Nous ne quittons pas encore le cercle les violents.
Chant XV — Brunetto Latini : damné mais aimé.
Il s'agit des violents contre Dieu, la nature et l’art.
Désert de sable et pluie de feu… Dante et Virgile se protègent de cet
univers impitoyable en longeant une levée de pierre bordant un ruisseau.
Les damnés y sont
condamnés à marcher sans jamais pouvoir s’arrêter.
Dante reconnaît
soudain Brunetto Latini, son ancien maître. Sans remettre en cause le jugement
qui condamne celui-ci à l’Enfer, Dante demeure un disciple reconnaissant et
respectueux ; aucune arrogance. Pour lui la vérité et la charité ne
s’opposent pas. Acter le jugement d'un acte n’oblige pas à mépriser celui qui l’a commis ;
la gratitude n’implique pas l’approbation.
Dans un dialogue d’une
richesse et d’une délicatesse étonnantes Dante déclare notamment à Brunetto :
« Si ma
demande a été comblée,
Vous ne seriez
pas encore mis au banc de la vie humaine ;
Car dans ma
mémoire est gravé, et me navré à présent,
La chère et bonne
image paternelle de vous
Quand sur la
terre vous m'enseigniez
Heure après heure
comment l'homme se rend éternel ;
Quel gré je vous
en sais durant toute ma vie,
Il faut que dans
ma langue on le discerne. »
Ce chant est une
méditation sur la transmission du maître au disciple, en même temps que sur la
liberté de jugement que l’élève acquiert à l’égard de celui dont il a tant
reçu.
Une faute, même
grave, n’épuise jamais toute la vérité d’une personne.
Chant XVI — Florence : quand une cité perd son âme
Dante et Virgile avancent toujours
sur le sable brûlant et sous la pluie de feu, lorsqu’ils rencontrent trois
damnés condamnés à courir perpétuellement. Ceux-ci reconnaissent en Dante un Florentin ;
ils l’appellent. Celui-ci s’arrête pour leur parler ;
condamnés à courir sans relâche, ils se mettent donc à tourner autour de lui,
comme des lutteurs qui s’observent avant le combat, le visage tourné vers Dante
tandis que leurs pieds poursuivent leur ronde.
Ce tableau est à nouveau l’occasion
pour Dante de revenir sur l’une de ses grandes obsessions : la décadence
politique et morale de sa cité.
Ces trois hommes furent de grands Florentins. Ils lui demandent ce
qu’est devenue Florence. Dante leur répond qu’elle s’est enrichie, mais qu’avec
les fortunes nouvelles sont venus l’orgueil et la démesure.
À ces hommes d’un passé
révolu, Dante manifeste son respect et sa reconnaissance pour ce qu'il leur doit:
« Je suis de votre terre,
et depuis toujours
j'ai répété et écouté avec
amour
vos actions et vos noms
honorés. »
Quelles que soient leurs
fautes, Dante n’oublie rien de ce qu’ils ont incarné. La Florence de ces hommes
avait encore, à ses yeux, le sens de l’honneur, du courage et du bien commun.
La nouvelle Florence est plus prospère, mais elle a perdu un pan de son âme. Le
progrès matériel n’est pas nécessairement un progrès moral.
Dante ne s’interroge donc pas seulement sur les fautes personnelles de ceux qui gouvernent, mais sur la qualité morale de la cité elle-même. Une société peut croître en richesse et en puissance tout en perdant les vertus qui permettaient à ses membres de poursuivre ensemble un bien commun. Aucune communauté politique ne peut durablement subsister sans un minimum de vertus partagées et sans recherche du bien commun.
À la fin du chant, Virgile
demande à Dante de jeter dans le vide la corde qu’il porte autour de la taille.
Elle permet la remontée d’une créature extraordinaire : Géryon.
Avec ce surgissement
s’achève le monde de la violence. Nous entrons dans celui de la fraude.
Chant
XVII — Géryon : le mal qui inspire confiance
Géryon est un monstre qui possède un visage d’homme honnête et bienveillant; un corps magnifiquement coloré, des pattes velues et une queue de scorpion venimeuse.
En lui tout est
faux, séduisant, dangereux.
La fraude travestit.
Elle séduit, rassure, inspire confiance. Elle cache son jeu maléfique.
Au début de ce
chant, Virgile invite Dante à aller voire les usuriers, assis sous la pluie de
feu, les yeux fixés sur les bourses portant les armoiries de leurs familles qui
pendent à leur cou. Ils hantés par l’argent auquel ils ont accordé une place
qui ne lui appartenait pas. Il veut qu’il s’imprègne de leur peine.
Après quoi il peut
aborder la descente dans le vide sur le dos de Géryon. Dante et Virgile
enfourchent ainsi littéralement la fraude pour atteindre le cercle qui lui est
consacré !
Dante a peur :
« Alors j’eus
encore plus peur de la chute,
Car je vis des
feux et j’entendis des plaintes ;
Et tout tremblant
je resserrai mes jambes. »
Pourquoi la
fraude est-elle, pour Dante, plus grave que la violence ?
