Nos débats de société à répétition sont régulièrement l'occasion d'affrontements dans lesquels, d’un bord à l’autre, nous ne parlons plus la même langue. L'actuel débat sur la loi relative à la fin de vie en est l'illustration flagrante.
L'ultime réponse se résume souvent par cette formule : « Ma
vie m’appartient, je dois pouvoir en faire ce que je veux ». Cette affirmation
paraît définitive. Elle es conçue pour clore le débat. On se sent souvent incapable d'y
répondre sans entrer dans une joute philosophique complexe ou sans donner
l'impression de vouloir imposer sa propre morale et ses convictions
personnelles. Personne ne souhaite décider à la place d'autrui ni jouer les
redresseurs de torts, surtout si on est confronté à une personne en souffrance.
On se voit alors objecter qu'il est plus facile de se camper sur des principes
abstraits que de chercher à comprendre, à aimer et à aider celui qui souffre.
Il est vrai que face à la souffrance, en réponse à l'appel
désespéré d'en finir, chacun peut avoir tendance à se taire, à admettre et à
accepter. Puisque c'est lui qui souffre, puisque c'est sa vie à lui, pourquoi
voudrait-on trancher à sa place ? Le débat semble en revenir à la question de
la souveraineté individuelle et de la liberté.
Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi. Il est utile de
s'interroger sur ce qui se cache derrière cette alternative, qui s'apparente à
un sophisme par omission.
Quand la gestion imprègne l'existence
Il faut d’abord admettre que cette formule reprend le
lexique habituel de notre système libéral et économique. On se gère : on gère
sa carrière, on gère sa santé, on gère sa personnalité, sa sexualité. On se
valorise. Il devient dès lors logique que l'on se considère comme le
propriétaire de sa vie et le seul juge de ce qu'il y a lieu d'en faire.
Mais derrière cette habitude de langage, un changement
profond de repères s'est opéré. La vie est-elle l'objet d'une appropriation ?
Peut-elle seulement l'être ? La vie humaine ne se possède pas comme un objet. Ma
vie, car c’est d’elle qu’il s’agit, n’est pas ma propriété. Nos parents ne nous
la donnent pas, ils nous la transmettent. La meilleure preuve qu’on n’en est
pas propriétaire c’est qu’elle peut nous être enlevée à tout moment !
En admettant même qu’on puisse être propriétaire de sa vie,
de quoi serait-on propriétaire au juste ? De ses chromosomes ? De son corps ?
Tout cela ne correspond pas à ce qui constitue « la vie » — ce qui fait
précisément que je bouge, que je pense et que je souffre. Le principe vital.
Pour les croyants Dieu même n’est pas propriétaire de la vie ; Il EST la
vie... « Je suis le chemin, la vérité, et la vie ». (Jean 14.6)
Comme le soulignait Gustave Thibon, la vie humaine ne se
possède pas comme un objet : elle « se déploie dans un tissu de relations ». Et
si notre vie n'avait de sens que par rapport aux autres, et non pas par rapport
à nous-mêmes ?
Une grammaire qui a une histoire
Cette grammaire de la possession n'est pas nouvelle ; comme
l'orgueil, elle est aussi vieille que l'humanité. L'homme a la tentation
naturelle de s'approprier son existence, mais la question première est de
savoir si c'est en procédant ainsi qu'il parvient à son épanouissement. Prenons
l'exemple de l'amour : l'homme est-il heureux lorsqu'il se donne à l'autre ou
lorsqu'il assouvit tous les besoins de sa nature égoïste ?
Il existe un exact opposé à cette approche possessive,
illustré par les verbes recevoir, hériter, transmettre, devoir ou encore répondre.
Pendant très longtemps, dans une large part de notre tradition, la tentation
naturelle d'appropriation a été combattue afin d'aider à l'accomplissement de
soi à travers les concepts de vocation, de condition humaine, de filiation ou
d'engagement envers le bien commun. Notre existence n'a pas toujours été
considérée comme un bien privé dont on pouvait disposer de manière exclusive,
mais comme un espace reçu en partage, inséré dans une lignée et dans une
communauté.
Nous sommes objectivement en train de basculer. C'est
peut-être la première fois qu'une culture fait le choix de remplacer les verbes
de la transmission par ceux de choisir, disposer, décider, consentir et s'approprier
et au fond, qu’elle écrit « je » avant « tu » et avant « nous ».
Ce que protège le bouclier et ses extensions
La formule « ma vie m’appartient » est une forme de bouclier
de protection vis-à-vis des autres et d'un commun perçu comme agressif dans
lequel « l’enfer c’est les autres » (JP Sartre, Huis Clos). Moi
contre les autres.
Elle ne signifie pas nécessairement que je peux faire tout
ce que je veux, mais plutôt que je ne veux pas que l’on confisque ma
souveraineté ni que l’on vienne me faire des leçons de morale sur la manière
dont je dois vivre.
Ce réflexe s’est étendu à tous les domaines : la sexualité,
le mariage, la naissance, et plus généralement la vie en commun. Aujourd'hui,
il atteint la souffrance et la mort.
Une dérive identique au sein de l'Église :
On le retrouve au sein de l'Église catholique avec
l’interprétation qui a été faite de la réforme de Vatican II, dans le rejet implicite
du Syllabus qui condamna les erreurs modernistes. Le chrétien revendique
désormais le droit de décider lui-même de ce qui est bien pour lui dans sa vie,
y compris sur le plan religieux. Tendance inspirée de protestantisme. On en
retrouve les effets textuels dans le document pontifical Amoris Laetitia du
pape François et les interprétations subjectives auxquelles il a donné lieu.
