Nous continuons de suivre Dante au Paradis.
De la
sagesse à la mission de Dante
Avec le chant X, Dante atteint le ciel du Soleil. Il y
rencontre les âmes des sages et des théologiens, parmi lesquels saint Thomas
d’Aquin.
Douze lumières forment autour de Dante et de Béatrice une
couronne qui tourne et chante. Cette harmonie donne immédiatement le sens de ce
nouveau ciel : les intelligences sont diverses, mais la vérité vers laquelle
elles tendent est une.
Dante invite alors son lecteur à ne pas se contenter de
le suivre, mais à s’arrêter pour méditer :
« Or donc reste, lecteur, sur ton banc
Te ressouvenant des choses que je t’ai offertes comme un
avant-goût
Si tu veux être heureux bien loin que d’être las. »
St Thomas d’Aquin peut entrer en scène. Il présente les
sages qui l’entourent. Parmi eux, Dante fait un choix surprenant : Siger de
Brabant, qui avait été l’un des adversaires intellectuels de Thomas à
l’Université de Paris.
Dante ne prétend pas que leurs doctrines étaient
équivalentes. Mais il choisit de faire reconnaître par St Thomas lui-même certaines
des « vérités » que Siger avait pu atteindre. Au Paradis, les querelles d’école
sont dépassées : seule la vérité demeure, indépendamment de celui qui l’a
formulée et de son parti comme de son école ou de son ordre.
Chant XI
François raconté par Thomas
Le chant XI commence très loin de la sagesse céleste :
« Ô souci insensé des mortels,
Combien défectueux sont les
syllogismes
Qui vous font ainsi battre des ailes
! »
Dante énumère ici tout ce qui absorbe les hommes : le
droit, la médecine, les charges ecclésiastiques, le pouvoir, les affaires, les
plaisirs… Pendant ce temps, lui contemple avec Béatrice la couronne des sages.
C’est après cela que St Thomas va raconter la vie de
François d’Assise.
Le choix est surprenant ; un Dominicain pour célébrer
le fondateur des Franciscains. Et il présente François comme l’homme qui, pour
suivre radicalement le Christ, épouse une femme que personne ne désire : la
Pauvreté.
Toute la vie de François est une histoire d’amour. Cette
Pauvreté avait déjà eu un premier époux : le Christ. Elle l’avait accompagné
jusque sur la Croix avant d’être délaissée par les hommes. François la choisit
à nouveau et lui demeure fidèle jusqu’à la mort.
Et, à la fin de sa vie, viennent les stigmates :
« Dans l’âpre roche entre le Tibre
et l’Arno,
Du Christ il reçut le dernier sceau
Que deux ans ses membres portèrent.
»
La pauvreté n’est donc pas célébrée comme un bien en
elle-même. François renverse les ambitions évoquées au début du chant parce
qu’il refuse d’en faire la fin de sa vie. Son dépouillement est tout entier
ordonné à l’imitation du Christ.
Mais St Thomas termine son éloge de François par une
critique sévère… des dominicains à la lumière de l’exemple du
« Poverello »! Beaucoup se sont éloignés de la voie tracée par leur
fondateur.
Le sage ne commence donc pas par dénoncer les erreurs des
autres : il sait aussi regarder celles des siens.
Chant
XII
Dominique raconté
par Bonaventure
Le chant XII est construit
exactement sur le mouvement inverse.
Une seconde couronne de douze
lumières apparaît autour de la première. Elles tournent ensemble, distinctes
mais parfaitement accordées.
Une nouvelle voix se fait entendre :
« L’amour qui me
fit belle
M’entraîne à
raisonner de l’autre guide
À propos duquel
on a ici du mien si bien parlé. »
C’est St Bonaventure, un franciscain.
Puisque Thomas a célébré François, St Bonaventure va célébrer Saint Dominique :
« Il est juste
que, là où se trouve l’un, l’autre soit conduit,
Afin que,
puisqu’ils militèrent pour la même cause,
Ainsi reluise
unanime leur gloire à chacun. »
François était surtout présenté sous
le signe de la pauvreté et de l’amour du Christ ; Dominique l’est sous celui de
l’intelligence, de la doctrine et de la prédication.
Dante refuse pourtant de les
opposer. Il les présente comme les deux roues d’un même char : deux vocations
différentes au service d’une même fin.
