Les inquiétudes s'accumulent concernant la sécurité, l'immigration, la cohésion sociale, la dette, la souveraineté et notre identité nationale. Pourtant, à l'approche des prochaines élections présidentielles, le débat politique se cristallise autour des principes et des valeurs républicaines, dont chacun revendique la défense et l'héritage, comme s'ils constituaient à eux seuls la source de toute légitimité politique.
Cette situation pose une question essentielle : comment concilier ces principes sacralisés avec la mise en œuvre des politiques nécessaires au pays ?
D'un côté,
les défenseurs du système en place, attachés à la préservation des valeurs et
de l'idéal républicain, doivent répondre aux critiques d'un modèle dont les
échecs sont patents. De l'autre, ceux qui mettent en cause la politique des
pouvoirs depuis plus de 40 ans se voient reprocher de vouloir porter atteinte
aux principes fondamentaux de notre république.
Les premiers
se servent manifestement de ces grands principes pour essayer de se sauver du
naufrage annoncé, derrière le fameux front républicain, alors que les
seconds sont accusés de vouloir surfer sur les mécontentements pour
transgresser ces mêmes principes – c’est le grief de populisme.
Cette
opposition révèle une confusion entre l'ordre des fins et celui des moyens. La
République désigne une forme d'organisation du pouvoir. Ses « valeurs » sont
des objectifs à atteindre, non des absolus impossibles soustraits au jugement
politique tant il est vrai qu’ils peuvent être en contradiction avec les
exigences du bien commun qui demeure l’objet de la politique. Car l’Etat a pour
mission de servir le bien commun d'une communauté politique déterminée,
d'assurer la justice, la sécurité, les conditions de la prospérité, la
solidarité et les moyens de construire un avenir commun. La nation n'est donc
pas d’abord le cadre territorial d'application de principes universels : elle
est une communauté historique à gouverner et à préserver dans l’intérêt général.
Le
renversement de cette hiérarchie et la faillite politique qui l’accompagne conduisent
leurs auteurs à faire de ces principes les fondements d'une doctrine morale
dont ils revendiquent la suprématie et l'interprétation privilégiée. À cet
égard, le discours prononcé par le président de la République à Trappes est
révélateur : l'insistance sur la République et ses valeurs invite à
s'interroger sur la place désormais accordée à la France comme communauté
nationale concrète et comme objet de la politique.
Prenons
trois exemples.
Tout d'abord
la liberté de manifester ; elle doit nécessairement être conciliée avec la
sécurité des personnes, la liberté de circulation et la protection des biens.
Or, au-delà des proclamations de principe que nous entendons à longueur de
temps, les conditions concrètes de la vie collective peuvent être compromises
au nom de cette liberté érigée en absolu. La recherche d'un équilibre entre des
exigences également légitimes devient alors de plus en plus difficile.
L'immigration.
La dignité universelle de la personne humaine ne saurait être contestée pas
plus que l’humanité à avoir vis-à-vis des immigrés ; mais ils ne peuvent déterminer
à eux seuls les modalités pratiques de l'accueil des étrangers. Or par exemple,
toute forme de priorité accordée aux nationaux est dénoncée comme une remise en
cause des droits des personnes accueillies ou du principe de fraternité.
Pourtant, les capacités d'accueil, la cohésion sociale, la sécurité et la
continuité culturelle constituent des responsabilités essentielles du gouvernement.
L'affirmation d'un principe universel ne dispense pas de rechercher un
équilibre entre des obligations différentes, sans méconnaître les droits
fondamentaux de chacun.
La guerre en Ukraine illustre, sur un autre terrain, cette tension entre les
principes et les réalités politiques. La violation de la souveraineté
ukrainienne et du droit international par la Russie ne saurait être contestée.
Mais les pays occidentaux, particulièrement européens, ont fait de la défense
des valeurs démocratiques une justification morale de leur engagement qui tend
à disqualifier toute interrogation sur la politique menée. Replacer le conflit
dans son contexte géopolitique, discuter les modalités du soutien occidental ou
rechercher les conditions d'une issue négociée deviennent suspects de
complaisance envers la Russie. Or la légitimité de la cause ukrainienne ne
dispense pas d'évaluer les conséquences de cette politique, les risques d'escalade,
les intérêts nationaux engagés et, surtout, le coût humain supporté par le
peuple ukrainien. Là encore, l'invocation des principes sert à disqualifier le
débat sur les choix politiques, leurs conséquences et les responsabilités de
ceux qui les prennent.
Ces exemples
montrent la nécessité d'un discernement politique capable de distinguer et de
hiérarchiser des exigences qui ne peuvent être satisfaites simultanément, sans
limites dans l’hystérie qui gagne le débat public. Mais parler d'une forme de magistère
républicain suppose d'aller plus loin dans l’analyse. Il faut distinguer
l'affirmation légitime de principes constitutionnels, leur utilisation comme
arguments d'autorité et, finalement, la prétention à imposer une interprétation
doctrinale qui disqualifierait moralement toute contestation de ce cadre y
compris dans l’exercice même des responsabilités étatiques. C'est ce dernier
glissement qui pose véritablement problème.
