des devoirs qui leur correspondent. Toute société garantit des
libertés parce qu'elle est capable d'imposer des obligations ; toute communauté
politique protège des droits parce qu'elle dispose d'une autorité légitime.
C'est
précisément cette réciprocité qui s'efface aujourd'hui. Les droits demeurent au
premier plan du raisonnement juridique, tandis que les devoirs envers la
communauté politique deviennent presque invisibles. Le débat public oppose
alors systématiquement liberté et autorité, alors que leur dissociation
constitue l'une des causes majeures des difficultés actuelles.
Réhabiliter
le Bien commun ne signifie donc pas subordonner la personne à l'État. Il s'agit
de retrouver le principe qui permet de penser ensemble la dignité de la
personne, les droits qui lui sont attachés et les conditions politiques qui en
rendent l'exercice possible.
L'État de
droit ne peut durablement remplir sa mission s'il oublie la finalité pour
laquelle il existe : rendre possible une communauté politique juste, stable et
capable de protéger effectivement les libertés qu'elle proclame.
Conclusion
En vérité,
le problème de notre État de droit n’est pas qu’il protège trop de libertés,
mais qu’il a oublié pourquoi il les protège. La liberté nous paralyse. Les
droits du citoyen protégés par le Bien commun ne doivent pas placer le Bien
commun sous tutelle permanente.
Tant que les
droits individuels seront traités comme des absolus, détachés de toute finalité
commune, l’État sera sommé de s’excuser de gouverner. Il passera davantage de
temps à justifier chaque décision qu’à assurer la sécurité, la justice et la
continuité de la communauté politique. Tel est le destin d’un Etat pédagogue et
gestionnaire au risque de l’impuissance.
Le débat légitime sur le « gouvernement des juges » nous aveugle. Si certains magistrats poussent l’interprétation des textes jusqu’à imposer leurs propres conceptions ils ne font que jouer avec les règles d’un système qui a choisi d’ériger les droits individuels en principe ultime de l’ordre juridique.
La réhabilitation
du Bien commun n’est pas liberticide ; elle ne tend pas à restaurer un
pouvoir arbitraire. Elle rappelle que la liberté n’est pas une valeur hors sol,
mais une faculté qui a besoin d’un ordre juste pour exister : une autorité
légitime, des lois exécutées, une communauté capable de se défendre et de se
gouverner.
Une liberté
coupée du Bien commun finit par se retourner contre elle-même : elle protège
surtout les plus forts et les plus habiles, et laisse les plus fragiles aux
prises avec le désordre. Une autorité privée de finalité ne mérite plus d’être
obéie. L’enjeu n’est donc pas de choisir un camp dans une conception dialectique,
mais de réconcilier la liberté, l’autorité et le Bien commun : pour que notre
État ne soit pas seulement un gestionnaire de droits, mais à nouveau une
puissance de gouvernement au service d’une communauté vivante permettant l’épanouissement
de tous.
Semper idem !



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