samedi 29 août 2026

MON ETE AVEC DANTE (10)

Nous voici au bord du Paradis; Dante va retrouver Béatrice ...


Chant XXVIII

Avec le chant XXVIII s’ouvre le dernier mouvement du Purgatoire. Dante a franchi les sept corniches et Virgile l’a déclaré « libre, droit et sain » le rendant au gouvernement de lui-même.

Il entre maintenant dans le Paradis terrestre, au sommet de la montagne. Après l’effort, les larmes, les pénitences et le feu, tout semble enfin à sa juste place.

L’Enfer avait commencé par une forêt obscure dans laquelle Dante se perdait ;  voici une forêt aux antipodes. Elle embaume. Un vent léger souffle, les oiseaux chantent, l’eau est transparente.

Dante rencontre une jeune femme qui chante en cueillant des fleurs. Il la compare à Proserpine avant son enlèvement et lui demande de s’approcher :

« Elle se tourna parmi les vermeilles et les jaunes

Fleurettes, vers moi, toute pareille

À une vierge qui tient ses chastes yeux baissés ».

Dante s’étonne de son sourire. Elle lui répond avec le psaume 91 : « tu m'as réjoui, Seigneur, par tes œuvres ». Son bonheur vient de la contemplation de l’œuvre de Dieu.

Dante reste pourtant troublé :

« L’eau, dis-je, et le bruissement de la forêt

Combattent au dedans de moi la croyance récente

En une chose que j'ai entendue, contraire à ce que je vois » .

Stace lui avait expliqué qu’au-dessus de la porte du Purgatoire les phénomènes météorologiques ordinaires ne se produisaient plus. Matelda lui précise que ce vent résulte du mouvement régulier des cieux et que l’eau ne vient pas de la pluie mais d’une source permanente voulue par Dieu.

De cette source naissent deux fleuves : le Léthé, qui enlève le souvenir du péché, et l’Eunoé, qui rend la mémoire du bien accompli.

Matelda conclut :

« Ce qui, aux temps anciens, chantèrent

L’âge d'or et son heureux état,

Peut-être, au parnasse, révèrent-ils de ce lieu ».

Le Paradis terrestre représente ainsi l’ordre humain restauré auquel la purification a rendu Dante capable d’accéder. Mais sa conversion personnelle n’est pas achevée : Béatrice va bientôt le contraindre à regarder sa propre histoire...

Chant XXIX

Voulant être purifié, Dante va être confronté à la Révélation et être donc préparé à l’apparition de Béatrice qui lui est encore cachée.

Il assiste à une grandiose procession, inspirée d’Ézéchiel et de l’Apocalypse, se déploie devant lui : sept lumières figurent les dons de l’Esprit ; vingt-quatre vieillards les Écritures de l’Ancienne Alliance ; quatre animaux les Évangiles ; au centre, un griffon aux deux natures, figure du Christ, tire le char de l’Église ; autour de lui dansent les sept vertus ; les autres écrits du Nouveau Testament ferment la marche.

Virgile observe sans dire un mot ; cette image confirme que la raison a conduit Dante jusqu’au sommet de la montagne mais qu’elle ne suffit plus pour ce qui vient maintenant.

Après la purification vient la Révélation.

Le char s’arrête.

Chant XXX

Virgile a disparu.

« Mais Virgile nous avait laissés privés

De lui, Virgile, mon très doux père,

Virgile à qui je m'étais donné pour mon salut ».

Une voix retentit :

« Dante ! quoique Virgile s'en aille,

Ne pleure point, ne pleure point encore :

C’est sous le tranchant d'un autre glaive qu'il te faudra pleurer ».

Une femme apparaît au milieu d’une nuée de fleurs. Et sans que ses yeux l'aient encore reconnue, une vertu secrète émanant d'elle lui fait ressentir « la grande puissance de l'ancien amour ».  

C’est Béatrice.

« Regarde bien : je suis bien, je suis bien Béatrice !

Comment t'es-tu cru digne d'accéder à la montagne ?

Ne savais-tu pas qu'ici l'homme est bienheureux ? »

La rencontre espérée prend la forme d’une confrontation. Dante pleure. Les anges semblent prendre sa défense en entonnant le psaume 30.

Béatrice leur rappelle alors que Dante avait reçu des grâces particulières et que les dons reçus accroissent aussi la responsabilité de celui qui les reçoit.

Tant qu’elle vécut, l’amour qu’il lui portait orientait son désir vers le bien. Après sa mort, Dante s’égara :

« Et il s'en alla par les voies de l'erreur,

Poursuivant la vision mensongère de faux biens

Qui ne tiennent vraiment aucune de leurs promesses ».

C’est tout le cœur du Purgatoire : l’homme ne recherche pas nécessairement le mal comme tel ; il peut simplement se tromper sur le bien qu’il poursuit.

Dante était tombé si bas que seule la vision des damnés pouvait encore l’arracher à son égarement. C’est Béatrice elle-même qui, en pleurant de tristesse, avait envoyé Virgile le chercher.

Maintenant qu’il est là, la grâce ne le dispense pour autant pas de reconnaître sa faute :

« L’ordre suprême de Dieu serait enfreint

Si l'on passait le Léthé et si d'un seul aliment

On goûtait la saveur, sans payer son écot

Avec le repentir qui fait couler des larmes ».

La volonté de Dante a été redressée ; il lui reste encore à faire la vérité sur ce qu’il a fait de sa liberté.

