dimanche 21 décembre 2025

LA LAICITE DEVOILEE.

Nous continuons de nous perdre en débats infinis sur la laïcité. Elle se présente comme neutre, bienveillante, tolérante. C’est précisément là que le problème commence. Un pouvoir peut-il vraiment gouverner sans esprit, sans doctrine, sans idée de l’homme ? Un extrait de La révolte des masses de José Ortega y Gasset clarifie les termes du débat. 


Ses mots traversent le débat comme un laser.

« Le pouvoir temporel et le pouvoir religieux sont identiquement spirituels, mais l'un est l'esprit du temps - opinion publique limitée au monde et changeante - tandis que l'autre est esprit d'éternité - l'opinion de Dieu- celle que Dieu a sur l'homme et ses destins »

Gouverner consiste toujours à faire prévaloir une opinion — une idée de l’homme, du monde, du bien. Il n’existe pas de gouvernement sans métaphysique implicite, sans norme du vrai et du juste. Le politique commande ; il commande donc au nom de l’esprit. Le pouvoir temporel est, par nature, un pouvoir spirituel.

Ortega distingue deux ordres. Le pouvoir temporel tire son autorité de l’esprit du temps : l’opinion publique, changeante, révisable. Le pouvoir religieux relève de l’esprit de l’éternité : une vérité qui prétend valoir au-delà des époques et juger le présent. Deux spiritualités se font face : l’une fondée sur ce qui vaut maintenant car reconnu collectivement ; l’autre sur ce qui vaut toujours, indépendamment du consensus.

De là découle une conséquence que notre République feint d’ignorer : il n’existe pas de neutralité possible du pouvoir politique par rapport au religieux. Le politique peut se dire neutre ; il ne l’est jamais. Il ne l’est prétendument qu’au prix d’un artifice : faire passer pour simple règle de droit républicain ce qui est en réalité une option spirituelle. La neutralité n’est pas une position surplombante ; c’est une opinion qui se camoufle.

Voilà pourquoi la laïcité française se trouve dans une impasse. Elle se targue d’une fausse neutralité alors qu’elle exerce un pouvoir spirituel non assumé.

Il y a là un mensonge fondateur : l’idée que l’État commanderait sans conception de l’homme, sans doctrine du temps. Il y a ensuite une fiction : celle d’une laïcité purement juridique, comme si un système de règles pouvait être dépourvu d’anthropologie et de morale. Enfin, il y a une substitution silencieuse : lorsque l’opinion commune fait défaut, la contrainte prend le relais. Quand l’opinion s’annule, la force apparaît.

On ne peut pourtant commander contre l’opinion publique. Que vaut un pouvoir qui exige l’obéissance sans susciter l’adhésion ? Le mécanisme contemporain est clair : le politique invoque des normes procédurales pour remplacer ce qui n’existe plus — une adhésion commune substantielle. La règle remplace l’opinion ; la sanction remplace le consentement. À l’hypocrisie de la neutralité s’ajoute le règne d’une force abstraite qui finit à un moment ou un autre par gouverner au moyen de la violence.

D’où la question décisive : la laïcité est-elle encore un cadre de coexistence, ou la dernière opinion officielle d’une société sans esprit commun ? Lorsqu’elle impose une certaine conception du vivre-ensemble, en quoi diffère-t-elle réellement d’un pouvoir spirituel, sinon par le refus de se nommer comme tel ? Elle prétend désarmer le religieux au nom de la paix civile, mais arme en silence une doctrine concurrente : une doctrine du temps — le changement ; de la vérité — le relatif ; de la norme — le procédural ; du bien — le négociable. C’est une spiritualité qui se déguise pour gouverner.

Notre relation à l’islam est un révélateur de cette ambiguïté stratégique de la laïcité. D’un côté, un pouvoir fondé sur l’esprit du temps, qui exige que toute vérité soit adaptable. De l’autre, des visions enracinées dans l’esprit de l’éternité, pour lesquelles certaines vérités ne se négocient pas. L’islam est un révélateur : à l’inverse du christianisme, il refuse de séparer le temporel du spirituel. Il révèle brutalement que la laïcité n’est pas neutre, mais concurrente.

La République ne se contente pas d’exiger l’obéissance à la loi. Elle exige un désarmement spirituel. Elle demande aux religions de renoncer à se dire porteuses d’une vérité qui engage le présent, tout en niant exercer elle-même un pouvoir spirituel. Sous le prétexte de la neutralité, elle impose le repli comme norme et disqualifie toute spiritualité qui ne se plie pas au règne du présent.

Un question me semble dès lors devoir être posée : cette neutralité ne finit-elle pas par prendre le visage d’un athéisme pratique ? Non une religion d’État inversée, mais une organisation de l’espace public comme si toute référence à Dieu devait être suspecte. En disqualifiant l’éternité comme principe de jugement, le politique se ferme à Dieu non par décret, mais par structure. La laïcité devient une option spirituelle dominante qui se prétend innocente — et se découvre coercitive.

Reste la question finale : un pouvoir fondé sur le changement peut-il tolérer durablement des vérités qui se disent non négociables sans recourir à la contrainte ? Si la force apparaît quand l’opinion manque, sommes-nous encore gouvernés par l’adhésion, ou déjà par la peur du conflit ? Cette impasse ne risque-t-elle pas de finir en violence ?

La crise de la laïcité n’est pas celle d’un principe trop faible, mais d’un principe auquel on demande de produire une unité spirituelle qu’il ne peut pas engendrer. Tant que l’on refusera de nommer ce pouvoir pour ce qu’il est, le conflit restera mal nommé — donc insoluble.

 

2 commentaires:

  1. La laïcité est ,en fait ,une religion
    C'est celle de la république ,qui nous impose l'adoration de son président, via ses ministres ( de son culte ),et l'obligation de respecter les principes de son organisation.
    Il nous prend pour des moutons ,mais pas dans le sens de ceux que rassemblerait un berger bienveillant dans une vrai religion spirituelle .
    Que revienne le temps où le Roi priait Dieu chaque jour

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  2. « La République est laïque, mais la France est chrétienne. »
    Charles de Gaulle

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