Nous approchons du but… Nous avons laissé Dante et Virgile dans les Malebolge, ces « fosses mauvaises » où sont punies les différentes formes de fraude. À mesure que nous sommes descendus, Dante nous a fait découvrir une étrange hiérarchie du mal. Les passions désordonnées des premiers cercles ont laissé place à la violence, puis à la fraude, plus grave parce qu’elle mobilise ce qui est proprement humain : l’intelligence, la parole, la volonté.
Il reste
maintenant treize chants avant de toucher le fond.
Chants
XXII et XXIII — Corruption et hypocrisie : le règne des apparences
Des fonctionnaires corrompus sont plongés dans la poix bouillante surveillés par des démons grotesques. Le chant XXII prend presque la forme d’une farce. Tout le monde trompe tout le monde. Les damnés trompent les démons ; les démons trompent Dante et Virgile ; les gardiens eux-mêmes finissent par se battre et tomber dans la poix. Dans ce monde de fraude, personne ne peut plus faire confiance à personne.
Dante rencontre ensuite les hypocrites. Ils avancent lentement sous de magnifiques capes dorées dont l’intérieur est en plomb. L’image se passe presque de commentaire : l’apparence brille, la réalité est lourde, écrasante.
Nous utilisons volontiers aujourd’hui le mot « hypocrisie » pour désigner une simple contradiction entre ce que quelqu’un dit et ce qu’il fait. Dante va plus loin. Pour lui l'hypocrisie fait de la vertu l’instrument du mensonge. Le bien n’est plus seulement abandonné : il sert à dissimuler le mal; il est instrumentalisé. C’est peut-être l’une des formes les plus dangereuses de la fraude, car elle finit par rendre suspecte la vertu elle-même.
Il va maintenant rejoindre les voleurs.
Chants
XXIV et XXV — Les voleurs : à force de prendre, on perd son identité
Des serpents les attaquent, les enlacent, les transpercent. Les corps humains et animaux se mélangent dans d’extraordinaires métamorphoses. Un homme devient serpent. Un serpent devient homme. Les identités se brouillent jusqu’à devenir méconnaissables.
Dante rivalise ici explicitement avec Ovide et Lucain. Mais derrière la prouesse poétique, le symbole est d’une grande force. Le voleur a nié la distinction entre ce qui est à lui et ce qui appartient à l’autre. Il est maintenant incapable de conserver ce qui lui appartient en propre : son identité.
Le contrapasso devient presque philosophique. Celui qui s’appropriait le bien d’autrui finit par ne plus pouvoir dire qui il est lui-même.
Vanni Fucci pousse cette dégradation encore plus loin. Après avoir avoué son vol, il se dresse contre Dieu dans un geste obscène et blasphématoire. Ce n’est plus seulement un homme qui a commis une faute. Quelque chose s’est durci en lui. Dante commence à nous montrer que nos actes ne restent pas extérieurs à nous : à force de choisir nous devenons nos choix.
Chant
XXVI — Ulysse : l’intelligence peut-elle accepter une limite ?
Nous arrivons à
l’un des sommets de l’Enfer. Là chez les félons tout n'est que flammes et chaque flamme enferme un pécheur!
Ulysse et Diomède sont symboliquement enfermés dans une même flamme.
"Là au dedans, sont tourmentés
Ulysse et Diomède, et ainsi ensemble
Ils vont au châtiment comme jadis à la colère céleste".
Ulysse fascine Dante. Marchant avec Virgile pour guide il se met ainsi dans les pas d'Homère...
Il lui invente une dernier
voyage, magnifique à la hauteur de l'œuvre de ce poète qu'il admire.
Il exhorte ses
compagnons :
« Considérez
votre origine :
vous ne fûtes pas faits pour vivre comme des brutes,
mais pour suivre vertu et connaissance. »
Comment ne pas
être séduit ?
C’est un
programme dantesque : quitter l’animalité, rechercher la connaissance, exercer
son intelligence.
Et pourtant
Ulysse est en Enfer.
C’est précisément
ce qui rend le chant si profond.
Ce qui a perdu Ulysse ce n’est pas son désir de connaître, mais son refus d’admettre que le désir
de connaître puisse rencontrer une limite.
