jeudi 3 septembre 2026

MON ETE AVEC DANTE (12)

Nous continuons de suivre Dante au Paradis.



Chant X

De la sagesse à la mission de Dante

Avec le chant X, Dante atteint le ciel du Soleil. Il y rencontre les âmes des sages et des théologiens, parmi lesquels saint Thomas d’Aquin.

Douze lumières forment autour de Dante et de Béatrice une couronne qui tourne et chante. Cette harmonie donne immédiatement le sens de ce nouveau ciel : les intelligences sont diverses, mais la vérité vers laquelle elles tendent est une.

Dante invite alors son lecteur à ne pas se contenter de le suivre, mais à s’arrêter pour méditer :

« Or donc reste, lecteur, sur ton banc

Te ressouvenant des choses que je t’ai offertes comme un avant-goût

Si tu veux être heureux bien loin que d’être las. »

St Thomas d’Aquin peut entrer en scène. Il présente les sages qui l’entourent. Parmi eux, Dante fait un choix surprenant : Siger de Brabant, qui avait été l’un des adversaires intellectuels de Thomas à l’Université de Paris.

Dante ne prétend pas que leurs doctrines étaient équivalentes. Mais il choisit de faire reconnaître par St Thomas lui-même certaines des « vérités » que Siger avait pu atteindre. Au Paradis, les querelles d’école sont dépassées : seule la vérité demeure, indépendamment de celui qui l’a formulée et de son parti comme de son école ou de son ordre.

Chant XI

François raconté par Thomas

Le chant XI commence très loin de la sagesse céleste :

« Ô souci insensé des mortels,

Combien défectueux sont les syllogismes

Qui vous font ainsi battre des ailes ! »

Dante énumère ici tout ce qui absorbe les hommes : le droit, la médecine, les charges ecclésiastiques, le pouvoir, les affaires, les plaisirs… Pendant ce temps, lui contemple avec Béatrice la couronne des sages.

C’est après cela que St Thomas va raconter la vie de François d’Assise.

Le choix est surprenant ; un Dominicain pour célébrer le fondateur des Franciscains. Et il présente François comme l’homme qui, pour suivre radicalement le Christ, épouse une femme que personne ne désire : la Pauvreté.

Toute la vie de François est une histoire d’amour. Cette Pauvreté avait déjà eu un premier époux : le Christ. Elle l’avait accompagné jusque sur la Croix avant d’être délaissée par les hommes. François la choisit à nouveau et lui demeure fidèle jusqu’à la mort.

Et, à la fin de sa vie, viennent les stigmates :

« Dans l’âpre roche entre le Tibre et l’Arno,

Du Christ il reçut le dernier sceau

Que deux ans ses membres portèrent. »

La pauvreté n’est donc pas célébrée comme un bien en elle-même. François renverse les ambitions évoquées au début du chant parce qu’il refuse d’en faire la fin de sa vie. Son dépouillement est tout entier ordonné à l’imitation du Christ.

Mais St Thomas termine son éloge de François par une critique sévère… des dominicains à la lumière de l’exemple du « Poverello »! Beaucoup se sont éloignés de la voie tracée par leur fondateur.

Le sage ne commence donc pas par dénoncer les erreurs des autres : il sait aussi regarder celles des siens.

 

Chant XII

 

Dominique raconté par Bonaventure

Le chant XII est construit exactement sur le mouvement inverse.

Une seconde couronne de douze lumières apparaît autour de la première. Elles tournent ensemble, distinctes mais parfaitement accordées.

Une nouvelle voix se fait entendre :

« L’amour qui me fit belle

M’entraîne à raisonner de l’autre guide

À propos duquel on a ici du mien si bien parlé. »

C’est St Bonaventure, un franciscain. Puisque Thomas a célébré François, St Bonaventure va célébrer Saint Dominique :

« Il est juste que, là où se trouve l’un, l’autre soit conduit,

Afin que, puisqu’ils militèrent pour la même cause,

Ainsi reluise unanime leur gloire à chacun. »

François était surtout présenté sous le signe de la pauvreté et de l’amour du Christ ; Dominique l’est sous celui de l’intelligence, de la doctrine et de la prédication.

Dante refuse pourtant de les opposer. Il les présente comme les deux roues d’un même char : deux vocations différentes au service d’une même fin.

