jeudi 13 août 2026

MON ETE AVEC DANTE (5)

Nous ne quittons pas encore le cercle les violents.


Chant XV — Brunetto Latini : damné mais aimé.

Il s'agit des violents contre Dieu, la nature et l’art. 

Désert de sable et pluie de feu… Dante et Virgile se protègent de cet univers impitoyable en longeant une levée de pierre bordant un ruisseau.

Les damnés y sont condamnés à marcher sans jamais pouvoir s’arrêter.

Dante reconnaît soudain Brunetto Latini, son ancien maître. Sans remettre en cause le jugement qui condamne celui-ci à l’Enfer, Dante demeure un disciple reconnaissant et respectueux ; aucune arrogance. Pour lui la vérité et la charité ne s’opposent pas. Acter le jugement d'un acte n’oblige pas à mépriser celui qui l’a commis ; la gratitude n’implique pas l’approbation.

Dans un dialogue d’une richesse et d’une délicatesse étonnantes Dante déclare notamment à Brunetto :

« Si ma demande a été comblée,

Vous ne seriez pas encore mis au banc de la vie humaine ;

Car dans ma mémoire est gravé, et me navré à présent,

La chère et bonne image paternelle de vous

Quand sur la terre vous m'enseigniez

Heure après heure comment l'homme se rend éternel ;

Quel gré je vous en sais durant toute ma vie,

Il faut que dans ma langue on le discerne. »

Ce chant est une méditation sur la transmission du maître au disciple, en même temps que sur la liberté de jugement que l’élève acquiert à l’égard de celui dont il a tant reçu.

Une faute, même grave, n’épuise jamais toute la vérité d’une personne.


Chant XVI — Florence : quand une cité perd son âme

Dante et Virgile avancent toujours sur le sable brûlant et sous la pluie de feu, lorsqu’ils rencontrent trois damnés condamnés à courir perpétuellement. Ceux-ci reconnaissent en Dante un Florentin ; ils l’appellent. Celui-ci s’arrête pour leur parler ; condamnés à courir sans relâche, ils se mettent donc à tourner autour de lui, comme des lutteurs qui s’observent avant le combat, le visage tourné vers Dante tandis que leurs pieds poursuivent leur ronde.

Ce tableau est à nouveau l’occasion pour Dante de revenir sur l’une de ses grandes obsessions : la décadence politique et morale de sa cité.

Ces trois hommes furent de grands Florentins. Ils lui demandent ce qu’est devenue Florence. Dante leur répond qu’elle s’est enrichie, mais qu’avec les fortunes nouvelles sont venus l’orgueil et la démesure.

À ces hommes d’un passé révolu, Dante manifeste son respect et sa reconnaissance pour ce qu'il leur doit:

« Je suis de votre terre, et depuis toujours

j'ai répété et écouté avec amour

vos actions et vos noms honorés. »

Quelles que soient leurs fautes, Dante n’oublie rien de ce qu’ils ont incarné. La Florence de ces hommes avait encore, à ses yeux, le sens de l’honneur, du courage et du bien commun. La nouvelle Florence est plus prospère, mais elle a perdu un pan de son âme. Le progrès matériel n’est pas nécessairement un progrès moral.

Dante ne s’interroge donc pas seulement sur les fautes personnelles de ceux qui gouvernent, mais sur la qualité morale de la cité elle-même. Une société peut croître en richesse et en puissance tout en perdant les vertus qui permettaient à ses membres de poursuivre ensemble un bien commun. Aucune communauté politique ne peut durablement subsister sans un minimum de vertus partagées et sans recherche du bien commun.

À la fin du chant, Virgile demande à Dante de jeter dans le vide la corde qu’il porte autour de la taille. Elle permet la remontée d’une créature extraordinaire : Géryon.

Avec ce surgissement s’achève le monde de la violence. Nous entrons dans celui de la fraude.


Chant XVII — Géryon : le mal qui inspire confiance

Géryon est un monstre qui possède un visage d’homme honnête et bienveillant; un corps magnifiquement coloré, des pattes velues et une queue de scorpion venimeuse.

En lui tout est faux, séduisant, dangereux.

La fraude travestit. Elle séduit, rassure, inspire confiance. Elle cache son jeu maléfique.

Au début de ce chant, Virgile invite Dante à aller voire les usuriers, assis sous la pluie de feu, les yeux fixés sur les bourses portant les armoiries de leurs familles qui pendent à leur cou. Ils hantés par l’argent auquel ils ont accordé une place qui ne lui appartenait pas. Il veut qu’il s’imprègne de leur peine.

Après quoi il peut aborder la descente dans le vide sur le dos de Géryon. Dante et Virgile enfourchent ainsi littéralement la fraude pour atteindre le cercle qui lui est consacré !

