La guerre en Iran est autant une source d'interrogations que d'inquiétudes. Chacun y projette ses craintes, ses espoirs, ses certitudes, ses jugements moraux comme ses convictions personnelles. Il en va ainsi des nombreux experts et analystes sollicités dans les médias.
A ce titre ce conflit est un miroir déformant de la réalité autant que l'angle mort de notre regard occidental.
Je voudrais comprendre la situation internationale sans m’en tenir aux discours dominants; ce qui n'est pas sans mal.
A cet effet je guette régulièrement par exemple les interventions d’Emmanuel Todd. L’intérêt que je lui porte ne tient pas à une adhésion à ses convictions d'homme de gauche, ou à ses analyses souvent à contre-courant, mais à son exigence intellectuelle rare; elle est marquée par sa capacité à structurer ses analyses de manière aussi objective que rigoureuse et à celle d'accepter de se remettre en cause. Cet homme pousse son auditoire à s’interroger. Qu’il est agréable d’écouter un « expert » qui n’est pas sûr de lui !
Son ouvrage La Défaite de l’Occident proposait déjà une lecture exigeante du déclin occidental. Une conférence récente prolonge sa réflexion, notamment à travers le cas iranien.
J'ai essayé d'en retirer quelques réflexions.
Une question s’impose d’emblée : cherchons-nous
réellement à comprendre l’Iran, ou projetons nous sur lui nos propres
catégories ?
Une première idée forte se dégage très vite : notre connaissance
de l’Iran pourrait être biaisée. Nous croyons observer une société religieuse,
idéologique, archaïque. Mais est-ce une description du réel… ou le reflet de
nos propres schémas d’interprétation ?
E. Todd part de différents constats. Malgré un régime théocratique, la société iranienne n’est pas
profondément religieuse dans ses pratiques. Celle-ci présenterait même des
caractéristiques proches des sociétés occidentales — faible fécondité, haut
niveau d’éducation, forte proportion d’ingénieurs et de cadres scientifiques.
Comment expliquer qu’un pays perçu comme archaïque parce que dirigé par des
fondamentalistes violents et tortionnaires permette l’éclosion d’un peuple évolué,
intelligent, stratège, aux compétences techniques avancées ?
Poursuivons avec l’exemple du statut des femmes
iraniennes qui nous émeut à juste titre; le récit d'une femme iranienne uniquement "victime et
soumise" devrait selon lui être nuancé. Car la réalité est celle d'une population
féminine ultra-moderne, éduquée et consciente, qui vit dans un carcan juridique
islamiste contraignant. Cette juxtaposition d’avancées éducatives et de
contraintes légales crée des tensions débouchant sur des atteintes
insupportables aux libertés. Il y a une tension permanente entre une société
civile qui a déjà fait sa transition culturelle et un État qui refuse de la
suivre. Situation complexe donc que notre regard polarisé ne sait pas analyser dans sa globalité (sans que ceci ne puisse justifier les repressions en cours).
Si cette lecture est juste, elle impose un déplacement radical : le problème ne serait pas ce que nous ignorons, mais la manière dont nous interprétons ce que nous voyons (toujours voir ce que l’on voit...). Et si notre erreur n’était pas un manque d’information, mais une incapacité à lire correctement le réel ?
Face à ces paradoxes le questionnement suscité par E. Todd est de savoir si nous pouvons sérieusement imaginer
l’évolution de l’Iran selon notre modèle occidental et en fonction de nos propres schémas ?
Dans cette perspective, une autre hypothèse émerge,
plus inconfortable encore : en cherchant à contenir le régime iranien depuis
1979, l’Occident aurait-il contribué à renforcer ses structures les plus dures
? Peut-on, en voulant affaiblir un adversaire, produire l’effet inverse ?
Remarques de Todd que conforte le durcissement apparent du régime iranien décapité
par les bombardements israélo américains.
Ce questionnement est d’autant plus fort que nous nous
l’interdisons au motif - fondé - que ce régime est insoutenable… Sans renoncer à le condamner
sommes-nous capables d’aller au bout de la réflexion imposée par l'analyse de ces
paradoxes ?
On déborde alors le cas iranien. L’Occident serait-il
incapable d’imaginer le pire, même lorsque celui-ci se déploie sous ses yeux ?
Ou incapable d’accepter ce qu’il voit ?
E. Todd ose ici un parallèle audacieux avec certains aveuglements historiques comme celui face à la shoah.
Et il n'hésite pas à forcer le trait sur la barbarie dont l'occident fait preuve dans ses combats passés et actuels au Moyen-Orient. La réalité d'une dictature même sanglante nous donne-t-elle tous les droits? Au nom de principes que nous transgressons dans ces combats? Toutes questions aussi délicates, difficiles que dérangeantes…
La question n’est pas seulement de savoir si
ce parallèle est juste, mais aussi ce qu’il révèle plus en profondeur: une difficulté profonde à
intégrer des réalités qui contredisent nos cadres mentaux.
Dès lors, une inversion troublante apparaît. Les
régimes autoritaires — Chine, Russie, Iran —il prend le soin de rappeler qu’il
ne les soutient pas- semblent, selon lui, animés par une rationalité
stratégique identifiable. À l’inverse, les démocraties occidentales donnent
le sentiment d’une errance stratégique. Qu’est-ce qu’un régime “rationnel” et efficace: celui qui
partage nos valeurs, ou celui qui atteint ses objectifs ?
E. Todd critique ici le « nihilisme » occidental : une
incapacité à hiérarchiser les priorités, à aligner les discours et les actes ; l’errance des Etats européens comme des USA face à V. Poutine ou Xi Jinping.
En forçant le trait ne fait-il pas ainsi surgir une autre interrogation fondamentale ?
Notre "anthropologue et historien" relie notre évolution collective et politique à l’affaiblissement des repères, notamment sous l’effet d’idéologies supranationales. Il en tire une autre idée dérangeante - il insiste sur le fait que ce faisant il pense contre lui-même….- le sentiment national rendrait intelligent et efficace !
Mais où se situe la frontière entre cohésion et
fermeture ? Entre lucidité collective et dérive autoritaire ?
Ce raisonnement prolonge directement celui de La
Défaite de l’Occident, où le déclin n’est pas seulement économique ou
stratégique, mais anthropologique. Une perte de capacité à produire du sens, à
se projeter, à agir collectivement.
Si ses grilles d'analyse sont pertinentes, une question s’impose :
une civilisation peut-elle décliner sans en avoir conscience, ou en refusant de
l’admettre ? Et ce déclin prend-il la forme d’un choc brutal, ou d’une dérive
lente, presque imperceptible ?
Dès lors, il ne s’agit plus seulement de savoir si
l’Iran cédera sous la pression américaine. Mais si l’Occident est encore capable d’un acte
de décision souveraine, réfléchi et raisonné. Agit-il encore en fonction de ses
intérêts fondamentaux, ou seulement en fonction de ses propres discours et proclamations morales ?
Et si derrière le fameux brouillard de la guerre, le
véritable angle mort n’était pas l’Iran, mais nous-mêmes ?

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