Nous voici au bord du Paradis; Dante va retrouver Béatrice ...
Chant XXVIII
Avec le chant XXVIII s’ouvre le dernier mouvement
du Purgatoire. Dante a franchi les sept corniches et Virgile l’a déclaré «
libre, droit et sain » le rendant au gouvernement de lui-même.
Il entre maintenant dans le Paradis terrestre, au
sommet de la montagne. Après l’effort, les larmes, les pénitences et le feu,
tout semble enfin à sa juste place.
L’Enfer avait commencé par une forêt obscure dans
laquelle Dante se perdait ; voici une
forêt aux antipodes. Elle embaume. Un vent léger souffle, les oiseaux chantent,
l’eau est transparente.
Dante rencontre une jeune femme qui chante en
cueillant des fleurs. Il la compare à Proserpine avant son enlèvement et lui
demande de s’approcher :
« Elle se tourna parmi les vermeilles et les
jaunes
Fleurettes, vers moi, toute pareille
À une vierge qui tient ses chastes yeux baissés ».
Dante s’étonne de son sourire. Elle lui répond
avec le psaume 91 : « tu m'as réjoui, Seigneur, par tes œuvres ». Son bonheur
vient de la contemplation de l’œuvre de Dieu.
Dante reste pourtant troublé :
« L’eau, dis-je, et le bruissement de la forêt
Combattent au dedans de moi la croyance récente
En une chose que j'ai entendue, contraire à ce que
je vois » .
Stace lui avait expliqué qu’au-dessus de la porte
du Purgatoire les phénomènes météorologiques ordinaires ne se produisaient
plus. Matelda lui précise que ce vent résulte du mouvement régulier des cieux
et que l’eau ne vient pas de la pluie mais d’une source permanente voulue par
Dieu.
De cette source naissent deux fleuves : le Léthé,
qui enlève le souvenir du péché, et l’Eunoé, qui rend la mémoire du bien
accompli.
Matelda conclut :
« Ce qui, aux temps anciens, chantèrent
L’âge d'or et son heureux état,
Peut-être, au parnasse, révèrent-ils de ce lieu ».
Le Paradis terrestre représente ainsi l’ordre
humain restauré auquel la purification a rendu Dante capable d’accéder. Mais sa
conversion personnelle n’est pas achevée : Béatrice va bientôt le contraindre à
regarder sa propre histoire...
Chant XXIX
Voulant être purifié, Dante va être confronté à la
Révélation et être donc préparé à l’apparition de Béatrice qui lui est encore
cachée.
Il assiste à une grandiose procession, inspirée
d’Ézéchiel et de l’Apocalypse, se déploie devant lui : sept lumières figurent
les dons de l’Esprit ; vingt-quatre vieillards les Écritures de l’Ancienne
Alliance ; quatre animaux les Évangiles ; au centre, un griffon aux deux
natures, figure du Christ, tire le char de l’Église ; autour de lui dansent les
sept vertus ; les autres écrits du Nouveau Testament ferment la marche.
Virgile observe sans dire un mot ; cette
image confirme que la raison a conduit Dante jusqu’au sommet de la montagne mais
qu’elle ne suffit plus pour ce qui vient maintenant.
Après la purification vient la Révélation.
Le char s’arrête.
Chant XXX
Virgile a disparu.
« Mais Virgile nous avait laissés privés
De lui, Virgile, mon très doux père,
Virgile à qui je m'étais donné pour mon salut ».
Une voix retentit :
« Dante ! quoique Virgile s'en aille,
Ne pleure point, ne pleure point encore :
C’est sous le tranchant d'un autre glaive qu'il te
faudra pleurer ».
Une femme apparaît au milieu d’une nuée de fleurs.
Et sans que ses yeux l'aient encore reconnue, une vertu secrète émanant d'elle
lui fait ressentir « la grande puissance de l'ancien amour ».
C’est Béatrice.
« Regarde bien : je suis bien, je suis bien
Béatrice !
Comment t'es-tu cru digne d'accéder à la montagne
?
Ne savais-tu pas qu'ici l'homme est bienheureux ?
»
La rencontre espérée prend la forme d’une
confrontation. Dante pleure. Les anges semblent prendre sa défense en entonnant
le psaume 30.
Béatrice leur rappelle alors que Dante avait reçu
des grâces particulières et que les dons reçus accroissent aussi la
responsabilité de celui qui les reçoit.
Tant qu’elle vécut, l’amour qu’il lui portait
orientait son désir vers le bien. Après sa mort, Dante s’égara :
« Et il s'en alla par les voies de l'erreur,
Poursuivant la vision mensongère de faux biens
Qui ne tiennent vraiment aucune de leurs promesses
».
C’est tout le cœur du Purgatoire : l’homme ne
recherche pas nécessairement le mal comme tel ; il peut simplement se tromper
sur le bien qu’il poursuit.
Dante était tombé si bas que seule la vision des
damnés pouvait encore l’arracher à son égarement. C’est Béatrice elle-même qui,
en pleurant de tristesse, avait envoyé Virgile le chercher.
Maintenant qu’il est là, la grâce ne le dispense pour
autant pas de reconnaître sa faute :
« L’ordre suprême de Dieu serait enfreint
Si l'on passait le Léthé et si d'un seul aliment
On goûtait la saveur, sans payer son écot
Avec le repentir qui fait couler des larmes ».
La volonté de Dante a été redressée ; il lui reste
encore à faire la vérité sur ce qu’il a fait de sa liberté.