Son intelligence
est immense. Mais elle ne reçoit plus aucune mesure extérieure à elle-même.
Ulysse franchit
les colonnes d’Hercule, limite assignée au monde humain, et poursuit sa route
jusqu’à apercevoir la montagne du Purgatoire.
Il ne l’atteindra
jamais.
Une tempête
engloutit son navire.
Dante ne condamne donc certainement pas l’intelligence — toute la Divine Comédie témoigne du contraire. Il pose une question fondamentale déjà évoquée au moins dans ses prémisses : la raison est-elle d’autant plus grande qu’elle ne reconnaît aucune limite, ou sa véritable grandeur consiste-t-elle aussi à reconnaître ce qui la dépasse ?
Ulysse voulait
atteindre par ses seules forces ce que Dante lui-même ne pourra atteindre
qu’après avoir accepté d’être guidé.
La différence est
capitale.
Chant
XXVII — Peut-on tromper sa propre conscience ?
Après Ulysse
vient Guido da Montefeltro.
Ancien chef de
guerre devenu franciscain, il pensait avoir quitté derrière lui les ruses et
les violences de la politique.
Mais le pape
Boniface VIII lui demande un conseil frauduleux et lui promet par avance
l’absolution.
Guido accepte.
Il croit pouvoir
commettre la faute et obtenir simultanément le pardon.
Mais au moment de
sa mort, un démon vient réclamer son âme et explique qu’on ne peut à la fois se
repentir et vouloir accomplir le mal dont on prétend se repentir.
L’épisode est
remarquable.
Guido ne trompe finalement ni Dieu ni le démon. Il s’est trompé lui-même.
Nous rencontrons ici une forme particulièrement subtile de fraude : la fraude exercée contre sa propre conscience. L’intelligence, qui devrait permettre de discerner le bien, est utilisée pour fabriquer une justification à ce que la volonté a déjà décidé de faire.
Nous connaissons
tous ce mécanisme sans vouloirs nous l'avouer; Dante le soumet à son exigent discernement.
Il est tellement
plus facile de trouver de bonnes raisons à ce que nous désirons que de modifier
nos désirs lorsque nous savons qu’ils sont mauvais.
Chant
XXVIII — Ceux qui divisent sont eux-mêmes divisés
Nous voici parmi
les semeurs de discorde.
Le spectacle est effroyable. Leurs corps sont ouverts, mutilés, déchirés. À peine leurs blessures se referment-elles qu’un démon les fend à nouveau.
On reconnait Mahomet, Pier da Medicina, Curion et Bertrand de Born.
Le principe du contrapasso atteint ici une extraordinaire simplicité : ils ont divisé ; ils sont divisés.
Bertrand de Born, qui selon Dante avait contribué à dresser le fils d’Henri II contre son père, porte même sa tête séparée de son corps comme une lanterne. Il explique :
« Parce que j’ai
séparé des personnes ainsi unies,
je porte, hélas ! mon cerveau séparé
de son principe qui est dans ce tronc. »
Dante accorde une importance considérable à l’unité des relations humaines. La discorde n’est pas seulement une divergence ou un conflit; c'est une atteinte au bien supérieur que constitue le lien social.
Dans ce cercle est condamnée la volonté délibérée de rompre des liens qui devraient unir.
Nous nous
rapprochons du dernier cercle : celui de la trahison.
Chants
XXIX et XXX — Falsifier le réel
La dernière bolge
est celle des faussaires.
Le spectacle
change encore.
Les damnés sont
malades, couverts de croûtes, dévorés par la fièvre, la soif ou la folie.
Le faussaire a introduit dans le réel quelque chose qui n’aurait pas dû s’y trouver.
Comme la maladie
dérègle le corps, la falsification dérègle la réalité.
Dante distingue
plusieurs formes de falsification : falsification de la matière, de la
personne, de la monnaie, de la parole.
Gianni Schicchi
prend l’identité d’un mort pour dicter un faux testament.
Maître Adam
fabrique de la fausse monnaie.
Sinon est le faux
témoin qui a trompé les Troyens.
Nous sommes
arrivés à l’aboutissement logique de la fraude.
Au début, il
s’agissait de tromper quelqu’un.
Maintenant, il
s’agit de fabriquer du faux.
