L'entrée dans la lecture de La Divine Comédie nécessite quelques remarques préalables.
À une époque où le latin demeurait la langue de la culture
et où le provençal des troubadours rayonnait encore dans toute l'Europe, Dante
choisit d'écrire son œuvre en toscan, la langue de son peuple. Ce choix
contribuera de manière décisive à faire du toscan la langue littéraire
italienne. Plusieurs siècles plus tard, Frédéric Mistral, prix Nobel de
littérature, fera le chemin inverse en choisissant d'écrire son œuvre en
provençal afin d'en préserver la richesse et la dignité. Deux démarches
opposées, mais inspirées par une même conviction : la langue est fondatrice ;
elle porte une vision du monde.
Deuxième remarque : la lecture de cette œuvre immense
exige un véritable effort des lecteurs étrangers à l'univers médiéval que nous
sommes. Aborder La Divine Comédie sans préparation conduit souvent à l'abandon.
La Divine Comédie n'est pas un livre qu'on lit comme un roman. C'est une œuvre
à plusieurs niveaux : récit, poésie, théologie, philosophie, politique,
psychologie et mystique. Le récit de Dante est profondément incarné dans la
culture de son époque. Sans guide, beaucoup de passages restent opaques ; avec
un bon fil conducteur, elle devient d'une richesse extraordinaire. Les notes de
bas de page suffisent généralement ; quelques recherches complémentaires
permettent parfois d'éclairer toute la richesse du texte.
Troisième remarque : Dante est à la fois l'auteur, le
narrateur et le pèlerin. C'est lui qui raconte, mais c'est aussi lui qui
avance, qui doute, qui apprend. Son histoire devient ainsi celle de chacun de
nous. Cette distinction est essentielle, car ces trois regards se répondent
constamment.
Il faut enfin se laisser porter par le chant de cette
poésie et chercher à en pénétrer la profondeur. Les sens du poème médiéval sont
à la fois littéral, moral, allégorique et anagogique. Dante ne nous entraîne
pas dans un monde imaginaire, mais dans un univers spirituel nourri par une
réflexion ; « spirituel » ne signifiant d'ailleurs pas « religieux ». Il s'agit
avant tout de la vie intérieure dont notre époque, si riche en savoirs et en
techniques, semble parfois avoir perdu le goût. C'est peut-être là, ainsi que
dans la riche analyse anthropologique qui sous-tend ce poème, que réside
l'actualité la plus profonde de La Divine Comédie : elle nous invite à nous
interroger sur le bien et le mal, la liberté, la justice, l'espérance, notre
destinée et les fins dernières.
Le moment est venu de nous lancer! Dès les trois premiers chants, tout est annoncé. Le cadre est installé.
Chant I : L'homme perdu face à son destin
La Divine Comédie est composée de trois livres : L'Enfer,
Le Purgatoire et Le Paradis. Dès le premier chant de L'Enfer, Dante nous donne
la clé de lecture de toute son œuvre et annonce le sens du voyage qu'il
s'apprête à entreprendre.
« Au
milieu du chemin de notre vie, je me retrouvai dans une forêt obscure, car la
voie droite était perdue. »
Le voilà perdu dans une forêt obscure. Devant lui s'élève
une colline baignée de lumière, mais une panthère, un lion et une louve lui
barrent le chemin et le repoussent vers la vallée.
C'est alors qu'apparaît Virgile, que Dante reconnaît
immédiatement comme son maître. Le grand poète latin lui propose de le guider.
Dès les premiers vers, Dante énonce une vérité essentielle : l'homme ne se
sauve pas seul. Il a besoin d'être éclairé, guidé et soutenu.
Virgile accompagnera Dante à travers l'Enfer et le Purgatoire. Mort avant le christianisme, il symbolise la raison humaine dans ce qu'elle a de plus noble, ouverte à la dimension spirituelle sans relever encore de la révélation chrétienne. Dante montre ainsi que la raison est indispensable : elle permet de comprendre, de discerner, d'identifier les causes de nos égarements, bien qu'elle ne suffise pas encore à conduire jusqu'à Dieu.
Ce premier chant contient une intuition d'une étonnante
modernité. Comme nous l’avons tant de fois souligné, nous croyons que la
liberté consiste à pouvoir choisir ce que nous voulons. Dante répond qu'elle
consiste d'abord à choisir ce qui accomplit véritablement la personne humaine.
Livré à lui-même, l'homme ne devient pas plus libre ; il risque au contraire de
s'égarer dans sa propre « forêt obscure ».
De chant en chant, de cercle en cercle, Dante, guidé par
Virgile, nous invitera ainsi à mieux nous connaître et à nous placer de manière
exigeante devant l'enjeu de nos vies.
Chant II : La grâce précède le voyage
Pourtant, dès le Chant II, tout semble s'interrompre.
Dante est saisi par le doute :
« Je
ne suis ni Énée, ni Paul ; pourquoi me croirait-on digne d'un tel voyage ? »
Dante ne doute pas par manque de foi ; il mesure
simplement l'immensité de la mission qui lui est proposée avec l'assistance de
Virgile. Il est humble.