Et Bonaventure fait à son tour ce
que Thomas avait fait : après avoir célébré Dominique, il critique les dérives
de son propre ordre franciscain.
À côté de Bonaventure apparait ensuite
Joachim de Flore, dont certaines conceptions avaient pourtant été combattues
par Bonaventure. Comme Thomas avec Siger, Bonaventure se trouve donc auprès
d’un homme avec lequel tout ne l’accordait pas sur terre.
Plus Dante s’approche de la vérité,
moins celle-ci semble pouvoir être possédée comme l’étendard d’un parti.
Apprendre à ne pas
juger trop vite
Le chant XIII va donner à cette
intuition une portée beaucoup plus générale.
Thomas avait affirmé que Salomon
possédait une sagesse sans égale. Mais comment cela serait-il possible face à
Adam et surtout au Christ ?
Dante s’interroge.
St Thomas lui explique qu’il a
simplement conclu trop vite. (Que dirait-il de nos raccourcis
systématiques ?)
Salomon n’a pas reçu la connaissance
suprême de toutes choses. Il a demandé à Dieu la sagesse nécessaire pour être
un roi juste. C’est en ce sens qu’il fut sage.
La réponse importe moins que la
leçon que Thomas en tire : avant de conclure, il faut distinguer, discerner.
Nous nous trompons non seulement
parce que notre intelligence est limitée, mais parce que nous nous attachons
ensuite à ce que nous avons commencé par penser :
« C’est pourquoi
il arrive que plus d’une fois
Fausse route
l’opinion du vulgaire,
Et puis la
passion entrave l’intelligence. »
Chercher la vérité sans apprendre à
raisonner, dit St Thomas, revient à partir « à la pêche de la vérité sans en
connaître l’art ».
Et il étend aussitôt cette prudence
au jugement que nous portons sur les hommes :
« Que dame Berthe
ou maître Martin ne croient point,
Parce qu’ils
voient tel voler ou tel autre faire une offrande,
Qu’ils les voient
tels qu’ils sont dans le Conseil divin ;
Car celui-là peut
se relever, et celui-ci tomber. »
Nous pouvons juger qu’un acte est
bon ou mauvais. Nous ne pouvons pas, à partir de ce que nous voyons d’une
existence, anticiper le jugement définitif de Dieu sur une personne.
Parti de la question presque
scolaire — « Salomon était-il le plus sage ? » — Dante nous conduit ainsi à une
véritable leçon de discernement très utile au regard de nos errements actuels.
Ce chant est à méditer profondément.
Chant XIV
Retrouver son corps
Le chant XIV nous ouvre la question suivante : Les
âmes que Dante contemple sont devenues lumière. Mais elles retrouveront leur
corps lors de la résurrection. Leur éclat demeurera-t-il ? Et leurs yeux
corporels pourront-ils le supporter ?
Avant de répondre, les deux couronnes chantent la Trinité
:
« Un et Deux et Trois […] Trois et Deux et Un. »
La résurrection ne peut se comprendre comme un simple
phénomène physique : elle appartient au dessein du Dieu créateur, qui conduit
l’homme tout entier à son accomplissement. Le chant trinitaire replace ainsi la
question dans le mystère même de Dieu, Trois en Un.
C’est seulement après que vient la réponse :
« Lorsque de notre chair glorieuse et sainte
Nous serons vêtus à nouveau, notre personne
Se fera plus agréable d’être tout entière… »
L’âme séparée n’est pas l’homme tout entier.
Le christianisme ne promet pas la délivrance du corps,
mais sa résurrection. Le corps lui-même appartient à la personne et participera
à sa glorification.
Les bienheureux répondent alors « Amen ! » et manifestent
leur désir de retrouver non seulement leur propre corps, mais ceux « des mères,
des pères et des autres qui leur sont chers ».
Le Paradis n’efface donc ni le corps, ni l’histoire
personnelle, ni ceux que nous avons aimés.
Dante s’élève alors vers le ciel de Mars. Une immense
croix de lumière apparaît :
« Ici mon souvenir triomphe de mon art,
Car en cette croix rayonnait le Christ
Par un tel mystère que je ne sais trouver d’exemple
semblable. »
La Croix n’est plus seulement l’instrument de la
souffrance. Vue depuis le Paradis, elle est diamétralement opposée ; elle resplendit
de la gloire du Christ.
Et c’est dans cette croix que Dante va rencontrer son
propre ancêtre.
