Je suis à nouveau saisi par le passéisme des analyses du clan « conservateur », de cette droite qui mn’en finit pas de courir après l’histoire.
On pourra restaurer toutes les cathédrales,
célébrer toutes les fêtes, enseigner tous les classiques, multiplier les
commémorations et protéger les monuments, on pourra dénoncer toutes les
trahisons et les mémoricides, on pourra entourer le passé de tous les soins
imaginables cela ne suffira pas à nous empêcher de mourir si nous ne sommes pas
capables de nous projeter vers l’avenir.
Une civilisation ne demeure pas vivante parce
qu’elle conserve son passé mais quand elle est capable d’en faire quelque
chose. Une civilisation peut survivre comme objet d’étude, de visite ou de
mémoire tout en cessant d’exister comme réalité créatrice. Le musée peut être une
forme de rupture.
Sans volonté et capacité de transmettre, de digérer,
d’incarner, sans vision de l’avenir, aussi riche soit-il le passé ne nous est
d’aucune utilité.
Je vous invite ce soir à aller chercher dans
différentes directions les éléments d’une synthèse grâce à la méthode des
recoupements chère Gustave Thibon et Jean Ousset.
La distinction entre mémoire et transmission permet
de comprendre ce que José Ortega y Gasset avait formulé sous une autre forme
lorsqu’il écrivait « Nous ne choisissons pas le monde que nous
recevons. Nous naissons dans une histoire, une langue, une culture, une
communauté politique, une mémoire collective ». Le passé n’a de sens
que s’il est orienté vers une transmission. Débiteurs insolvables selon l’admirable
reprise par Jean Madiran, nous devons nous-même léguer pour construire l’avenir ;
ce qui veut dire être capable de s’approprier, de capitaliser et d’investir
pour reprendre un langage entrepreneurial.
Dans La Condition de l’homme moderne,
Hannah Arendt identifie la natalité comme étant la racine de l’action humaine.
« Le miracle qui sauve le monde, le domaine des affaires humaines, de sa
ruine normale et naturelle, est finalement le fait de la natalité. » Oui
tout commence et recommence avec des naissances, mais les naissances ne
viennent pas de nulle part.... Une civilisation vivante n’est pas seulement
celle qui se souvient. C’est celle dans laquelle quelque chose peut encore
commencer ou recommencer. Une société peut posséder une immense conscience
historique tout en étant devenue incapable d’initiative et de renouvellement.
La capacité de commencement ne doit pas être
confondue avec la rupture ou avec un progrès hors sol, pas plus qu’avec le
déracinement qui leur est consubstantiel. Dans L’Enracinement, Simone
Weil écrit que « l’enracinement est peut-être le besoin le plus important et
le plus méconnu de l’âme humaine ». Mais la racine sert à se développer pas
à se conserver. La volonté d’enracinement ne signifie pas l’immobilité. Une
racine n’existe que parce qu’elle nourrit une croissance, parce qu’elle permet
la montée de la sève. Une tradition qui ne nourrit plus aucune œuvre nouvelle
cesse progressivement d’être une source ; elle devient un décor qui vieillit,
se démode et ennuie.
L’historien Arnold Toynbee est parvenu à une
conclusion voisine par une voie entièrem ent différente. Pour lui les
civilisations ne meurent généralement pas parce qu’elles sont détruites de
l’extérieur mais parce qu’elles perdent leur force intérieure. Selon Toynbee,
les grandes cultures naissent lorsqu’une minorité créatrice répond avec succès
à un défi historique. Elles déclinent lorsque cette créativité disparaît,
lorsque l’imitation remplace l’invention, lorsque l’administration remplace
l’inspiration, lorsque les élites cessent d’être créatrices pour devenir
simplement gestionnaires. Le problème décisif n’est donc pas l’agression
extérieure. C’est l’épuisement intérieur.
Vaclav Havel, qui a cru voir disparaître sa
nation, éclaire la dimension morale de cet épuisement. Dans Le Pouvoir des
sans-pouvoir, il montre comment un régime peut perdurer sans vitalité
propre, en s’appuyant sur la répétition de slogans vidés de leur sens, sur des
institutions qui ne tiennent encore et des rites qui ne se perpétuent plus que mécaniquement,
par habitude. Tout subsiste en apparence, mais plus rien ne vit réellement. Ce
qu’il met ainsi au jour, ce n’est pas seulement un phénomène politique, mais
une forme de stérilité existentielle : une société peut continuer à fonctionner
tout en cessant d’être vraie. « Si le pilier principal du système est de
vivre dans le mensonge, il n’est pas surprenant que la menace fondamentale pour
lui soit de vivre dans la vérité. » Dès lors, la question décisive n’est
plus celle de la conservation des formes, mais celle de leur vérité vécue. Une
société ne renaît pas parce qu’elle répète des formules héritées, même
fidèlement. Elle renaît lorsque certains acceptent de vivre effectivement selon
ce qu’ils professent, c’est-à-dire de réintroduire de la cohérence entre les
mots, les actes et le réel. La mémoire ne suffit pas à produire une renaissance
; seule une vérité incarnée peut lui rendre sa fécondité.