Et Bonaventure fait à son tour ce que Thomas avait fait : après avoir célébré Dominique, il critique les dérives de son propre ordre franciscain.

À côté de Bonaventure apparait ensuite Joachim de Flore, dont certaines conceptions avaient pourtant été combattues par Bonaventure. Comme Thomas avec Siger, Bonaventure se trouve donc auprès d’un homme avec lequel tout ne l’accordait pas sur terre.

Plus Dante s’approche de la vérité, moins celle-ci semble pouvoir être possédée comme l’étendard d’un parti.

Chant XIII

Apprendre à ne pas juger trop vite

Le chant XIII va donner à cette intuition une portée beaucoup plus générale.

Thomas avait affirmé que Salomon possédait une sagesse sans égale. Mais comment cela serait-il possible face à Adam et surtout au Christ ?

Dante s’interroge.

St Thomas lui explique qu’il a simplement conclu trop vite. (Que dirait-il de nos raccourcis systématiques ?)

Salomon n’a pas reçu la connaissance suprême de toutes choses. Il a demandé à Dieu la sagesse nécessaire pour être un roi juste. C’est en ce sens qu’il fut sage.

La réponse importe moins que la leçon que Thomas en tire : avant de conclure, il faut distinguer, discerner.

Nous nous trompons non seulement parce que notre intelligence est limitée, mais parce que nous nous attachons ensuite à ce que nous avons commencé par penser :

« C’est pourquoi il arrive que plus d’une fois

Fausse route l’opinion du vulgaire,

Et puis la passion entrave l’intelligence. »

Chercher la vérité sans apprendre à raisonner, dit St Thomas, revient à partir « à la pêche de la vérité sans en connaître l’art ».

Et il étend aussitôt cette prudence au jugement que nous portons sur les hommes :

« Que dame Berthe ou maître Martin ne croient point,

Parce qu’ils voient tel voler ou tel autre faire une offrande,

Qu’ils les voient tels qu’ils sont dans le Conseil divin ;

Car celui-là peut se relever, et celui-ci tomber. »

Nous pouvons juger qu’un acte est bon ou mauvais. Nous ne pouvons pas, à partir de ce que nous voyons d’une existence, anticiper le jugement définitif de Dieu sur une personne.

Parti de la question presque scolaire — « Salomon était-il le plus sage ? » — Dante nous conduit ainsi à une véritable leçon de discernement très utile au regard de nos errements actuels. Ce chant est à méditer profondément.

Chant XIV

Retrouver son corps

Le chant XIV nous ouvre la question suivante : Les âmes que Dante contemple sont devenues lumière. Mais elles retrouveront leur corps lors de la résurrection. Leur éclat demeurera-t-il ? Et leurs yeux corporels pourront-ils le supporter ?

Avant de répondre, les deux couronnes chantent la Trinité :

« Un et Deux et Trois […] Trois et Deux et Un. »

La résurrection ne peut se comprendre comme un simple phénomène physique : elle appartient au dessein du Dieu créateur, qui conduit l’homme tout entier à son accomplissement. Le chant trinitaire replace ainsi la question dans le mystère même de Dieu, Trois en Un.

C’est seulement après que vient la réponse :

« Lorsque de notre chair glorieuse et sainte

Nous serons vêtus à nouveau, notre personne

Se fera plus agréable d’être tout entière… »

L’âme séparée n’est pas l’homme tout entier.

Le christianisme ne promet pas la délivrance du corps, mais sa résurrection. Le corps lui-même appartient à la personne et participera à sa glorification.

Les bienheureux répondent alors « Amen ! » et manifestent leur désir de retrouver non seulement leur propre corps, mais ceux « des mères, des pères et des autres qui leur sont chers ».

Le Paradis n’efface donc ni le corps, ni l’histoire personnelle, ni ceux que nous avons aimés.

Dante s’élève alors vers le ciel de Mars. Une immense croix de lumière apparaît :

« Ici mon souvenir triomphe de mon art,

Car en cette croix rayonnait le Christ

Par un tel mystère que je ne sais trouver d’exemple semblable. »

La Croix n’est plus seulement l’instrument de la souffrance. Vue depuis le Paradis, elle est diamétralement opposée ; elle resplendit de la gloire du Christ.

