Alors que nous nous enfonçons dans des difficultés collectives grandissantes, force est de constater que nombreux sont ceux qui en appellent à l'identité chrétienne de la France, phare de cette civilisation que l’on nomme la chrétienté. N'y a-t-il pas là le risque d'un grand malentendu?
Voilà un singulier retour des choses, en effet. Après plus de deux siècles d’arrachement méthodique à tout ce qui constituait précisément cette identité, n’y a-t-il pas là une imposture, ou au minimum une incohérence ? Car dans le même temps, la foi chrétienne s’effondre; une foi dont ceux qui invoquent cette identité ne font pourtant plus la référence ultime dans la conduite de leur vie.
J’ai été tenté d’écrire un texte violent comme j'en suis parfois capable…. pour
rappeler ce paradoxe simple : il n’y a pas de civilisation chrétienne sans
christianisme, pas de christianisme sans foi, pas de foi chrétienne hors de la
foi catholique.
Abandon de la doctrine. Abandon du catéchisme. Rejet
de la morale, accusée d’entraver les libertés. Relativisme généralisé. Indifférenciation
religieuse. Le Christ ramené au rang d’un prophète parmi d’autres. Tout cela
est vrai. Mais demeure la question décisive : Qui précède quoi ? La perte
de la foi a-t-elle causé l’effondrement civilisationnel, ou l’effondrement a-t-il dissous la foi ?
Sommes-nous des arroseurs arrosés ?
Des pompiers pyromanes ?
Certes est-il indécent de se plaindre de la disparition d’une civilisation chrétienne quand on n’en pratique plus les préceptes et qu’on n’en confesse plus la foi. Mais le vrai dilemme est autre. Il se décline à plusieurs questions: Qu’est-ce qu’une civilisation ? Qu’est-ce que la civilisation chrétienne, la chrétienté ? Celle-ci est-elle notre civilisation hors de laquelle il n’y a pas de salut ni de solution de survie pour notre France ? Que voulons-nous? De quoi avons-nous besoin? De quoi s'agit-il? N'est-il pas essentiel de revenir aux fondements avant de nous "envoyer des noms d'oiseaux" sur ce thème?
Voyons.
Une civilisation est vivante. Elle naît. Elle croît. Elle décline. Elle meurt. Saint Pie X l’a dit avec une clarté sans appel : « La civilisation n’est plus à inventer. Elle a été, elle est. Il s’agit de l’instaurer et de la restaurer sans cesse sur ses fondements naturels et divins. »
On vit de manière civilisée, ou l’on cesse d’être
civilisé.
Le mot même de civilisation est récent. Mais l’idée
est ancienne. Jean Madiran rappelle que les barbares se définissaient comme
ceux qui ne vivaient pas sous des lois.
La civilisation commence là. Dans le rapport à la loi; mais pas à n'importe quelle loi, pas à la loi de la majorité ou d'un état de droit défini par des hommes et des femmes enfermés dans leurs certitudes idéologiques! Il s'agit de la loi naturelle. La loi naturelle est inscrite dans la nature des choses, gravée dans
le cœur de l’homme, révélée dans le Décalogue. Elle est accessible à la raison, mais au prix d’efforts immenses et d’erreurs
possibles. La civilisation est l’histoire de l’accueil ou du rejet de cette loi. Civilisation
et barbarie alternent. Selon que la loi est reconnue ou niée.
La civilisation est ainsi l’exact contraire de la barbarie.
Il y eut de nombreuses civilisations avant la
civilisation chrétienne. Mais celle-ci a façonné le monde où nous vivons. Objectivement.
Marcel Clément l’a montré : « En quelques siècles, l’esclavage s’est
transformé en servage. Celui-ci, toujours sous l’influence du levain de
l’Évangile, cèdera lui-même la place à la pleine citoyenneté. Simultanément,
dans les pays chrétiens, la condition de la femme est transfigurée. La
virginité et la fécondité sont honorés dans la lumière même de la dévotion
qu’inspire la Vierge Marie. La sanctification du dimanche et la multiplication
des fêtes chrétiennes d’obligation donne, dès le Moyen Age, un régime plus
humain et un climat familial au monde du travail ».