Chant XV
« Ô mon sang »
Au chant XV, une des lumières descend le long de la croix
vers Dante comme une étoile filante.
Elle l’accueille :
« Ô mon sang, ô grâce de Dieu répandue avec surabondance…
»
C’est Cacciaguida, l’un des ancêtres de Dante.
Au milieu des immensités du Paradis, quelqu’un vient
soudain de l’appeler « mon sang ».
Après les grandes questions de la sagesse, de la
Providence et de la résurrection, Dante revient ainsi à quelque chose de
profondément personnel : sa famille, sa ville, son histoire.
Plus il s’approche de Dieu, plus il comprend concrètement
qui il est et ce qu’il devra faire.
Cacciaguida lui raconte la Florence qu’il a connue :
« Florence, bien close entre ses remparts antiques,
D’où lui viennent encore les sons de tierce et de none,
Se tenait en paix, sobre et pudique. »
Paix, sobriété, pudeur.
Cacciaguida décrit une ville encore préservée de la
démesure du luxe et des fortunes, où les dots restent modestes, les vêtements
simples et où les générations vivent davantage ensemble.
Dante idéalise certainement cette ancienne Florence. Mais
ce qu’il oppose à la Florence de son époque est surtout la mesure à la démesure.
Avant de révéler à Dante ce qui l’attend, Cacciaguida
commence donc par lui montrer d’où il vient.
Chant
XVI
Ce qui est reçu
peut disparaître
Au début du chant XVI, Dante
reconnaît qu’il n’est pas insensible à la noblesse de ses origines :
« Ô pauvre
noblesse de notre sang !
Si tu fais que de
toi les gens se glorifient
Ici-bas où notre
amour chancelle,
Cela ne me
causera jamais d’étonnement,
Puisque là-haut
où notre désir ne saurait s’égarer,
Je veux dire au
ciel, je m’en glorifiai moi-même. »
Mais cette fierté est aussitôt
relativisée.
Une grandeur reçue n’appartient
réellement à celui qui en hérite que s’il la fait vivre.
Et Cacciaguida élargit la leçon aux
familles, aux villes et finalement à toutes les œuvres humaines :
« Tout ce qui est
de vous arrive à sa mort
Aussi bien que
vous-mêmes ; mais elle est cachée en certaines choses
Qui durent
longtemps alors que les vies sont courtes. »
Nous croyons certaines institutions
presque éternelles simplement parce qu’elles vivent plus longtemps que nous. Mais
tout passe. Les grandes familles apparaissent et disparaissent ; les villes se
transforment ; les équilibres politiques se défont.
La Fortune fait avec Florence ce que
la lune fait avec les marées. Chez Dante, cette Fortune n’est pas une puissance
aveugle qui échapperait à Dieu : elle appartient à l’ordre providentiel. Elle
exprime ici surtout la fragilité et la mobilité des grandeurs humaines.
Cacciaguida peut maintenant lui
révéler son avenir.
Chant XVII
« Tu
laisseras tout ce que tu aimes »
Dante sait déjà, par plusieurs
prophéties entendues depuis le début de son voyage, que des épreuves
l’attendent.
Il demande enfin à les connaître :
« Mon désir
serait contenté
Si je pouvais
savoir quelle fortune s’apprête pour moi,
Car la flèche que
l’on voit venir arrive plus lente. »
Cacciaguida lui répond sans détour.
Il rappelle d’abord que Dieu connaît
les événements futurs, mais que cette connaissance ne contraint pas les hommes
à agir : la Providence n’abolit pas leur liberté.
Puis vient l’annonce :
« Tu laisseras
tout ce que tu aimes,
Ce qui t’est le
plus cher : et c’est là le trait
Que l’arc de
l’exil décoche le premier. »
Et surtout :
« Tu éprouveras
combien la saveur est amère
Du pain d’autrui,
et combien c’est dur chemin
Que de descendre
et de monter l’escalier d’autrui. »
L’exil devient soudain concret :
perdre sa maison, dépendre de l’hospitalité des autres, manger leur pain,
monter leur escalier.
Dante perdra Florence. Il se
séparera également des autres exilés de son parti et se retrouvera seul.
Mais cette solitude va
paradoxalement lui donner une liberté nouvelle : il ne devra plus soumettre la
vérité à la fidélité d’un clan.