Et le chant XXX
s’achève curieusement par une querelle presque grotesque entre Maître Adam et
Sinon qui s’insultent, s’accusent réciproquement et cherchent chacun à démontrer
que l’autre est pire.
Dante se prend alors à écouter avec
fascination.
Virgile le
réprimande.
C'est l'occasion d'une nouvelle leçon. Même le spectacle
du mal peut devenir une tentation lorsqu’il n’est plus regardé que pour se repaître du scandale.
Voilà une
remarque qui n’a rien perdu de son actualité.
Chant
XXXI — Les Géants : la démesure
Nous quittons les Malebolge.
Dans l’obscurité, Dante croit
apercevoir les tours d’une immense cité.
Ce sont en réalité des Géants.
Nimrod, Éphialtès, Antée…
Ils représentent la démesure, la
puissance qui refuse de reconnaître une limite supérieure à elle-même.
Nimrod, associé par la tradition à la tour de Babel, parle une langue que personne ne comprend. Lui qui voulut construire jusqu’au ciel est devenu incapable de communiquer avec les autres hommes.
Une nouvelle fois chez Dante, le châtiment
révèle la logique interne de la faute.
L’orgueil promet l’élévation. Les Géants sont immobilisés. Il promet l’autonomie. Ils sont enchaînés. Il promet la grandeur. Ils sont devenus des masses impuissantes.
Mais Virgile et Dante onty besoin d'aide pour atteindre le dernier cercle. Plusieurs des Géants ont voulu défier l’ordre divin et sont désormais enchaînés. Antée, qui n’avait pas participé à leur révolte, reste libre de ses mouvements. Virgile flatte son désir de gloire et obtient qu’il saisisse les deux voyageurs unis "comme un seul faix" pour les déposer doucement au fond du puits, à l’entrée du dernier cercle.
Chant XXXII — Pourquoi l’Enfer est-il glacé ?
Nous pouvions
nous attendre à trouver au fond de l’Enfer un brasier plus terrible encore que
tous les précédents.
Dante imagine exactement l’inverse.
Le fond de
l’Enfer est glacé.
Les traîtres sont
prisonniers du lac gelé de Cocyte.
Ce choix est à l'image de tout le parcours de la Divine Comédie.
Au fond de l’Enfer, il n’y a pas de feu mais de la glace. La trahison a refroidi jusqu’au lien qui unissait les hommes.
Elle est pour Dante la forme la plus grave de la fraude parce qu’elle retourne contre l’autre la confiance même qu’il avait accordée. Famille, patrie, hospitalité, bienfaiteur : plus ce lien obligeait, plus sa trahison est grave.
Le froid du Cocyte rend ainsi visible un monde où la confiance et la charité ont disparu : chacun est enfermé en lui-même, dans de la glace.
Au début de
l’Enfer, les luxurieux étaient emportés par la tempête de leurs passions.
Au fond, plus
rien ne bouge.
Le mal absolu est
froid.
Il ne reste plus
suffisamment d’amour pour produire même du mouvement.
Chant
XXXIII — Ugolin : quand la haine enferme deux hommes pour l’éternité
Nous retrouvons
l’une des images les plus terribles de toute la Divine Comédie.
Le comte Ugolin
ronge le crâne de l’archevêque Ruggieri.
Il raconte alors son enfermement dans la tour de la Faim avec ses fils et ses petits-fils qui « demandaient du pain ».
« Père, nous aurions bien moins de mal
Si tu mangeais de nous : tu nous as revêtus
De ces misérables chairs, et tu peux nous en
dépouiller. »
N'ayant pas cédé il voit néanmoins ses enfants
mourir de faim l'un après l'autre.
Dante affirme que la culpabilité d’un homme n’autorise
jamais à étendre le châtiment à ceux qui l’entourent. En faisant mourir les innocents avec le coupable, la
justice est devenue simple vengeance.
« Car si le comte
Ugolin avait renom
de t'avoir trahie dans
tes châteaux,
tu ne devais pas mettre
ses fils à pareille croix. »
Mais l’image d’Ugolin
rongeant éternellement le crâne de Ruggieri ajoute autre chose : la
haine n’a rien réparé ; elle a seulement lié pour toujours la
victime et son bourreau dans la haine.