Et c’est dans cette croix que Dante va rencontrer son propre ancêtre.

 

Chant XV

« Ô mon sang »

Au chant XV, une des lumières descend le long de la croix vers Dante comme une étoile filante.

Elle l’accueille :

« Ô mon sang, ô grâce de Dieu répandue avec surabondance… »

C’est Cacciaguida, l’un des ancêtres de Dante.

Au milieu des immensités du Paradis, quelqu’un vient soudain de l’appeler « mon sang ».

Après les grandes questions de la sagesse, de la Providence et de la résurrection, Dante revient ainsi à quelque chose de profondément personnel : sa famille, sa ville, son histoire.

Plus il s’approche de Dieu, plus il comprend concrètement qui il est et ce qu’il devra faire.

Cacciaguida lui raconte la Florence qu’il a connue :

« Florence, bien close entre ses remparts antiques,

D’où lui viennent encore les sons de tierce et de none,

Se tenait en paix, sobre et pudique. »

Paix, sobriété, pudeur.

Cacciaguida décrit une ville encore préservée de la démesure du luxe et des fortunes, où les dots restent modestes, les vêtements simples et où les générations vivent davantage ensemble.

Dante idéalise certainement cette ancienne Florence. Mais ce qu’il oppose à la Florence de son époque est surtout la mesure à la démesure.

Avant de révéler à Dante ce qui l’attend, Cacciaguida commence donc par lui montrer d’où il vient.

Chant XVI

Ce qui est reçu peut disparaître

Au début du chant XVI, Dante reconnaît qu’il n’est pas insensible à la noblesse de ses origines :

« Ô pauvre noblesse de notre sang !

Si tu fais que de toi les gens se glorifient

Ici-bas où notre amour chancelle,

Cela ne me causera jamais d’étonnement,

Puisque là-haut où notre désir ne saurait s’égarer,

Je veux dire au ciel, je m’en glorifiai moi-même. »

Mais cette fierté est aussitôt relativisée.

Une grandeur reçue n’appartient réellement à celui qui en hérite que s’il la fait vivre.

Et Cacciaguida élargit la leçon aux familles, aux villes et finalement à toutes les œuvres humaines :

« Tout ce qui est de vous arrive à sa mort

Aussi bien que vous-mêmes ; mais elle est cachée en certaines choses

Qui durent longtemps alors que les vies sont courtes. »

Nous croyons certaines institutions presque éternelles simplement parce qu’elles vivent plus longtemps que nous. Mais tout passe. Les grandes familles apparaissent et disparaissent ; les villes se transforment ; les équilibres politiques se défont.

La Fortune fait avec Florence ce que la lune fait avec les marées. Chez Dante, cette Fortune n’est pas une puissance aveugle qui échapperait à Dieu : elle appartient à l’ordre providentiel. Elle exprime ici surtout la fragilité et la mobilité des grandeurs humaines.

Cacciaguida peut maintenant lui révéler son avenir.

Chant XVII

« Tu laisseras tout ce que tu aimes »

Dante sait déjà, par plusieurs prophéties entendues depuis le début de son voyage, que des épreuves l’attendent.

Il demande enfin à les connaître :

« Mon désir serait contenté

Si je pouvais savoir quelle fortune s’apprête pour moi,

Car la flèche que l’on voit venir arrive plus lente. »

Cacciaguida lui répond sans détour.

Il rappelle d’abord que Dieu connaît les événements futurs, mais que cette connaissance ne contraint pas les hommes à agir : la Providence n’abolit pas leur liberté.

Puis vient l’annonce :

« Tu laisseras tout ce que tu aimes,

Ce qui t’est le plus cher : et c’est là le trait

Que l’arc de l’exil décoche le premier. »

Et surtout :

« Tu éprouveras combien la saveur est amère

Du pain d’autrui, et combien c’est dur chemin

Que de descendre et de monter l’escalier d’autrui. »

L’exil devient soudain concret : perdre sa maison, dépendre de l’hospitalité des autres, manger leur pain, monter leur escalier.

Dante perdra Florence. Il se séparera également des autres exilés de son parti et se retrouvera seul.

Mais cette solitude va paradoxalement lui donner une liberté nouvelle : il ne devra plus soumettre la vérité à la fidélité d’un clan.