La civilisation chrétienne a repris
l’héritage juif, grec et romain pour en faire un ordre politique et social
après la chute de Rome. Elle est la racine et le tronc de la civilisation
occidentale. Saint Pie X l’affirmait sans détour : «
la civilisation de l’humanité est une civilisation chrétienne. Elle est
d’autant plus vraie, plus durable, plus féconde en fruits précieux qu’elle est
plus nettement chrétienne ; d’autant plus décadente, pour le plus grand malheur
de la société, qu’elle se soustrait davantage à l’idée chrétienne. »
Charles Péguy, notre cher Péguy, l’a dit avec sa cruelle lucidité . Le monde moderne est le monde de ceux qui ne croient plus à rien. Pas même à l’athéisme. Un monde sans mystique. Et fier de l’être. La déchristianisation et la décomposition politique procèdent d’un même mouvement. Une même incrédulité atteint la cité et Dieu. Une même stérilité dessèche la cité des hommes et la cité de Dieu. « C’est proprement la stérilité moderne ».
La chrétienté dans laquelle s’est forgée l’identité chrétienne de
la « France,
mère des arts, des armes et des lois » pour reprendre le célèbre vers
de du Bellay, avait un principe vivant : la foi catholique vécue, la
pratique religieuse, l’adhésion au catéchisme, la communion eucharistique
autour du Christ mort et ressuscité. C'est grâce à cette identité forte qu'elle a réalisé cet apport unique à une humanité qui en bénéficie encore largement et se définit en tout état de cause, pour la combattre encore et toujours..., exclusivement par rapport à elle.
C’est cela, et rien d’autre, qui a fait sa
singularité.
Si l’angoisse nous saisit aujourd’hui, c’est que nous
pressentons une vérité dérangeante. Les progrès que nous croyions accomplir nous ont conduits non vers une autre
civilisation, mais vers son contraire.
Vers la barbarie.
Car le système moderne se définit par le rejet de
toute loi qui dépasse l’homme. Nous avons voulu faire le monde à notre image. Comme Adam. « Vous serez comme
des dieux » !...
Il n’y aura pas de sortie possible tant que nous
refuserons de reconnaître notre dette. Tant que nous refuserons d’être des débiteurs insolvables pour reprendre le
terme de Jean Madiran.
Cette reconnaissance implique d’accepter les exigences morales enseignées par l’Église. Non pour écraser l’homme et répéter des excès teintés de jansénisme qui ont marqué deux ou trois générations, mais pour le libérer de ce qui l’asservit. Don Gérard Calvet l’écrivait de manière limpide « il faut mortifier le vieil homme qui est la tendance à se fermer et à se tordre sur soi-même ». Le vieil homme est l’homme ancien, blessé par le péché, qui vit selon ses désirs et non selon Dieu.
Ni plus.
Ni moins.
Car le refus de cette voie nous enferme dans nos impasses actuelles. Le péché originel, ce refus de se soumettre à la loi naturelle - d'y soumettre le vieil homme- conduit à la barbarie. CQFD.
Identité chrétienne de la France et catholicisme forment un tout. Indivisible. Indissociable. Cette voie vaut pour les croyants comme les incroyants qui de bonne foi ne peuvent qu'admettre les bienfaits civilisateurs de cette attitude; de cette "positive attitude"!
Je m’arrête ici. Sinon j’écrirais ce que je voulais
précisément éviter.
L’espérance est à ce prix. Refuser de payer ce prix interdit toute espérance. Car c’est en dissolvant la foi, la religion et l’Église sous de mauvais prétextes humains que nous tuons l’espérance dans les âmes. Or n'est-ce pas ce dont nous avons le plus besoins?
Semper idem!

Il est probable que seule une redécouverte des fondements spirituels peut en effet redonner une espérance et une vitalité à la société…
RépondreSupprimerCela, en toute logique, devrait pouvoir se réaliser, à condition que les soi-disant valeurs exogènes qui aujourd’hui nous polluent soient abandonnées et que l’on revienne à la vision du général de Gaulle qui affirmait :
« La République est laïque, mais la France est chrétienne ».
Chrétien n'est pas un exact synonyme de catholique.
RépondreSupprimerJe ne sache pas que les Valeurs catholiques ne soient pas chrétiennes…
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