Nous continuons de nous perdre en débats infinis sur la laïcité. Elle se présente comme neutre, bienveillante, tolérante. C’est précisément là que le problème commence. Un pouvoir peut-il vraiment gouverner sans esprit, sans doctrine, sans idée de l’homme ? Un extrait de La révolte des masses de José Ortega y Gasset clarifie les termes du débat.
Ses mots traversent le débat comme un laser.
« Le
pouvoir temporel et le pouvoir religieux sont identiquement spirituels, mais
l'un est l'esprit du temps - opinion publique limitée au monde et changeante - tandis
que l'autre est esprit d'éternité - l'opinion de Dieu- celle que Dieu a sur
l'homme et ses destins »
Gouverner
consiste toujours à faire prévaloir une opinion — une idée de l’homme, du
monde, du bien. Il n’existe pas de gouvernement sans métaphysique implicite,
sans norme du vrai et du juste. Le politique commande ; il commande donc au nom
de l’esprit. Le pouvoir temporel est, par nature, un pouvoir spirituel.
Ortega
distingue deux ordres. Le pouvoir temporel tire son autorité de l’esprit du
temps : l’opinion publique, changeante, révisable. Le pouvoir religieux relève
de l’esprit de l’éternité : une vérité qui prétend valoir au-delà des époques
et juger le présent. Deux spiritualités se font face : l’une fondée sur ce qui
vaut maintenant car reconnu collectivement ; l’autre sur ce qui vaut toujours,
indépendamment du consensus.
De là
découle une conséquence que notre République feint d’ignorer : il n’existe pas
de neutralité possible du pouvoir politique par rapport au religieux. Le
politique peut se dire neutre ; il ne l’est jamais. Il ne l’est prétendument
qu’au prix d’un artifice : faire passer pour simple règle de droit républicain
ce qui est en réalité une option spirituelle. La neutralité n’est pas une
position surplombante ; c’est une opinion qui se camoufle.
Voilà
pourquoi la laïcité française se trouve dans une impasse. Elle se targue d’une
fausse neutralité alors qu’elle exerce un pouvoir spirituel non assumé.
Il y a là un
mensonge fondateur : l’idée que l’État commanderait sans conception de l’homme,
sans doctrine du temps. Il y a ensuite une fiction : celle d’une laïcité
purement juridique, comme si un système de règles pouvait être dépourvu
d’anthropologie et de morale. Enfin, il y a une substitution silencieuse :
lorsque l’opinion commune fait défaut, la contrainte prend le relais. Quand
l’opinion s’annule, la force apparaît.
On ne peut
pourtant commander contre l’opinion publique. Que vaut un pouvoir qui exige
l’obéissance sans susciter l’adhésion ? Le mécanisme contemporain est clair :
le politique invoque des normes procédurales pour remplacer ce qui n’existe
plus — une adhésion commune substantielle. La règle remplace l’opinion ; la
sanction remplace le consentement. À l’hypocrisie de la neutralité s’ajoute le
règne d’une force abstraite qui finit à un moment ou un autre par gouverner au
moyen de la violence.
D’où la
question décisive : la laïcité est-elle encore un cadre de coexistence, ou la
dernière opinion officielle d’une société sans esprit commun ? Lorsqu’elle
impose une certaine conception du vivre-ensemble, en quoi diffère-t-elle
réellement d’un pouvoir spirituel, sinon par le refus de se nommer comme tel ?
Elle prétend désarmer le religieux au nom de la paix civile, mais arme en
silence une doctrine concurrente : une doctrine du temps — le changement ; de
la vérité — le relatif ; de la norme — le procédural ; du bien — le négociable.
C’est une spiritualité qui se déguise pour gouverner.
Notre
relation à l’islam est un révélateur de cette ambiguïté stratégique de la
laïcité. D’un côté, un pouvoir fondé sur l’esprit du temps, qui exige que toute
vérité soit adaptable. De l’autre, des visions enracinées dans l’esprit de
l’éternité, pour lesquelles certaines vérités ne se négocient pas. L’islam est
un révélateur : à l’inverse du christianisme, il refuse de séparer le temporel
du spirituel. Il révèle brutalement que la laïcité n’est pas neutre, mais
concurrente.
La
République ne se contente pas d’exiger l’obéissance à la loi. Elle exige un
désarmement spirituel. Elle demande aux religions de renoncer à se dire
porteuses d’une vérité qui engage le présent, tout en niant exercer elle-même
un pouvoir spirituel. Sous le prétexte de la neutralité, elle impose le repli
comme norme et disqualifie toute spiritualité qui ne se plie pas au règne du
présent.
Un question
me semble dès lors devoir être posée : cette neutralité ne finit-elle pas par
prendre le visage d’un athéisme pratique ? Non une religion d’État
inversée, mais une organisation de l’espace public comme si toute référence à
Dieu devait être suspecte. En disqualifiant l’éternité comme principe de
jugement, le politique se ferme à Dieu non par décret, mais par structure. La laïcité
devient une option spirituelle dominante qui se prétend innocente — et se
découvre coercitive.
Reste la
question finale : un pouvoir fondé sur le changement peut-il tolérer
durablement des vérités qui se disent non négociables sans recourir à la
contrainte ? Si la force apparaît quand l’opinion manque, sommes-nous encore
gouvernés par l’adhésion, ou déjà par la peur du conflit ? Cette impasse ne risque-t-elle
pas de finir en violence ?
La crise de
la laïcité n’est pas celle d’un principe trop faible, mais d’un principe auquel
on demande de produire une unité spirituelle qu’il ne peut pas engendrer. Tant
que l’on refusera de nommer ce pouvoir pour ce qu’il est, le conflit restera
mal nommé — donc insoluble.

La laïcité est ,en fait ,une religion
RépondreSupprimerC'est celle de la république ,qui nous impose l'adoration de son président, via ses ministres ( de son culte ),et l'obligation de respecter les principes de son organisation.
Il nous prend pour des moutons ,mais pas dans le sens de ceux que rassemblerait un berger bienveillant dans une vrai religion spirituelle .
Que revienne le temps où le Roi priait Dieu chaque jour
« La République est laïque, mais la France est chrétienne. »
RépondreSupprimerCharles de Gaulle