C’est peut-être l’une des images les plus saisissantes du ressentiment : ne plus pouvoir exister autrement que dans la relation à celui que l’on déteste.
Puis Dante entre
dans la Ptolémée, réservée aux traîtres envers leurs hôtes.
Les larmes
elles-mêmes gèlent dans les yeux.
Il n’est même plus possible de pleurer.
Chant
XXXIV — Lucifer : l’impuissance du mal
Nous arrivons
enfin devant celui que Dante appelle le roi de l’Enfer.
Et la surprise
est totale.
Lucifer ne règne sur rien. Il ne commande pas. Il ne parle même pas.
Il est
gigantesque, certes, mais prisonnier de la glace.
Ses trois visages pleurent. Ses six ailes battent continuellement. Et c’est précisément le vent produit par ses propres ailes qui entretient le froid de Cocyte.
L’image est extraordinaire; Lucifer fabrique lui-même la prison qui l’enferme.
Dans ses trois
bouches, il broie Judas, Brutus et Cassius, les trois grands traîtres de
l’ordre religieux et politique tels que Dante les conçoit.
Mais le point
essentiel est ailleurs.
Après trente-quatre chants, nous découvrons que le mal absolu n’est pas une puissance rivale de Dieu. Il est l'impuissance. Lucifer ne crée rien. Il ne construit rien. Il ne peut aller nulle part. Il est l’être le moins libre de tout l’Enfer.
Nous retrouvons
ici une intuition augustinienne : le mal
n’est pas une réalité positive qui existerait face au bien. Il est privation,
corruption, déformation d’un bien qui le précédait.
Dante nous aura montré les passions qui emportent la raison, la violence qui détruit, la fraude qui détourne l’intelligence et la parole, puis la trahison qui détruit jusqu’à la possibilité d’aimer.
Mais surtout, il nous aura progressivement fait comprendre que le péché n’est pas seulement un acte que l’on commet; c'est un acte qui nous transforme et nous détermine.
Le voleur finit par perdre son identité.
L’hypocrite est écrasé par son apparence.
Le semeur de discorde est lui-même divisé.
Le faussaire se décompose.
Le traître devient glace.
Lucifer, qui a voulu être absolument libre, est immobile et stérile.
Les châtiments de Dante ne sont pas une collection de supplices arbitrairement imaginés par Dieu pour punir. Ils sont l'expression de la logique de chaque être dans sa commission du mal et la manifestation de la transformation de leur être profond par leurs choix maléfiques.
Dante nous réserve enfin un ultime renversement.
Pour sortir de
l’Enfer, Virgile et lui descendent le long du corps de Lucifer dans une scène défiant toute imagination.
Arrivés au centre de la Terre, ils se retournent. Ce qui était descente devient une montée. Ils commencent à remonter vers l’autre hémisphère. Dante nous surprend à nouveau, une fois de plus.
Nous étions entrés dans l’Enfer avec un homme perdu :
« Au milieu du
chemin de notre vie
je me retrouvai par une forêt obscure,
car la voie droite était perdue. »
Nous en sortons
avec un homme qui a appris à regarder.
C’est peut-être
cela, finalement, le véritable voyage de l’Enfer.
Mais l’Enfer ne s’achève pas sur Lucifer.
C’est capital.
Le dernier mouvement est une remontée.
Il fallait descendre jusqu’au fond pour pouvoir changer de direction.
Dante et Virgile suivent alors un passage souterrain, aperçoivent enfin le ciel et terminent leur voyage par ce vers admirable :
« Et donc nous sortîmes pour revoir les étoiles. »
Le dernier mot de l’Enfer n’est donc ni le péché, ni le châtiment, ni Lucifer. C’est « étoiles »!
Ce billet a été construit et écrit avec l’aide d’une intelligence artificielle
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Quel monument, quelle invitation à l’introspection !
RépondreSupprimerMon attention est particulièrement retenue par :cette remarque/question de fond :
« la raison est-elle d’autant plus grande qu’elle ne reconnaît aucune limite, ou sa véritable grandeur consiste-t-elle aussi à reconnaître ce qui la dépasse ? »
Je m’interroge en la relisant sur le comportent de la moitié de l’humanité prosternée il y a quelques jours devant le dieu Râ…
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