lundi 11 juillet 2016

LA REVOLTE DES IDIOTS

L’actualité de ces dernières semaines a été nourrie. À ce point, que je me suis imposé le silence. Il y a des moments où il faut savoir regarder, se taire, essayer de réfléchir afin de tenter de comprendre.

L'Europe est l'épicentre d'une lame de fond ; comme d'habitude dans l'histoire. Et la France en particulier ; comme d'habitude !…

Entre autre exemple le « brexit ». Notre grande rivale de toujours, la Grande-Bretagne, vient de prendre une décision que l'on nous a volée il y a quelques années. La vérité du référendum n'est pas la même d'un côté et de l'autre de la Manche… Quelles seront les conséquences de ce choix ? À cette heure nul ne le sait. Mais nos voisins d'outre-Manche ont d'ores et déjà pris leurs dispositions. Ils vont s'adapter, dans le calme malgré la passion de leur débat. Comme si chez eux, l'idéologie n'avait pas de prise. Pragmatisme ! Et priorité à la voix du peuple.

Alors que chez nous, on s'en est donné à coeur joie dans le déni du peuple et de ses choix. Je ne prendrai qu'un exemple celui de notre inimitable Bernard Henri Lévy égal à lui-même, pire que jamais !

Ce Brexit, c’est la victoire, non du peuple, mais du populisme.
Non de la démocratie, mais de la démagogie.
C’est la victoire de la droite dure sur la droite modérée, et de la gauche radicale sur la gauche libérale.
C’est la victoire, dans les deux camps, de la xénophobie, de la haine longtemps recuite de l’immigré et de l’obsession de l’ennemi intérieur.
C’est, dans tout le Royaume Uni, la revanche de ceux qui n’ont pas supporté de voir les Obama, Hollande et autres Merkel donner leur avis sur ce qu’ils s’apprêtaient à décider.
C’est la victoire, autrement dit, du souverainisme le plus rance et du nationalisme le plus bête.
C’est la victoire de l’Angleterre moisie sur l’Angleterre ouverte sur le monde et à l’écoute de son glorieux passé.
L'intelligence française a parlé. Tous ces Anglais sont des imbéciles, des idiots ! Attention danger ! Le populisme nous menace ...

Tout un chacun, moi le premier, je m'en aperçois à la relecture de certains de mes billets, s'accorde à dire que le populisme est un danger. La lecture de ces lignes affligeantes m'a conduit à celle beaucoup plus édifiante et enrichissante du livre de Chantal Delsol consacré au Populisme et sous-titré « les demeurés de l'histoire ».

Elle y décortique ce phénomène qui voit les intellectuels s'indigner, mettre en garde, sans rien démontrer, au prix de leur seule affirmation, de leur autorité. L'élite se raidit dans ses positions. Elle invective.

Et face à eux, le peuple. Ce peuple qu'il faut éduquer pour le mettre à l'abri des démagogues et des populistes en le faisant renoncer à tout ce qui l’enracine et le protège. On est dans le sens de l'histoire, guidé par le mythe du progrès, dans une course effrénée à l'émancipation, à l'affranchissement. On ostracise, on dénonce. Celui qui s'oppose est à la fois dangereux et imbécile. Il n'a rien compris. C'est un idiot. Et comme on ne peut l’interdire – sauf à se renier- on l’injurie, on le marginalise.

Chantal Delsol affirme que l'époque moderne, démocratique, fille des Lumières est marquée par « la métamorphose de l'idiot ».

La raison qui fut le moteur des Lumières, au nom de laquelle on a proclamé l'émancipation et la liberté, est devenue une idéologie, l'idéologie émancipatrice. « L'idiotes » des Grecs qui était caractérisé par son refus d'utiliser sa raison pour chercher la vérité et le bien commun, est devenu l'idiot montré du doigt parce que refusant d'adhérer à la Doxa moderniste. Le saut qualitatif qui nous fait passer de l'un à l'autre, de l'idiotes ancien à l'idiot moderne, s'est fait à travers la métamorphose de la figure de l'idiot. Du premier qui se livre et se lie au particulier par opposition à l'universel, au second qui se restreint dans son intelligence par son refus de se soumettre à l'idéologie émancipatrice.

L’universel refusé par l'idiotes grec a été profondément modifié par l’idéologie moderne qui s'affirme, s'auto légitime et exclut tout ce qui n'est pas elle. La rupture de la modernité est le passage de l'universel comme transcendance à l'universel comme concept, bras armé d'une idéologie castratrice de la réalité.

L’idiotes grec était caractérisé par son attachement au particulier (idios), son refus d'accéder à l'universel par son intelligence. L'idiot moderne est cet imbécile qui ne veut pas s’ouvrir à un universel qu'on lui impose et qu'on ne lui propose même plus à travers le canal de son intelligence. Le tout sur fond de moralisation des droits de l'homme, émotive et compassionnelle. Contre les valeurs de fidélité, de solidarité, d'honnêteté du particulier, au nom des valeurs d'égalité et d'ouverture de l’universalisme émancipateur! C'est ainsi que l'ancienne morale de l'héroïsme fait place à la morale de la victimisation et à la repentance. La tendance moderne est de refuser de faire des différences, d'effacer les caractéristiques particulières, propres à chacun.

Voilà comment la référence à tout ce qui enracine, par opposition à tout ce qui émancipe, est galvaudée, discréditée, attaquée, exclue et brocardée sous l'accusation de populisme et de remise en cause de la démocratie. La pensée de l'émancipation se solidifie, se momifie en dogme, niant les principes fondateurs du débat d'opinion et de la liberté de penser.

On est passé du démagogue, celui qui écoute avec complaisance l'individu sorti de sa particularité restreinte, au populiste qui écoute avec complaisance l'individu incapable de vouloir l’universel idéologique et donc d'y accéder. Le populiste s'est substitué au démagogue.  C'est l’idiot qui reste attaché, à sa région, à sa nation, à sa famille à son identité sexuelle etc. Celui qu’il faut éduquer –Cf Madame Najat Valaud Belkacem- ou condamner...

Le populisme est donc la révolte des idiots. Au fond, je veux bien en être ! Car, de manière définitive, je ne me reconnais pas dans Bernard Henri Lévy et tous ceux qui lui ressemblent… Et si ce n’était que je crois encore au triomphe de la véritable intelligence française, je me sentirais plus britannique que français, au risque de laisser pantois ceux qui savent mon irréductible aversion pour la perfide Albion !




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