Pour comprendre ce phénomène, il faut revenir à la relation entre la nation et les principes universels, et à la proclamation quasi religieuse de ses valeurs par la République. Il y a près de deux siècles, Donoso Cortés adressait à la modernité politique une objection éclairante. La république a puisé dans le christianisme la consistance dogmatique des principes de dignité de la personne, d'égalité, de liberté et de fraternité.
« Comme patrimoine commun de tous les hommes, la devise : Liberté, égalité, fraternité, ne signifie rien, ou elle signifie que tous les hommes sont solidaires. La reconnaissance de cette solidarité, séparée des autres et du dogme religieux qui nous les enseigne et nous les explique, est un acte de foi si surnaturel et si robuste que je ne le comprends pas : et pourtant, comme catholique, je suis fort habitué à croire ce que je ne comprends pas. »
« Croire à l’égalité de tous les hommes, en les voyant tous inégaux ; croire à la liberté, en voyant la servitude établie partout ; croire que tous les hommes sont frères, lorsque l’histoire me montre qu’ils sont tous ennemis […] »
Seul le christianisme procurait
une justification théologique cohérente à ces principes qui considérés en
eux-mêmes sont contradictoires voire incohérents. Faute de pouvoir reprendre à
son compte la doctrine chrétienne, pour les conserver et s’en servir, la modernité
républicaine a dû instaurer l’adhésion religieuse dont nous voyons les effets.
C'est ainsi
qu'un universalisme républicain de nature religieuse se substitue à
l'universalisme chrétien. Bien que récusant tout magistère spirituel la
République en reproduit la fonction en érigeant des vérités morales auxquelles
elle impose l'adhésion sous peine d'excommunication républicaine. La boucle est
bouclée…
Or la nation
n'est pas une abstraction. Elle constitue le cadre historique dans lequel
s'exercent effectivement la liberté, la justice, la solidarité et la protection
des personnes. La disparition du cadre ne permet plus l’exercice des vertus
républicaines...C'est parce qu'elle rend possibles ces biens communs qu'elle
peut légitimement demander à ses membres des obligations et des sacrifices.
La pensée
chrétienne classique offre ici une ressource intellectuelle particulièrement
utile, sans que sa pertinence suppose pour le coup une adhésion confessionnelle
préalable. Elle distingue l'universalité de la dignité humaine de la
particularité des communautés et des devoirs. La fraternité entre les hommes
n'abolit ni la famille, ni la patrie, ni les obligations spécifiques envers ceux
dont on porte la responsabilité. L'universel n'a pas vocation à supprimer les
médiations concrètes par lesquelles le bien humain devient possible. Il leur
donne une orientation et leur impose des limites de justice. Elle pose que la
société répond à un ordre naturel qu’il faut respecter et préserver.
Cette
distinction permet de retrouver la notion de bien commun et la vertu de
prudence qui doit gouverner l'action politique. Gouverner ne consiste ni à
appliquer mécaniquement des principes abstraits ni à sacrifier toute exigence
morale aux intérêts immédiats de la nation. Il s'agit de discerner, dans des
circonstances toujours particulières, les moyens justes et proportionnés
permettant d'assurer la sécurité, la liberté, la prospérité et la continuité
d'une communauté humaine. Les principes universels fixent des exigences et des
limites ; ils ne remplacent pas le jugement sur les réalités.
C'est
pourquoi la préservation de la nation ne saurait être opposée par principe à la
liberté, à l'égalité ou à la fraternité. Elle constitue au contraire l'une des
conditions de leur exercice effectif. Une nation qui renoncerait aux exigences
de justice compromettrait sa propre légitimité. Mais un pouvoir qui prétendrait
servir des valeurs universelles en négligeant les conditions concrètes
d'existence de la communauté dont il a la charge manquerait tout autant à sa
mission.
Le véritable
enjeu est donc de rétablir l'ordre des fins et des moyens. La République n'a
pas vocation à devenir une doctrine morale supérieure à la nation, mais à
organiser justement la vie d'un peuple dont elle doit servir le bien commun.
Ses principes sont indispensables pour éclairer et limiter l'action publique ;
ils ne sauraient dispenser les gouvernants de répondre des conséquences de
leurs décisions. La légitimité politique ne se mesure pas seulement à la
fidélité proclamée aux valeurs, mais à la capacité de les faire vivre dans une
communauté réelle, dont la sécurité, la cohésion, la liberté et l'avenir
constituent la responsabilité première du gouvernement.
Le problème est que nous sommes tombés dans des débats hystériques où la
raison peine à faire valoir ce qui devrait relever de l'évidence. Car les
tenants de la soi-disant légitimité républicaine, et le système qui les
soutient, jouent leur survie politique !

« Notre peuple porte de graves blessures, mais il suffit d'écouter battre son cœur malheureux pour connaître qu'il entend vivre, guérir, grandir. Le jour va venir où, rejetant les jeux stériles et réformant le cadre mal bâti où s'égare la nation et se disqualifie l'État, la masse immense des Français se ras-
RépondreSupprimersemblera sur la France. » (Charles de Gaulle ; Bruneval 1947)