La réponse de Virgile ouvre la véritable dimension du
poème. S'il est là, ce n'est pas par hasard. Toute une chaîne de salut s'est
mise en mouvement avant même qu'il en ait conscience.
Les paroles de Béatrice, qui prendra la place de Virgile
pour le conduire à travers le Paradis, résument la logique de La Divine Comédie
:
« Amour
m’envoie qui me fait te parler. »
Et Lucie ajoute :
«
Ton fidèle a maintenant besoin de toi, et moi à toi je le recommande. »
Buti interprète les trois femmes comme les différentes
formes de la grâce :
- Marie : la grâce prévenante (Dieu prend l'initiative avant tout mérite de l'homme) ;
- Lucie : la grâce illuminante (elle éclaire l'intelligence) ;
- Béatrice : la grâce opérante (elle met en mouvement le salut en envoyant Virgile).
Le pèlerin découvre ainsi qu'il n'est pas seul. Avant
même qu'il ne cherche Dieu, Dieu vient à sa rencontre. Sans qu'il le sache, une
chaîne de miséricorde s'est mise en mouvement : Marie, Lucie, Béatrice, puis
Virgile. Le salut ne naît pas d'abord de l'effort de l'homme ; il commence par
l'initiative gratuite de Dieu, qui appelle ensuite une réponse libre éclairée
par la raison.
Dès ce deuxième chant apparaît un autre des thèmes
fondamentaux de La Divine Comédie : la grâce ne supprime pas la liberté ; elle
la rend possible. Dieu ne contraint jamais Dante. Il lui envoie d'abord la
lumière pour comprendre, puis un guide pour avancer. La raison, symbolisée par
Virgile, éclaire le chemin ; la grâce rend le parcours possible. Le pèlerin
demeure libre de suivre ou de refuser. C'est précisément parce que Dieu
respecte jusqu'au bout cette liberté que le voyage possède une véritable valeur
spirituelle.
L'homme n'est pas diminué parce qu'il accepte d'être
aidé. C'est au contraire ainsi qu'il grandit.
Chant III : La porte de l'Enfer
Le Chant III conduit ensuite Dante devant la célèbre
porte de l'Enfer :
«
Par moi l'on va dans la cité dolente ;
Par
moi l'on va dans l'éternelle douleur ;
Par
moi l'on va parmi la race perdue.
La
justice anima mon sublime auteur ;
La
divine puissance, la suprême sagesse
Et
le premier amour me créèrent.
Avant
moi rien ne fut créé qui ne soit éternel, et moi je dure éternellement.
Vous
qui entrez, laissez toute espérance. »
Cette dernière phrase est souvent mal comprise, comme d'ailleurs l’économie
du salut que Dieu nous propose par sa Révélation. Elle ne signifie pas que Dieu
refuse de sauver les hommes, mais que ceux qui sont en Enfer ont, au terme de
toute une vie, définitivement refusé le salut.
L'Enfer n'est pas une vengeance divine. Il est
l'aboutissement d'une liberté qui a progressivement enfermé le pécheur dans ses
propres choix.
Nous devenons peu à peu ce que nous choisissons d'aimer.
Une fois la porte franchie, le poète nous présente les premiers damnés : les indifférents. Non pas les grands criminels, mais ceux qui n'ont jamais voulu choisir, ceux qui ne se sont jamais engagés, ceux qui ont préféré leur tranquillité à la vérité.
Ils ont passé leur existence à suivre le vent dominant et
leurs propres tendances. Ils sont maintenant condamnés à courir éternellement
derrière une bannière vide, tandis que des guêpes les harcèlent sans relâche.
À travers ce premier châtiment apparaît déjà l'un des
principes qui gouvernera tout l'Enfer : les peines ne sont jamais arbitraires.
Elles sont le miroir des fautes commises. Elles rendent visible ce que le péché
produisait déjà intérieurement.
L'indifférent voulait n'être atteint par rien ; désormais
il ne connaîtra plus jamais le repos.
Ainsi, dès les trois premiers chants, Dante révèle le
véritable sujet de son œuvre. Il ne cherche pas d'abord à satisfaire notre
curiosité sur l'au-delà. Il entreprend une immense exploration de la liberté
humaine. L'Enfer n'est pas seulement un lieu : il est la représentation de ce
que l'homme devient lorsque, jour après jour, il laisse ses choix l'éloigner de
la vérité et du bien.
À bientôt pour la suite !

En guise de clin d’œil, permets-moi, cher Bernard, de citer quelques lignes de Boualem Sansal dans »Le Français, parlons-en » :
RépondreSupprimer« il n’y a de peuple que dans une culture et une langue, de culture et de langue que dans la liberté, de liberté que dans le courage et l’honneur, de courage et d’honneur que dans l’amour de son pays et des siens. La rupture de la chaîne signe la mort du peuple et la dislocation du pays. »
CR