Chant XXXI
Il ne suffit donc pas que Béatrice lui révèle la
vérité sur sa vie. Dante doit la reconnaître lui-même, l’avouer et s’en
repentir.
Béatrice l’interpelle :
« Dis, dis si cela est vrai : à une accusation
aussi grave
Il faut que
soit joint ton aveu ».
Dante murmure un « oui » timide. Béatrice insiste
: il doit aller au-delà du simple aveu et comprendre ce qui l’a détourné.
Il finit par répondre :
« ... Les choses présentes
Avec leur beauté factice ont égaré mes pas
Sitôt que
votre visage se fut caché ».
Béatrice lui montre alors ce qu’il aurait dû
comprendre de sa mort : si même sa beauté avait disparu, comment pouvait-il
demander à d’autres réalités mortelles de combler son désir ?
Dante tombe, vaincu.
« La belle dame dans ses bras ouverts
Me prit la
tête, et me submergea
En sorte qu'il me fallut boire l'onde ».
Matelda le plonge dans le Léthé. Après l’aveu et
le repentir vient enfin l’effacement du souvenir du péché.
Les quatre vertus cardinales le conduisent ensuite
vers le griffon, figure du Christ. À travers les yeux de Béatrice, Dante
contemple le Christ.
Le mouvement de son ancien amour s’accomplit ainsi
: Béatrice ne retient plus Dante à elle ; elle élève son regard vers le Bien
dont toute beauté créée n’est qu’un signe.
Le chant s’achève dans l’éblouissement.
Chant XXXII
Nous quittons l’histoire personnelle de Dante pour
une vision symbolique de l’histoire de l’Église.
Le char de l’Église, tiré par le griffon, arrive
devant un immense arbre dépouillé, qui renvoie à l’arbre de la connaissance du
bien et du mal.
« Heureux es-tu, griffon, qui ne cueille rien,
Avec ton bec, de cet arbre suave au goût,
Car, pour l'avoir fait, douloureusement se tordent
les entrailles ».
Le Christ accomplit ce qu’Adam n’avait pas
accompli : il demeure parfaitement obéissant à la volonté divine. Le griffon
attache le char à l’arbre, qui refleurit.
Dante s’endort. Lorsqu’il se réveille, Béatrice
demeure auprès de l’arbre, entourée des sept vertus. Commence alors une étrange
vision de l’histoire de l’Église.
Un aigle frappe le char : l’Empire romain
persécuteur attaque l’Église primitive. Elle résiste.
Puis se succèdent un renard, traditionnellement
associé aux hérésies, un dragon symbolisant les puissances hostiles et enfin la
Bête de l’Apocalypse, une prostituée et un géant, images de la corruption de
l’Église et de ses rapports dévoyés avec le pouvoir temporel.
Dante porte ici un jugement d’une extraordinaire
sévérité sur l’Église de son temps. Ce que les persécutions extérieures
n’avaient pu accomplir, la richesse et le pouvoir risquent de le produire de
l’intérieur.
Mais Dante ne condamne pas l’Église elle-même en
tant qu’elle est le corps mystique du Christ immolé. Et c’est précisément parce
que le char est celui du Christ que sa défiguration historique par les hommes
constitue un scandale.
Chant XXXIII
La corruption que Dante vient de contempler n’aura
pas le dernier mot. Béatrice annonce que la justice divine rétablira l’ordre,
même si la prophétie qu’elle formule demeure volontairement obscure.
Et la marche reprend. Béatrice invite Dante à
s’approcher :
«... Frère,
pourquoi n'oses-tu plus
M’interroger, à cette heure où tu marches près de
moi ? »
Le ton a changé. La sévérité des derniers aveux
laisse place à une relation apaisée.
Béatrice revient sur les visions précédentes et
continue d’en éclairer le sens. Lorsque Dante affirme ne plus se souvenir de
s’être éloigné d’elle, elle sourit : il a bu au Léthé. La faute reconnue,
regrettée et pardonnée ne pèse plus sur sa mémoire !
Mais l’oubli du mal ne suffit pas. Le bien doit
retrouver toute sa place dans la mémoire. Dernière étape...
Béatrice ordonne donc à Matelda de conduire Dante
et Stace à l’Eunoé.
Dante peut alors conclure en nous ravissant :
« Si j'avais, lecteur, un plus long espace
Pour écrire, je chanterais encore, bien
qu'imparfaitement,
Le doux breuvage dont jamais je ne me serais
rassasié ;
Mais, parce que sont remplis tous les feuillets
Ourdis par ce second cantique,
Plus loin le frein de l'art point ne me laisse
aller.
Je m'en revins de l’onde très sainte
Tout régénéré, comme plantes au nouveau printemps
Renouvelées de nouvelles frondaisons,
Pur, et prêt à monter aux étoiles ».
A nouveau, les étoiles.
À la fin de l’Enfer, Dante était sorti pour revoir
les étoiles. À la fin du Purgatoire, il est désormais prêt à monter vers elles.
Entre les deux, il a appris ce que signifie être
libre : non pas pouvoir désirer indifféremment n’importe quoi, mais être
délivré de ce qui désordonne le désir pour devenir capable de l’ordonner au
Bien.
Il était arrivé au pied de la montagne « cherchant
la liberté ». Après avoir été lavé dans les eaux du Léthé, qui enleva le
souvenir du péché, et de l’Eunoé, qui rendit la mémoire du bien accompli, il se
dirige vers le Paradis « pur, et prêt à monter aux étoiles ».

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