dimanche 21 juin 2026

L’ÉTAT JANUS : DE L’IMPUISSANCE REGALIENNE A L’EMPRISE THERAPEUTIQUE

Notre État offre les deux visages de sa déconfiture. Démuni face au narcotrafic ou à la pédo-criminalité, il retrouve soudain l’illusion de sa toute-puissance lorsqu’il s’agit de nous protéger contre les effets de la canicule. Côté pile et côté face de la même défaillance.



La défaillance systémique de la lutte contre la pédo-criminalité

Laissons de côté le narcotrafic pour nous concentrer sur la pédo-criminalité.

Il y a quelques jours, sur CNEWS, l’un de mes confrères et amis du barreau de Marseille, Michel Amas — engagé depuis des années avec un courage et une abnégation exemplaires au service de l’enfance maltraitée — a dressé un constat sans ambiguïté : « La lutte contre la pédophilie n'existe pas en France aujourd'hui. »



Il affirme que les services de l’État disposent des informations et des renseignements nécessaires sur les réseaux actifs, mais qu’ils n’agissent pas. Il ne s’agit donc pas d’un simple laisser-faire, mais d’une absence - refus ? - d’action dont les conséquences sont aussi fautives qu’irresponsables.

J’insiste : lorsqu’un professionnel sérieux, avocat d’expérience, il qui défend quotidiennement des enfants et des parents dans les contentieux de la protection de l’enfance tient de tels propos, nous avons le devoir de regarder le réel en face et d’en tirer les conséquences.

Oui, c’est d’une faillite systémique qu’il s’agit.

Le contraste des zèles

Pendant ce temps, la canicule surgit et l’État se réveille : omniprésent, suractif, fébrile.

Principe de précaution à l’œuvre, tout est mobilisé pour prévenir, soigner, empêcher, gérer. Les circulaires pleuvent ; les préfets sont mobilisés. La température des logements, l’ombre des cours d’école, la quantité d’eau à boire, les climatiseurs à acquérir : chacun est sollicité, avisé, encadré.

Personne ne contestera que la chaleur puisse tuer ni que la prudence s’impose. Mais le contraste saute aux yeux : une faiblesse vertigineuse lorsqu’il s’agit de traquer et d’éradiquer la pédo-criminalité dans les structures accueillant des enfants ; une surabondance normative dès qu’il s’agit de régenter le quotidien des citoyens.

Comment expliquer qu’un État soit incapable de garantir l’inviolabilité des enfants qu’on lui confie tout en se montrant si zélé lorsqu’il s’agit d’orchestrer notre hydratation, nos activités physiques ou nos sorties estivales ?

La réalité est plus grave : nous avons sous les yeux les deux faces d’une même crise de l’autorité politique.

La métamorphose de l’autorité : du bien commun à la gestion des risques

Véritable Janus, notre État n’est pas seulement contradictoire ; il est le symptôme d’un basculement profond. Défaillant dans ses missions régaliennes, il devient tentaculaire dans ses missions de précaution. Étrange combinaison d’impuissance et d’emprise.

À première vue, rien n’est plus éloigné de l’incapacité à lutter contre la pédo-criminalité que l’hyperactivité administrative déployée à chaque épisode caniculaire. Pourtant, ces deux réalités procèdent d’une même crise de l’autorité politique.

Gouverner, au sens classique du terme, consiste à orienter une communauté vers un bien commun reconnu comme tel. Cela suppose de pouvoir distinguer le juste de l’injuste, hiérarchiser les priorités, sanctionner les atteintes à l’ordre public et protéger les plus faibles. Une telle autorité ne peut toutefois s’exercer durablement que si elle sait au nom de quoi elle agit.

Comme l’enseignait Pie XII, l’autorité politique ne trouve pas sa légitimité en elle-même mais dans sa participation à un ordre moral objectif, inscrit dans la nature humaine et supérieur aux volontés particulières. Tant qu’elle demeure adossée à cet ordre, elle peut être ferme sans devenir arbitraire. Elle peut punir sans être oppressive et protéger sans être intrusive.

Mais lorsque cet horizon moral commun s’efface, l’autorité perd progressivement confiance en elle-même. Ne sachant plus clairement au nom de quoi elle commande, elle hésite à juger, à sanctionner et parfois même à nommer le mal. Elle devient prudente là où elle devrait être résolue et préfère souvent la gestion à la décision.

Or un pouvoir qui ne sait plus gouverner ne disparaît jamais. Il se transforme.

Pierre de Lauzun a remarquablement décrit ce phénomène lorsqu’il observe que, lorsque la fonction spirituelle ou morale s’affaiblit, le pouvoir temporel revient « drapé dans le manteau de la morale ». Ne pouvant plus gouverner au nom d’un ordre reconnu, il se met à moraliser. Il sensibilise, accompagne, prévient et encadre.

https://www.pierredelauzun.com/Le-pape-Francois-et-le-bien-commun?utm_source=chatgpt.com

Le déplacement est considérable. Là où l’autorité visait autrefois le bien commun, elle se concentre désormais sur la réduction des risques. Là où elle protégeait la cité contre les menaces réelles, elle cherche de plus en plus à prémunir chacun contre les aléas de l’existence.

C’est ainsi que prospère l’État thérapeutique.