À ce stade, une convergence apparaît. Ortega,
Arendt, Weil, Toynbee et Havel appartiennent à des univers intellectuels très
différents. Leurs analyses ne sont pas identiques. Pourtant elles se
rejoignent.
Tous décrivent une crise qui apparaît lorsque
l’héritage cesse de devenir action. Chez Ortega, il doit devenir tâche ; chez
Arendt, commencement ; chez Weil, obligation ; chez Toynbee, réponse créatrice
; chez Havel, vérité vécue. Une civilisation ne survit pas grâce à la seule
conservation de son patrimoine voir de son identité. Elle survit grâce à la
transformation créatrice de ce qu’elle reçoit.
Le Cardinal Joseph Ratzinger a fait à ce sujet un
apport décisif. Car contrairement à ce que ses adversaires ont fait rentrer
dans les esprits le christianisme a toujours refusé deux erreurs opposées :
croire que la fidélité exige l’immobilité, ou croire que la nouveauté exige la
rupture. L’œuvre théologique du futur Pape Benoit XVI combat simultanément ces
deux illusions. Pour lui, la tradition n’est pas un musée. Elle est une réalité
vivante, la présence continue d’une origine qui féconde l’histoire. L’Église ne
transmet pas d’abord des objets culturels ; elle transmet la vie. La tradition
de la vie et la vie de la tradition...
C’est pourquoi les grandes périodes chrétiennes
furent aussi des périodes de création. Les Pères de l’Église ont élaboré des
synthèses intellectuelles toujours nouvelles. Le Moyen Âge a produit des
institutions inédites. La chrétienté a fait naître des formes artistiques,
juridiques, universitaires et politiques originales. À chaque époque, la même
foi a généré des expressions nouvelles. La continuité n’a jamais été une
répétition. La fidélité chrétienne n’a jamais consisté à reproduire
mécaniquement des formes anciennes. Elle a consisté à rendre présente une
vérité permanente dans des circonstances nouvelles. Autrement dit, le
christianisme n’a jamais survécu en conservant seulement. Il a stimulé un
engendrement.
Christopher Dawson permet alors de franchir une
étape supplémentaire. Pour lui, une civilisation ne se comprend pas d’abord
comme un système économique ou politique, mais comme le produit d’une dynamique
spirituelle. Toute culture vivante repose, selon lui, sur une impulsion
religieuse qui fournit l’énergie nécessaire à cet effort social soutenu qu’est
la civilisation. Lorsque cette source spirituelle se tarit ou se sécularise, la
société peut continuer à fonctionner, mais elle se dévitalise et entre en décadence.
Lorsqu’une culture perd sa source spirituelle,
elle peut conserver ses institutions qui néanmoins deviennent progressivement
des coquilles vides. Dawson rejoint ici Toynbee tout en lui donnant un
fondement plus profond. Le déclin n’est pas seulement un phénomène politique ;
il est d’abord une perte de fécondité spirituelle. Une culture cesse de produire
parce qu’elle ne sait plus pourquoi elle produit.
Dès lors tout s’éclaire.
La véritable fracture ne passe donc pas entre
conservateurs et progressistes. Elle passe entre deux formes de fidélité. La
première est stérile, protectrice, défensive qui enferme. La seconde est
féconde, fertile et offensive qui crée. Et c’est la transmission qui relie le
passé à l’avenir grâce à l’esprit qui l’anime.
Une civilisation ne meurt pas lorsqu’elle oublie
tout mais lorsqu’elle ne sait plus quoi faire de ce dont elle a reçu le legs. Le
danger décisif est la stérilité.
Car une civilisation demeure vivante lorsqu’elle
transforme son héritage en promesse.
Elle commence à mourir lorsque son passé cesse
d’être une source pour devenir un refuge.
Sortons de nos musées et de nos citadelles et de nos tanières identitaires. Cessons d'être des exilés de l'intérieur, de pleurer sur notre sort et sur les attaques contre notre patrimoine identitaire. Il ne tient qu'à nous de lui donner la puissance créatrice et la force des plus beaux rêves. Ce n'est peut6être pas la fin....

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