Dante sait que, s’il raconte tout ce
qu’il a vu au cours de son voyage, ses paroles blesseront des personnages et
des familles puissantes. Mais s’il se tait par prudence, son œuvre perdra sa
force.
Cacciaguida lève toute hésitation : il
doit dire ce qu’il a vu.
La vérité aura d’abord un goût amer
; mais elle deviendra ensuite une « nourriture vitale ».
Il ne s’agit pas de blesser pour le
plaisir de blesser. Il s’agit de ne pas déformer la vérité par peur de ceux
qu’elle dérange.
L’injustice de l’exil demeure une
injustice : Dieu ne l’a pas voulue comme telle. Mais la Providence peut faire
surgir de cette épreuve un bien que ceux qui ont condamné Dante n’avaient
évidemment pas recherché.
En perdant Florence puis son parti,
Dante acquiert ainsi paradoxalement la liberté nécessaire à sa mission : dire
ce qu’il a vu sans plier son témoignage aux intérêts des hommes ni à la crainte
de leur déplaire.
Le voyage au-delà de la mort prend
alors tout son sens : Dante n’a pas seulement reçu la grâce de voir. Il a reçu
la charge de raconter.
Chant XVIII
« Aimez la justice »
Le chant XVIII nous conduit vers une nouvelle étape.
Cacciaguida disparaît. Béatrice invite Dante à détourner
son regard de sa propre histoire et à regarder plus haut :
« Change d’idée ; pense que je suis
Auprès de Celui qui compense tous les torts. »
Dante s’élève dans le ciel de Jupiter, associé à la
justice.
Des âmes lumineuses se déplacent dans le ciel et
composent successivement les lettres d’une phrase :
DILIGITE IUSTITIAM QUI IUDICATIS TERRAM
« Aimez la justice, vous qui jugez la terre. »
Le verbe est essentiel : Dante ne demande pas seulement
aux gouvernants d’appliquer la justice, mais de l’aimer. Celui qui exerce le
pouvoir doit être intérieurement ordonné au bien qu’il a pour mission de
servir.
Les lettres disparaissent ensuite jusqu’à ne laisser
subsister que le M final de terram. Autour de lui, de nouvelles lumières
se disposent ; et la lettre se transforme progressivement jusqu’à faire
apparaître la tête et le cou d’un aigle.
De l’appel biblique adressé à ceux qui gouvernent la
terre surgit l’Aigle, symbole chez Dante de l’autorité impériale.
Le pouvoir n’est donc jamais sa propre justification. Il
doit être jugé au nom de la justice qu’il a pour mission de servir.
Et Dante termine aussitôt par une nouvelle dénonciation
de la corruption ecclésiastique, s’adressant au pape Jean XXII :
« Mais toi qui n’écris que pour effacer,
Pense que Pierre et Paul, qui moururent
Pour la vigne que tu dévastes, sont encore vivants. »
Le rapprochement n’est pas fortuit.
Au chant XVII, Cacciaguida venait d’ordonner à Dante de
ne pas taire ce qu’il a vu par peur de déplaire ; au chant XVIII, Dante
commence déjà à lui obéir.
Conclusion
Des chants X à XVIII, Dante est passé du ciel du Soleil à
celui de Mars, puis de Jupiter : de la contemplation de la sagesse à la
découverte de sa mission et à l’exigence de justice.
Il a d’abord rencontré des sages qui lui ont appris que
la vérité n’appartient à aucun parti. Thomas célèbre François et reconnaît
Siger ; Bonaventure célèbre Dominique et se tient auprès de Joachim. Puis
Thomas lui apprend à se méfier de ses propres certitudes et à ne pas juger trop
vite les hommes. Mais cette éducation de l’intelligence n’est pas destinée à
rester contemplation. Avec Cacciaguida, Dante découvre ses origines, son exil
et finalement la raison même de son voyage : ce qu’il a reçu, il devra le
transmettre. La sagesse conduit ainsi à une responsabilité. Il ne suffit plus à
Dante de contempler la vérité. Il lui faudra en témoigner. Et à peine cette
mission reçue, une nouvelle exigence s’inscrit en lettres de lumière devant lui
: « Aimez la justice, vous qui jugez la terre. » C’est sur cette question
autrement redoutable que va s’ouvrir la suite : si la justice de Dieu dépasse
infiniment notre intelligence, comment l’homme peut-il la comprendre — et
comment peut-il prétendre juger qui sera sauvé ?
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