Là où l’on parlait jadis de responsabilité, de prudence, de faute ou de vertu, nous parlons désormais de prévention, de parcours d’accompagnement, de protocoles et de dispositifs de sensibilisation. La logique politique cède progressivement la place à une logique médico-administrative où la question centrale n’est plus : « Que devons-nous faire pour vivre ensemble ? », mais : « Comment réduire statistiquement les comportements à risque ? »

L’illusion du pouvoir managérial

Cette évolution produit une conséquence paradoxale.

À force d’administrer, l’État ne sait plus gouverner. À force de gérer les risques ordinaires, il perd de vue les périls essentiels. À force de vouloir protéger chacun contre tout, il devient incapable de protéger tous contre quelques-uns.

Ne sachant plus orienter un peuple vers un destin commun, il se reconvertit en gestionnaire de comportements. On ne gouverne plus une nation ; on administre des flux, des données, des indicateurs et des procédures. On ne forme plus des citoyens ; on encadre des usagers.

L’État ne devient pas plus fort. Il se fait fort là où il est facile de l’être — sur les comportements ordinaires des honnêtes gens — et faible là où il devrait engager toute sa souveraineté : face à la criminalité organisée, aux violences les plus graves et aux atteintes fondamentales à l’ordre public.

C’est précisément ce que révèle le contraste entre la mobilisation spectaculaire contre les effets de la chaleur et l’impuissance dénoncée dans la lutte contre la pédo6criminalité. D’un côté, une administration prolixe, bavarde, omniprésente ; de l’autre, une incapacité persistante à remplir l’une des missions les plus élémentaires de toute autorité politique : protéger les enfants.

La démission du citoyen et l’avènement du majeur assisté

Cette transformation de l’État entraîne inévitablement une transformation du citoyen.

Dans la tradition chrétienne, la liberté n’est pas l’absence de contraintes mais la capacité de choisir le bien. La prudence est au cœur de la vie morale : il revient à la personne, à la famille et aux corps intermédiaires de discerner, d’assumer et, si nécessaire, de réparer. Le principe de subsidiarité repose précisément sur cette responsabilité.

L’État tutélaire se méfie de cette liberté. Il ne fait plus confiance aux familles pour protéger leurs enfants, aux communautés pour prendre soin des plus fragiles ni aux professionnels pour exercer leur métier en conscience. Il préfère les protocoles, les formulaires, les contrôles et les injonctions.

Il n’a confiance qu’en lui-même.

Sous prétexte de protéger, il déresponsabilise.

Sous prétexte d’accompagner, il se substitue.

Sous prétexte de prévenir, il prohibe.

Comme l’avait pressenti Gustave Thibon, le recul des vertus intérieures appelle inévitablement la multiplication des contraintes extérieures. À mesure que les hommes deviennent moins capables de se gouverner eux-mêmes, ils réclament davantage de règlements pour suppléer ce que la conscience n’assure plus.

La question politique fondamentale n’est alors plus :

« Comment former des hommes libres capables de se gouverner eux-mêmes selon le bien ? »

Elle devient :

« Comment réduire statistiquement les comportements à risque ? »

La personne humaine est progressivement ravalée au rang de variable d’ajustement dans un système de gestion des risques. L’adulte responsable s’efface peu à peu derrière la figure du majeur assisté : informé, encadré, conseillé, protégé, mais de moins en moins libre.

Voilà pourquoi ce même État devient incapable d’exercer pleinement ses fonctions régaliennes : face à un citoyen qu’il materne en permanence, il a désappris l’art de sanctionner et de réprimer les véritables barbares.

Conclusion : quel ordre voulons-nous ?

La vraie question n’est pas de savoir si l’État est quantitativement trop fort ou trop faible.

Elle est de savoir quel type d’autorité nous voulons servir et transmettre.

Voulons-nous persévérer dans l’illusion d’un pouvoir thérapeutique qui administre des risques parce qu’il ne sait plus gouverner des hommes ? Acceptons nous de demeurer un peuple sommé d’obéir à des consignes sanitaires ou météorologiques tandis que l’ordre public se délite et que la nation se fragmente ? Ou sommes-nous prêts à réaffirmer que la politique n’est pas d’abord un dispositif de protection hygiéniste, mais une vocation au service du bien commun ?

Il ne s’agit pas nécessairement de réclamer moins d’État au sens libéral du terme, mais de remettre l’État à sa juste place : ni Léviathan, ni nounou intrusive, mais serviteur d’un bien commun qu’il ne crée pas, qu’il ne possède pas, mais qu’il a le devoir de faire régner.

Et cela commence par le rétablissement d’une hiérarchie claire des priorités : protéger les plus faibles, garantir la sécurité, faire respecter la loi et restaurer les conditions d’une véritable liberté politique. C’est à cette condition seulement que l’État cessera d’être Janus pour redevenir pleinement ce qu’il doit être : le gardien du bien commun.

1 commentaire:

  1. Quand l'Etat n'agit pas est ce volontaire ,ou de l'incompétence ?
    Quand il veut faire la "nounou" ,n'est ce pas juste de la gestion de communication ?
    La nullité ,et l'hypocrisie de ceux qui sont en place aujourd'hui est flagrante
    Vivement des personnes volontaires et decidées à servir uniquement la France et les Français, et pas leur minables égos ou des puissances étrangères !

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