Parce qu’elle
détourne ce qui est proprement humain de sa finalité : la raison, la parole et
la confiance.
L’animal peut
attaquer violemment mais il ne peut pas élaborer un mensonge pour obtenir faussement la
confiance et la retourner contre celui qu'il a séduit. L’homme a des tours
dans son sac au-delà de la violence bestiale.
Celui qui inspire
confiance et la trahit, est plus maléfique et coupable que le violent primaire.
Nos sociétés
reposent sur une multitude de relations de confiance : envers les institutions,
les entreprises, l’information, ceux avec lesquels nous contractons, ceux que
nous aimons. Lorsque cette confiance disparaît, toute la vie commune devient
plus difficile.
Dante était
convaincu que la confiance est un bien moral fragile et indispensable à toute
civilisation. D’où son choix...
Chant
XVIII — Séduire, flatter : quand l’autre devient un moyen
Nous voici dans
les Malebolge, les « fosses mauvaises » : une sorte d’entonnoir composé de dix
fossés concentriques correspondant chacun à une forme particulière de fraude.
Dans la première
sont punis les séducteurs et les entremetteurs, condamnés à marcher sous les
coups des démons. Ils ont poussé les autres dans la direction qui servait leurs
intérêts ; ils sont désormais eux-mêmes poussés à coups de fouet.
Parmi eux
apparaît Jason, le héros des Argonautes. Dante ne nie rien de sa grandeur qui n’efface pas ses fautes à l’égard des femmes qu’il a séduites
puis abandonnées.
On peut être
grand par certains aspects et coupable par d’autres.
La seconde bolge
est réservée aux flatteurs, plongés dans des excréments, images de leurs
paroles vides.
Derrière la violence
et la force des images, le chant est construit autour d’une même idée : l’instrumentalisation
de l’autre, la manipulation.
Le séducteur
utilise le désir.
L’entremetteur
utilise les personnes.
Le flatteur
utilise la parole.
Dans chaque cas,
la relation humaine n’est plus recherchée pour elle-même : elle devient un
moyen.
A travers ces descriptions
Dante nous fait comprendre que la parole n’est pleinement humaine que
lorsqu’elle demeure ordonnée à la vérité et qu’à défaut elle n’est que
manipulation et donc fautive et condamnable.
Chant
XIX — Quand la corruption atteint le sacré
Nous arrivons
chez les simoniaques.
La simonie
consiste à acheter ou vendre des biens, fonctions ou réalités spirituelles.
C’est une marchandisation du sacré.
Dante s’en prend
ici non à des ennemis de l’Église, mais à des hommes d’Église — notamment à des
papes.
La bolge est
percée de trous circulaires ressemblant à des fonts baptismaux. Dans chacun est
plongé un damné, la tête en bas. Seuls dépassent les jambes et les pieds, dont
les plantes sont brûlées par des flammes.
Ils ont renversé
l’ordre des valeurs : ils sont eux-mêmes renversés !
Et le feu, symbole
écclésial de la lumière et l’Esprit, n’éclaire plus : il brûle les clercs
simoniaques.
Dante prononce
alors l’un de ses plus violents réquisitoires contre la corruption
ecclésiastique, sans pour autant attaquer l’Église. C’est précisément parce
qu’il croit en Elle et en sa divinité qu’il juge avec une telle sévérité ceux
qui utilisent une charge spirituelle à des fins de pouvoir ou d’enrichissement
personnel.
Le poète nous
suggère en même temps ce que nous avons beaucoup de mal à admettre ; une
institution n’est pas réductible aux fautes de ceux qui la servent et la fidélité
qu’on lui doit ne saurait imposer le silence sur les fautes de ceux qui la
détournent de sa fin.
Plus une mission
est élevée, plus sa corruption est grave. D’où l’intransigeance de Dante qui prend
ici pour la première fois l'initiative de parler à la place de Virgile et de
soutenir la condamnation de telle sorte que Virgile lui manifeste son
admiration devant la fermeté de son analyse.
Dante est « mordu
par la colère et par la conscience » ; pour une fois il n’exprime d’ailleurs
aucune compassion à l’endroit des damnés. Il est vrai que la simonie comme d’autres
fautes commises par des ecclésiastiques sont insupportables ...Hic et nunc !
Chant
XX — Peut-on vouloir connaître ce qui ne nous appartient pas ?
La quatrième
bolge accueille les devins, astrologues divinatoires, magiciens et faux
prophètes.
Les damnés
marchent lentement, la tête entièrement retournée vers l’arrière ! Leurs
larmes coulent le long de leur dos... Virgile l’explique explicitement à propos
d’Amphiaraüs : « parce que trop en avant il voulut voir, il regarde en arrière
et marche à reculons ».
Ceux qui
prétendaient voir trop loin devant eux sont condamnés à ne plus regarder qu’en
arrière.