Dante a peur :

« Alors j’eus encore plus peur de la chute,

Car je vis des feux et j’entendis des plaintes ;

Et tout tremblant je resserrai mes jambes. »

Pourquoi la fraude est-elle, pour Dante, plus grave que la violence ?

Parce qu’elle détourne ce qui est proprement humain de sa finalité : la raison, la parole et la confiance.

L’animal peut attaquer violemment mais il ne peut pas élaborer un mensonge pour obtenir faussement la confiance et la retourner contre celui qu'il a séduit. L’homme a des tours dans son sac au-delà de la violence bestiale.

Celui qui inspire confiance et la trahit, est plus maléfique et coupable que le violent primaire.

Nos sociétés reposent sur une multitude de relations de confiance : envers les institutions, les entreprises, l’information, ceux avec lesquels nous contractons, ceux que nous aimons. Lorsque cette confiance disparaît, toute la vie commune devient plus difficile.

Dante était convaincu que la confiance est un bien moral fragile et indispensable à toute civilisation. D’où son choix...


Chant XVIII — Séduire, flatter : quand l’autre devient un moyen

Nous voici dans les Malebolge, les « fosses mauvaises » : une sorte d’entonnoir composé de dix fossés concentriques correspondant chacun à une forme particulière de fraude.

Dans la première sont punis les séducteurs et les entremetteurs, condamnés à marcher sous les coups des démons. Ils ont poussé les autres dans la direction qui servait leurs intérêts ; ils sont désormais eux-mêmes poussés à coups de fouet.

Parmi eux apparaît Jason, le héros des Argonautes. Dante ne nie rien de sa grandeur qui n’efface pas ses fautes à l’égard des femmes qu’il a séduites puis abandonnées.

On peut être grand par certains aspects et coupable par d’autres.

La seconde bolge est réservée aux flatteurs, plongés dans des excréments, images de leurs paroles vides.

Derrière la violence et la force des images, le chant est construit autour d’une même idée : l’instrumentalisation de l’autre, la manipulation.

Le séducteur utilise le désir.

L’entremetteur utilise les personnes.

Le flatteur utilise la parole.

Dans chaque cas, la relation humaine n’est plus recherchée pour elle-même : elle devient un moyen.

A travers ces descriptions Dante nous fait comprendre que la parole n’est pleinement humaine que lorsqu’elle demeure ordonnée à la vérité et qu’à défaut elle n’est que manipulation et donc fautive et condamnable.


Chant XIX — Quand la corruption atteint le sacré

Nous arrivons chez les simoniaques.

La simonie consiste à acheter ou vendre des biens, fonctions ou réalités spirituelles. C’est une marchandisation du sacré.

Dante s’en prend ici non à des ennemis de l’Église, mais à des hommes d’Église — notamment à des papes.

La bolge est percée de trous circulaires ressemblant à des fonts baptismaux. Dans chacun est plongé un damné, la tête en bas. Seuls dépassent les jambes et les pieds, dont les plantes sont brûlées par des flammes.

Ils ont renversé l’ordre des valeurs : ils sont eux-mêmes renversés !

Et le feu, symbole écclésial de la lumière et l’Esprit, n’éclaire plus : il brûle les clercs simoniaques.

Dante prononce alors l’un de ses plus violents réquisitoires contre la corruption ecclésiastique, sans pour autant attaquer l’Église. C’est précisément parce qu’il croit en Elle et en sa divinité qu’il juge avec une telle sévérité ceux qui utilisent une charge spirituelle à des fins de pouvoir ou d’enrichissement personnel.

Le poète nous suggère en même temps ce que nous avons beaucoup de mal à admettre ; une institution n’est pas réductible aux fautes de ceux qui la servent et la fidélité qu’on lui doit ne saurait imposer le silence sur les fautes de ceux qui la détournent de sa fin.

Plus une mission est élevée, plus sa corruption est grave. D’où l’intransigeance de Dante qui prend ici pour la première fois l'initiative de parler à la place de Virgile et de soutenir la condamnation de telle sorte que Virgile lui manifeste son admiration devant la fermeté de son analyse.

Dante est « mordu par la colère et par la conscience » ; pour une fois il n’exprime d’ailleurs aucune compassion à l’endroit des damnés. Il est vrai que la simonie comme d’autres fautes commises par des ecclésiastiques sont insupportables ...Hic et nunc !


Chant XX — Peut-on vouloir connaître ce qui ne nous appartient pas ?

La quatrième bolge accueille les devins, astrologues divinatoires, magiciens et faux prophètes.

Les damnés marchent lentement, la tête entièrement retournée vers l’arrière ! Leurs larmes coulent le long de leur dos... Virgile l’explique explicitement à propos d’Amphiaraüs : « parce que trop en avant il voulut voir, il regarde en arrière et marche à reculons ».

Ceux qui prétendaient voir trop loin devant eux sont condamnés à ne plus regarder qu’en arrière.