Chant XXXI

Il ne suffit donc pas que Béatrice lui révèle la vérité sur sa vie. Dante doit la reconnaître lui-même, l’avouer et s’en repentir.

Béatrice l’interpelle :

« Dis, dis si cela est vrai : à une accusation aussi grave

 Il faut que soit joint ton aveu ».

Dante murmure un « oui » timide. Béatrice insiste : il doit aller au-delà du simple aveu et comprendre ce qui l’a détourné.

Il finit par répondre :

« ... Les choses présentes

Avec leur beauté factice ont égaré mes pas

 Sitôt que votre visage se fut caché ».

Béatrice lui montre alors ce qu’il aurait dû comprendre de sa mort : si même sa beauté avait disparu, comment pouvait-il demander à d’autres réalités mortelles de combler son désir ?

Dante tombe, vaincu.

« La belle dame dans ses bras ouverts

 Me prit la tête, et me submergea

En sorte qu'il me fallut boire l'onde ».

Matelda le plonge dans le Léthé. Après l’aveu et le repentir vient enfin l’effacement du souvenir du péché.

Les quatre vertus cardinales le conduisent ensuite vers le griffon, figure du Christ. À travers les yeux de Béatrice, Dante contemple le Christ.

Le mouvement de son ancien amour s’accomplit ainsi : Béatrice ne retient plus Dante à elle ; elle élève son regard vers le Bien dont toute beauté créée n’est qu’un signe.

Le chant s’achève dans l’éblouissement.

Chant XXXII

Nous quittons l’histoire personnelle de Dante pour une vision symbolique de l’histoire de l’Église.

Le char de l’Église, tiré par le griffon, arrive devant un immense arbre dépouillé, qui renvoie à l’arbre de la connaissance du bien et du mal.

« Heureux es-tu, griffon, qui ne cueille rien,

Avec ton bec, de cet arbre suave au goût,

Car, pour l'avoir fait, douloureusement se tordent les entrailles ».

Le Christ accomplit ce qu’Adam n’avait pas accompli : il demeure parfaitement obéissant à la volonté divine. Le griffon attache le char à l’arbre, qui refleurit.

Dante s’endort. Lorsqu’il se réveille, Béatrice demeure auprès de l’arbre, entourée des sept vertus. Commence alors une étrange vision de l’histoire de l’Église.

Un aigle frappe le char : l’Empire romain persécuteur attaque l’Église primitive. Elle résiste.

Puis se succèdent un renard, traditionnellement associé aux hérésies, un dragon symbolisant les puissances hostiles et enfin la Bête de l’Apocalypse, une prostituée et un géant, images de la corruption de l’Église et de ses rapports dévoyés avec le pouvoir temporel.

Dante porte ici un jugement d’une extraordinaire sévérité sur l’Église de son temps. Ce que les persécutions extérieures n’avaient pu accomplir, la richesse et le pouvoir risquent de le produire de l’intérieur.

Mais Dante ne condamne pas l’Église elle-même en tant qu’elle est le corps mystique du Christ immolé. Et c’est précisément parce que le char est celui du Christ que sa défiguration historique par les hommes constitue un scandale.

Chant XXXIII

La corruption que Dante vient de contempler n’aura pas le dernier mot. Béatrice annonce que la justice divine rétablira l’ordre, même si la prophétie qu’elle formule demeure volontairement obscure.

Et la marche reprend. Béatrice invite Dante à s’approcher :

«...  Frère, pourquoi n'oses-tu plus

M’interroger, à cette heure où tu marches près de moi ? »

Le ton a changé. La sévérité des derniers aveux laisse place à une relation apaisée.

Béatrice revient sur les visions précédentes et continue d’en éclairer le sens. Lorsque Dante affirme ne plus se souvenir de s’être éloigné d’elle, elle sourit : il a bu au Léthé. La faute reconnue, regrettée et pardonnée ne pèse plus sur sa mémoire !

Mais l’oubli du mal ne suffit pas. Le bien doit retrouver toute sa place dans la mémoire. Dernière étape...

Béatrice ordonne donc à Matelda de conduire Dante et Stace à l’Eunoé.

Dante peut alors conclure en nous ravissant :

« Si j'avais, lecteur, un plus long espace

Pour écrire, je chanterais encore, bien qu'imparfaitement,

Le doux breuvage dont jamais je ne me serais rassasié ;

Mais, parce que sont remplis tous les feuillets

Ourdis par ce second cantique,

Plus loin le frein de l'art point ne me laisse aller.

Je m'en revins de l’onde très sainte

Tout régénéré, comme plantes au nouveau printemps

Renouvelées de nouvelles frondaisons,

Pur, et prêt à monter aux étoiles ».

A nouveau, les étoiles.

À la fin de l’Enfer, Dante était sorti pour revoir les étoiles. À la fin du Purgatoire, il est désormais prêt à monter vers elles.

Entre les deux, il a appris ce que signifie être libre : non pas pouvoir désirer indifféremment n’importe quoi, mais être délivré de ce qui désordonne le désir pour devenir capable de l’ordonner au Bien.

Il était arrivé au pied de la montagne « cherchant la liberté ». Après avoir été lavé dans les eaux du Léthé, qui enleva le souvenir du péché, et de l’Eunoé, qui rendit la mémoire du bien accompli, il se dirige vers le Paradis « pur, et prêt à monter aux étoiles ».

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