Chacun, au fond, revendique le droit d'édifier sa forteresse individuelle y
compris au sein même de l’Eglise dont on se prétend légitime à contester ainsi
les dogmes, les uns après les autres.
Le paradoxe de l'héritier
Néanmoins, un paradoxe subsiste. Si nous éprouvons un
légitime désir d'autonomie, nous constatons dans le même temps que tout ce qui
nous permet de dire « je » nous échappe et nous précède. Qu'avons-nous produit
de ce qui nous est le plus intime ? Nous avons tout reçu. Nous parlons une
langue que nous n'avons pas inventée. Nous portons un visage et des
particularités génétiques qui nous ont été imposés. Nous utilisons des savoirs
et des cultures créés par d'autres.
Nous vivons ainsi la tension du "propriétaire-héritier", ou
plutôt celle du « débiteur insolvable », pour reprendre l’admirable formule
formule reprise par Jean Madiran.
Si j'entends disposer de ma vie, la planifier, en fixer les
limites, et si je me pense comme l'unique responsable de mon existence au point
d'exclure l'intervention des autres, je dois pourtant admettre que je suis
d'abord un héritier. J'ai commencé par recevoir, sans pour autant subir ni
répéter passivement. Je suis l'animateur actif d'une vie qui m'a été transmise
et confiée.
Cette tension travaille silencieusement la plupart des
grands questionnements de notre époque :
- En écologie : La Terre est-elle un capital à la disposition de notre génération ou un héritage à préserver ?
- Dans le pacte social : Comment maintenir la solidarité nationale ou relever le défi du vieillissement si chaque citoyen se pense comme un îlot souverain, affranchi de toute redevabilité envers ce qui l'entoure ?
Dès lors, pour revenir au projet de loi sur la fin de vie, l'affirmation selon laquelle chacun pourrait disposer de sa propre vie comme d'un bien dont il serait propriétaire ne suffit pas à trancher le débat. Elle repose précisément sur ce qui est en discussion : la nature même de la vie humaine.
Beaucoup répondront que la compassion commande d'accéder à la demande de celui qui souffre. Cette objection mérite d'être entendue. Mais la loi ne peut être écrite à partir des seules situations les plus tragiques. Elle énonce des principes constitutifs, des garde-fous destinés à protéger tous les hommes, y compris lorsque l'émotion nous pousse à les suspendre. Si on les transgresse sous le coup de l'exception, ils cessent d'être des repères.
Retrouver le sens de la dignité
Reste enfin la question de la dignité. Est-ce rendre sa
dignité au malade que de lui ouvrir le droit à l’aide à mourir ? On est dans la même confusion subjective et
autocentrée.
La dignité d'une personne est la valeur intrinsèque et
inaliénable qui lui appartient du seul fait qu'elle est une personne humaine et
qui exige qu'elle soit toujours respectée pour elle-même, jamais réduite à un
objet, un moyen ou une chose conformément à sa nature. C’est ainsi qu’il est
indigne pour un être humain de mentir ou de s’avilir.
Si la vie humaine est reçue au lieu d'être choisie, si elle
se déploie dans un tissu de relations plutôt que dans la seule volonté
individuelle, alors la dignité ne consiste pas à exercer sur elle une
souveraineté absolue. Elle ne réside pas dans le pouvoir de disposer de soi
jusqu'à décider du moment de sa propre disparition. Une telle conception réduit
en réalité la dignité à l'autonomie.
La dignité est d'un autre ordre. Elle n'est pas une
qualité que l'on conquiert ou que l'on perd selon son état de santé, son
indépendance ou sa capacité de décider. Elle est la valeur propre de toute
personne humaine, valeur qui demeure intacte lorsque les forces déclinent,
lorsque la maladie rend dépendant, lorsque la conscience elle-même s'altère.
C'est précisément dans ces situations que la dignité demande à être reconnue
avec le plus de force.
Dès lors, mourir « dans la dignité » ne signifie pas
provoquer sa mort pour échapper à une existence devenue insupportable. Ce n'est pas
la mort choisie qui confère la dignité à la personne ; c'est la dignité de la
personne qui oblige les autres à l'accompagner, à la soigner, à la soulager et
à ne jamais la considérer comme une vie ayant perdu sa valeur. Les autres ont le devoir de l'aider à rester digne!
Si la dignité est inhérente à la personne, elle ne peut
consister dans un acte qui revient à nier ce que cette personne est
fondamentalement : un être humain dont la vie possède une valeur qui ne dépend
ni de son utilité, ni de son autonomie, ni de son ressenti. La véritable
dignité consiste à reconnaître cette valeur objective et à l'honorer jusqu'à
son terme naturel, y compris lorsque la fragilité rend cette reconnaissance
plus exigeante. Une attitude ne peut être dite digne lorsqu'elle contredit la nature
même de ce dont elle prétend sauvegarder la dignité.
En clair rendre sa dignité au malade c’est surtout l’aider à
la conserver en toutes circonstances. Et il est conforme à sa dignité de se
battre contre la maladie et la souffrance avec l’aide des personnels soignants
qui jusqu’au bout se doivent de le soutenir dans cet effort et dans toute la
mesure de ses possibilités. L’être humain ne perd pas sa dignité dans ce
combat.
C'est pourquoi notre premier devoir demeure d'aimer,
d'accompagner et de soulager celui qui souffre, en admettant que la
vulnérabilité est indissociable de notre condition. Non parce que sa vie lui
appartiendrait moins lorsqu'elle devient difficile, mais parce que sa dignité,
elle, ne dépend jamais de son degré d'autonomie.

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