Dante,
bouleversé, se met à pleurer. « Si Dieu permet […] que de cette lecture tu
retires du fruit, pense toi-même si d’un œil sec je pus voir… »
Virgile qui vient
d’admirer sa condamnation des simoniaques le reprend sévèrement. Il ne lui
demande pas de devenir insensible à la souffrance, mais de ne pas transformer
sa compassion pour le condamné en contestation du jugement porté sur ses actes.
Quelle tension dans le nécessaire discernement, fil rouges dantesque récit :
comment maintenir ensemble compassion et justice ?
Mais le chant est
aussi une méditation sur notre rapport au temps.
L’avenir n’appartient qu’à Dieu. L’homme doit agir dans le présent, exercer sa raison, prévoir ce qui peut l’être et faire preuve de prudence, sans prétendre abolir l’incertitude de sa condition ni enfermer son action et celle des autres dans de vaines prédictions.
Dante ne condamne
donc pas la prévision rationnelle. Il condamne la prétention à s’emparer d’un
savoir qui ne nous appartient pas. Vouloir forcer la connaissance de l’avenir,
c’est refuser cette part d’inconnu avec laquelle l’homme doit pourtant agir librement.
Reconnaître la
Providence ne signifie pas pour autant se laisser passivement porter par une
prétendue destinée. Il faut agir, choisir, discerner, tout en acceptant que le
réel ne nous soit jamais entièrement donné à connaître ni à maîtriser.
La Providence
apparaît ainsi comme un ordre que l’homme doit apprendre à reconnaître, même
lorsqu’il lui échappe ou lui paraît terrible. Le voyage infernal est aussi une
éducation du regard : Dante doit dépasser son émotion spontanée pour comprendre
que le châtiment n’est pas arbitraire. Chaque peine rend visible la vérité
spirituelle de la faute qu’elle punit.
Derrière les
devins apparaît ainsi une tentation plus universelle : notre difficulté à
accepter qu’une partie du réel et le temps nous échappent. La volonté de tout connaître pour
tout maîtriser peut finir par nous aveugler.
Chant
XXI — Quand une charge publique devient une propriété privée
Dante entre dans
la cinquième bolge, réservée aux barattieri : ceux qui ont utilisé une charge
publique pour leur intérêt privé — concussion, corruption, trafic d’influence,
vente des décisions publiques.
Le ton change
brutalement.
Les démons
deviennent grotesques. Ils crient, se disputent, mentent. Nous entrons dans une
sorte de farce noire.
La fosse est
remplie d’une poix bouillante, noire et visqueuse, que Dante compare à celle
utilisée par les ouvriers de l’arsenal de Venise pour calfater les navires.
Les corrompus y
sont plongés. Lorsqu’ils tentent de remonter, les démons les harponnent et les
replongent dans la poix.
La corruption se
nourrit et se sert de l’opacité.
Les accords
douteux se cachent. Les intérêts véritables se dissimulent. Les décisions
publiques paraissent servir une fin alors qu’elles en servent secrètement une
autre.
La poix cache.
Les démons
trompent.
Les fraudeurs
dissimulent.
Mais la
corruption détruit surtout la confiance. Celui qui exerce une fonction
publique a reçu un pouvoir qui n’est pas à lui : il lui a été confié pour
servir le bien commun.
Le corrompu
inverse cette relation. Il transforme en avantage personnel ce qui ne lui avait
été confié que pour servir les autres.
Plus de sept
siècles ont passé.
Nous ne sommes
pas dépaysés.
Détourner le bien
Ces sept chants
sont traversés par une même idée.
Dante ne nous
présente pas le mal comme une réalité autonome qui viendrait concurrencer le
bien. Il nous montre des biens détournés de leur juste fin.
L’affection peut
être détournée.
La prospérité
d’une cité peut cesser de servir le bien commun.
L’intelligence
peut servir la fraude.
La séduction peut
transformer l’autre en instrument.
La parole peut
flatter au lieu de dire vrai.
L’argent peut
acheter ce qui ne devrait jamais être à vendre.
La recherche de
connaissance peut devenir volonté de maîtrise.
La fonction
publique peut devenir moyen d’enrichissement personnel.
Or aucun de ces
biens n’est mauvais en lui-même.
L’intelligence
est bonne. La parole également. L’argent est utile. Le pouvoir est nécessaire.
La connaissance est un bien. La confiance est indispensable.
Le mal apparaît
lorsque notre liberté les détourne de la fin à laquelle ils étaient ordonnés.
Le mal ne crée
rien ; il déforme ce qui était bon.
Voilà pourquoi la
fraude nous entraîne plus profondément dans l’Enfer que la violence. Dans la
violence, l’homme utilise sa force contre l’autre. Dans la fraude, il met au
service du mal ce qui devrait précisément l’élever : son intelligence, sa
parole et sa liberté.
Les chants
suivants iront encore plus loin.
Lorsque l’homme
s’habitue à déformer le vrai, il finit lui-même par être déformé par ce
qu’il fait.
Ce billet a été construit et écrit avec l’aide d’une intelligence artificielle
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