Dante sait que, s’il raconte tout ce qu’il a vu au cours de son voyage, ses paroles blesseront des personnages et des familles puissantes. Mais s’il se tait par prudence, son œuvre perdra sa force.

Cacciaguida lève toute hésitation : il doit dire ce qu’il a vu.

La vérité aura d’abord un goût amer ; mais elle deviendra ensuite une « nourriture vitale ».

Il ne s’agit pas de blesser pour le plaisir de blesser. Il s’agit de ne pas déformer la vérité par peur de ceux qu’elle dérange.

L’injustice de l’exil demeure une injustice : Dieu ne l’a pas voulue comme telle. Mais la Providence peut faire surgir de cette épreuve un bien que ceux qui ont condamné Dante n’avaient évidemment pas recherché.

En perdant Florence puis son parti, Dante acquiert ainsi paradoxalement la liberté nécessaire à sa mission : dire ce qu’il a vu sans plier son témoignage aux intérêts des hommes ni à la crainte de leur déplaire.

Le voyage au-delà de la mort prend alors tout son sens : Dante n’a pas seulement reçu la grâce de voir. Il a reçu la charge de raconter.

Chant XVIII

« Aimez la justice »

Le chant XVIII nous conduit vers une nouvelle étape.

Cacciaguida disparaît. Béatrice invite Dante à détourner son regard de sa propre histoire et à regarder plus haut :

« Change d’idée ; pense que je suis

Auprès de Celui qui compense tous les torts. »

Dante s’élève dans le ciel de Jupiter, associé à la justice.

Des âmes lumineuses se déplacent dans le ciel et composent successivement les lettres d’une phrase :

DILIGITE IUSTITIAM QUI IUDICATIS TERRAM

« Aimez la justice, vous qui jugez la terre. »

Le verbe est essentiel : Dante ne demande pas seulement aux gouvernants d’appliquer la justice, mais de l’aimer. Celui qui exerce le pouvoir doit être intérieurement ordonné au bien qu’il a pour mission de servir.

Les lettres disparaissent ensuite jusqu’à ne laisser subsister que le M final de terram. Autour de lui, de nouvelles lumières se disposent ; et la lettre se transforme progressivement jusqu’à faire apparaître la tête et le cou d’un aigle.

De l’appel biblique adressé à ceux qui gouvernent la terre surgit l’Aigle, symbole chez Dante de l’autorité impériale.

Le pouvoir n’est donc jamais sa propre justification. Il doit être jugé au nom de la justice qu’il a pour mission de servir.

Et Dante termine aussitôt par une nouvelle dénonciation de la corruption ecclésiastique, s’adressant au pape Jean XXII :

« Mais toi qui n’écris que pour effacer,

Pense que Pierre et Paul, qui moururent

Pour la vigne que tu dévastes, sont encore vivants. »

Le rapprochement n’est pas fortuit.

Au chant XVII, Cacciaguida venait d’ordonner à Dante de ne pas taire ce qu’il a vu par peur de déplaire ; au chant XVIII, Dante commence déjà à lui obéir.

 

Conclusion

Des chants X à XVIII, Dante est passé du ciel du Soleil à celui de Mars, puis de Jupiter : de la contemplation de la sagesse à la découverte de sa mission et à l’exigence de justice.

Il a d’abord rencontré des sages qui lui ont appris que la vérité n’appartient à aucun parti. Thomas célèbre François et reconnaît Siger ; Bonaventure célèbre Dominique et se tient auprès de Joachim. Puis Thomas lui apprend à se méfier de ses propres certitudes et à ne pas juger trop vite les hommes. Mais cette éducation de l’intelligence n’est pas destinée à rester contemplation. Avec Cacciaguida, Dante découvre ses origines, son exil et finalement la raison même de son voyage : ce qu’il a reçu, il devra le transmettre. La sagesse conduit ainsi à une responsabilité. Il ne suffit plus à Dante de contempler la vérité. Il lui faudra en témoigner. Et à peine cette mission reçue, une nouvelle exigence s’inscrit en lettres de lumière devant lui : « Aimez la justice, vous qui jugez la terre. » C’est sur cette question autrement redoutable que va s’ouvrir la suite : si la justice de Dieu dépasse infiniment notre intelligence, comment l’homme peut-il la comprendre — et comment peut-il prétendre juger qui sera sauvé ?

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