Dante, bouleversé, se met à pleurer. « Si Dieu permet […] que de cette lecture tu retires du fruit, pense toi-même si d’un œil sec je pus voir… »

Virgile qui vient d’admirer sa condamnation des simoniaques le reprend sévèrement. Il ne lui demande pas de devenir insensible à la souffrance, mais de ne pas transformer sa compassion pour le condamné en contestation du jugement porté sur ses actes. Quelle tension dans le nécessaire discernement, fil rouges dantesque récit : comment maintenir ensemble compassion et justice ?

Mais le chant est aussi une méditation sur notre rapport au temps.

L’avenir n’appartient qu’à Dieu. L’homme doit agir dans le présent, exercer sa raison, prévoir ce qui peut l’être et faire preuve de prudence, sans prétendre abolir l’incertitude de sa condition ni enfermer son action et celle des autres dans de vaines prédictions.

Dante ne condamne donc pas la prévision rationnelle. Il condamne la prétention à s’emparer d’un savoir qui ne nous appartient pas. Vouloir forcer la connaissance de l’avenir, c’est refuser cette part d’inconnu avec laquelle l’homme doit pourtant agir librement.

Reconnaître la Providence ne signifie pas pour autant se laisser passivement porter par une prétendue destinée. Il faut agir, choisir, discerner, tout en acceptant que le réel ne nous soit jamais entièrement donné à connaître ni à maîtriser.

La Providence apparaît ainsi comme un ordre que l’homme doit apprendre à reconnaître, même lorsqu’il lui échappe ou lui paraît terrible. Le voyage infernal est aussi une éducation du regard : Dante doit dépasser son émotion spontanée pour comprendre que le châtiment n’est pas arbitraire. Chaque peine rend visible la vérité spirituelle de la faute qu’elle punit.

Derrière les devins apparaît ainsi une tentation plus universelle : notre difficulté à accepter qu’une partie du réel et le temps nous échappent. La volonté de tout connaître pour tout maîtriser peut finir par nous aveugler.


Chant XXI — Quand une charge publique devient une propriété privée

Dante entre dans la cinquième bolge, réservée aux barattieri : ceux qui ont utilisé une charge publique pour leur intérêt privé — concussion, corruption, trafic d’influence, vente des décisions publiques.

Le ton change brutalement.

Les démons deviennent grotesques. Ils crient, se disputent, mentent. Nous entrons dans une sorte de farce noire.

La fosse est remplie d’une poix bouillante, noire et visqueuse, que Dante compare à celle utilisée par les ouvriers de l’arsenal de Venise pour calfater les navires.

Les corrompus y sont plongés. Lorsqu’ils tentent de remonter, les démons les harponnent et les replongent dans la poix.

La corruption se nourrit et se sert de l’opacité.

Les accords douteux se cachent. Les intérêts véritables se dissimulent. Les décisions publiques paraissent servir une fin alors qu’elles en servent secrètement une autre.

La poix cache.

Les démons trompent.

Les fraudeurs dissimulent.

Mais la corruption détruit surtout la confiance. Celui qui exerce une fonction publique a reçu un pouvoir qui n’est pas à lui : il lui a été confié pour servir le bien commun.

Le corrompu inverse cette relation. Il transforme en avantage personnel ce qui ne lui avait été confié que pour servir les autres.

Plus de sept siècles ont passé.

Nous ne sommes pas dépaysés.


Détourner le bien

Ces sept chants sont traversés par une même idée.

Dante ne nous présente pas le mal comme une réalité autonome qui viendrait concurrencer le bien. Il nous montre des biens détournés de leur juste fin.

L’affection peut être détournée.

La prospérité d’une cité peut cesser de servir le bien commun.

L’intelligence peut servir la fraude.

La séduction peut transformer l’autre en instrument.

La parole peut flatter au lieu de dire vrai.

L’argent peut acheter ce qui ne devrait jamais être à vendre.

La recherche de connaissance peut devenir volonté de maîtrise.

La fonction publique peut devenir moyen d’enrichissement personnel.

Or aucun de ces biens n’est mauvais en lui-même.

L’intelligence est bonne. La parole également. L’argent est utile. Le pouvoir est nécessaire. La connaissance est un bien. La confiance est indispensable.

Le mal apparaît lorsque notre liberté les détourne de la fin à laquelle ils étaient ordonnés.

Le mal ne crée rien ; il déforme ce qui était bon.

Voilà pourquoi la fraude nous entraîne plus profondément dans l’Enfer que la violence. Dans la violence, l’homme utilise sa force contre l’autre. Dans la fraude, il met au service du mal ce qui devrait précisément l’élever : son intelligence, sa parole et sa liberté.

Les chants suivants iront encore plus loin.

Lorsque l’homme s’habitue à déformer le vrai, il finit lui-même par être déformé par ce qu’il fait.


Ce billet a été construit et écrit avec l’aide d’une intelligence artificielle

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