L’actualité fait déferler sur nous un flot continu de mauvaises nouvelles, de violences, de menaces, de crises, de guerres — comme un brouillard épais qui s’installe et ne se lève plus. Nous laisserons nous submerger par l’inquiétude et le désespoir ?
Quel est ce
brouillard ? D’où vient-il ? Que nous cache-t-il ?
Les événements nous interpellent. La vie se répète inlassablement. L’humanité aurait-elle un goût incompréhensible pour le désordre et l’échec?
Face à cela plutôt que d’essayer de prévoir, de commenter ce que seule l’histoire analysera, ne serait-ce pas le moment de mettre en pause ce ronronnement verbeux qui nous assourdit ? N’est-ce pas l’occasion d'écouter la voix de la sagesse, et de chercher ce qu’elle a à nous dire ?
Chercher
n’est pas posséder.
Paradoxalement la sagesse ne nait pas dans la maîtrise, mais dans l’acceptation de notre ignorance ; une humble ignorance que refusent souvent nos médias, au risque de juger inutilement, de simplifier ou de déformer. Non pas une ignorance négative, mais une « ignorance étoilée », une ignorance à l'écoute. Celle de l’humble qui s’interroge plus qu’il n’affirme, à l’image de Gustave Thibon notre philosophe paysan aux semelles de bon sens. Elle nous ouvre l’esprit au lieu de le cloisonner avec nos jugements aussi vains qu’erronés. Pascal n'a-t-il pas justement écrit à cet égard que "le vrai savant rejoint l'ignorant". L'acceptation de notre ignorance est un début; comme un recommencement.
Or tout en nous lui résiste. Nous voulons comprendre, agir, corriger, redresser, juger.
Et puis nous croyons encore que notre volonté suffira à avancer vers cet avenir meilleur qui nous serait promis. Ce volontarisme mêlé de millénarisme est un piège, une illusion profonde. Car ce qui nous est demandé n’est pas d’abord de vouloir, mais de voir. Rappelons-nous les mots définitifs de Charles Péguy: « Il faut toujours dire ce que l’on voit ; surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit ».
Pour Simone
Weil, l’attention est supérieure à la volonté. Ce n’est pas en forçant le réel
que nous accédons à la vérité, mais en nous rendant disponibles à sa connaissance.
Faire
attention — véritablement attention — n’est ni un effort de possession, ni une
prise sur le réel. Et ce à quoi nous prêtons une attention pure, nous cessons
de vouloir le posséder : nous le recevons.
L’attention
ne supprime pas l’action ; elle la rend juste, mesurée et adaptée. L'action n'est
illusoire que si elle est aveuglée par le volontarisme et le manque d’humilité.
Ainsi, dans
le tumulte présent, la tentation est grande de réagir, de s’agiter, de chercher
des prises immédiates. Mais cette agitation n’est-elle pas une forme de
fuite ?
Les
événements internationaux actuels nous ramènent à notre précaire condition humaine et
fragilisent l’idée que tout serait maîtrisable ou réductible à nos volontés, malgré tout le temps que nous perdons à nous donner l'illusion de comprendre, juger et d'être acteur.
C’est dans
cet espace contraint et accepté que nous pouvons poser une humble attention au murmure de l'humanité en quête de son destin ?
Affirmer qu’il y a un sens n’est pas une conclusion
imposée par un quelconque fatalisme. C’est sans doute la seule manière d’être
en tant qu’homme, en quête d'absolu, aspirant au bien et capable d’éternité.
Le monde ne nous ment pas : il est simplement incapable de répondre à tout ce que nous espérons. Car comme le note Simone Weil, « nous désirons l’absolu et nous sommes placés dans le relatif ». Nous cherchons ce qui n’existe pas pleinement en ce monde : le bien pur dont nous avons l’intuition. Nous le projetons alors sur des biens passagers, que nous chargeons d’une promesse qu’ils ne peuvent tenir.
Dès lors,
certaines représentations — comme celle d’un progrès continu ou d’un avenir
nécessairement meilleur — sont fragiles. Non parce que l’histoire
les réfute absolument, mais parce qu’elle en montre les limites.
Le
brouillard laisse ainsi percer la lumière.
Car peut-être la lumière n’a-t-elle jamais disparu.
Peut-être avons-nous simplement refusé de la voire et de la reconnaître, parce qu’elle ne se
laisse pas saisir par la volonté, parce qu’elle exige d’abord une
transformation du regard.
Il ne s’agit
plus alors de vouloir que tout aille mieux., conformément au rêve illusoire du progrès infini de l'humanité. Il s’agit d’apprendre à regarder autrement des événements précaires, relatifs,
terrestres, trop humains, comme des bégaiements da sn notre quête maladroite d'un bien qui nous dépasse pour être inatteignable.
La sagesse
n’est pas volontariste.
Elle demande
une chose plus difficile : demeurer attentif.
Rester
droit, non par crispation de la volonté, mais par fidélité à ce que le réel
donne à voir.
Chez Weil,
l’attention est une forme de participation à la vérité.
Chez Thibon, l’acceptation de l’ignorance ouvre à une lumière qui nous dépasse
— sans jamais nous la livrer comme une possession.
Alors,
peut-être que dans ce moment troublé, la seule question n’est pas : que
devons-nous faire ? Quelles certitudes avons-nous ?
Mais :
sommes-nous capables de voir ?
Voir sans
déformer.
Voir sans vouloir posséder.
Voir sans projeter sur le monde ce qu’il ne peut contenir.
Voir pour
faire surgir ce qui sourd derrière le brouillard comme la source derrière la roche.
Car il est
possible que la lumière soit là, discrète, presque silencieuse — non pas à
conquérir, mais à accueillir.
Dire qu’il y
a un sens, qu’un bien absolu existe, n'est pas le résultat d'une démonstration; c'est l'aboutissement de cet effort d'attention qui nous permet de voir ce qui agit derrière ce qui est contingent.
Ce
sens est entouré de mystère.
Et c’est ce point que Gustave Thibon éclaire d’une formule simple : « J’avoue ne pas
savoir. Si je savais, je n’aurais pas à croire. Je fais confiance au mystère. »
Ainsi, les
événements qui nous inquiètent peuvent devenir autre chose qu’un motif de
trouble. Ils sont l’occasion d’un déplacement : non pas renoncer à
agir, mais refuser d’agir sans voir.
Car derrière
les brouillards que produit l’humanité, il devient évident — sans pouvoir
le prouver — qu’une lumière demeure.
Et que notre tâche ne soit pas de la fabriquer ou de la nier, mais de ne plus la refuser à la manière de Pascal ou du poète anonyme " Puisque tu ne peux savoir, tiens toi dans la partie la plus ensoleillée du doute".

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