Nous découvrons dorénavant le Purgatoire.
Chant X
Nous entrons enfin dans le Purgatoire. Dante va nous offrir
sa conception de la purification grâce à une construction en corniches successives.
Sur la paroi de la première d'entre elles apparaissent trois sculptures
constituant des exemples de l'humilité choisie bien évidemment parce qu'elle
est le contrapasso de l'orgueil auquel cette première corniche est consacrée.
Il décrira ainsi l’orgueil à la fin du chant :
« Oh ! chrétiens orgueilleux, misérables et faibles,
Qui, infirmes des yeux de l'esprit,
Mettez votre confiance en vos pas rétrogrades :
Ne vous apercevez vous point que nous sommes des vers,
Nés pour former le papillon angélique
Qui vole sans défense au jugement de Dieu ? ».
Ces trois sculptures sont les figures de l'ange Gabriel
devant Marie, de David devant l'arche d'alliances à Jérusalem et enfin, choix
plus audacieux, de Trajan face à une veuve réclamant justice pour son fils. Trois
figures de l'humilité Marie devant Dieu, David le roi et Trajan le puissant. Ces
sculptures sont si parfaites qu'elles constituent selon les termes de Dante « une
visible parole ». Il souligne ainsi la pédagogie divine qui consiste à
donner des images de la vertu de manière à la rendre concrète, compréhensible
et accessible.
Marie reçoit. David s'abaisse. Trajan sert. Au contraire l’orgueilleux
s’approprie, s’élève, domine.
Le chant se poursuit avec l’image de la purification qui
apparaît comme une forme de soumission à une peine, voir une sanction, mais qui
n'est pas seulement cela. Les silhouettes des orgueilleux apparaissent souffrantes
et pliant sous le poids de leur orgueil symbolisé par de lourdes pierres ;
mais elles sont en même temps soumises à cette rééducation de l'œil et de
l'esprit de manière à retrouver le goût du bien perdu avec le péché.
Chant XI
Nous sommes toujours sur la première corniche des
orgueilleux. Après nous avoir montré, grâce à l'humilité, de quoi l'homme doit
être détaché Dante nous explique ici de quoi l'homme doit être capable de se
détacher.
Ce champ débute avec la prière du « notre père
revisité ». Une sorte de « Notre Père » pour les orgueilleux....
Il fallait oser ! Rien n’est impossible à notre poète. C'est l'occasion
pour lui de rappeler que les âmes du purgatoire prient pour les vivants de la
même manière que ces derniers prient pour elles.
Le chant XI nous montre ensuite trois formes d'orgueil :
Omberto : l'orgueil de la naissance.
Oderisi : l'orgueil du talent et de la réputation.
Provenzan Salvani : l'orgueil du pouvoir.
Nous retrouvons les trois grandes tentations de la
supériorité humaine ; ce que je suis par ma naissance ; ce que je produis
par mon talent et ce que je peux imposer par mon pouvoir.
« D'une telle superbe on paie ici le tribut ;
Et même ce n'est point ici que je serais, si ce n'était
Que, pouvant encore pêcher, je me tournai vers Dieu.
O vaine gloire du génie humain,
Combien peu de temps verdoyante elle dure sur la cime,
Si elle n'est point suivie de quelque époque barbare ! ».
Il insiste ainsi sur le fait que le bruit du monde n'est
qu'un souffle de vent.
Que restera-t-il de la renommée des uns ou des autres
au-delà de Mille ans qui ne sont rien face à l’éternité ?
Il évoque même la fragilité de sa propre gloire et de son
futur exil.
L'humilité chrétienne ne demande pas à l'homme de nier ce
qu'il vaut, mais de reconnaître que ce qu'il vaut ne vient pas de lui seul et
ne trouve pas en lui sa fin. L'orgueil enferme la liberté dans la contemplation
de sa propre grandeur ; l'humilité la rend disponible au bien.
Chant XII
Virgile invite Dante à poursuivre sa marche sur cette
corniche des orgueilleux, baissant les yeux vers le sol, et regardant où il met les pieds car il marche
sur les tombes des orgueilleux, celles de Briarée, le Géant révolté contre les
dieux, de Nimrod et la tour de Babel, de Niobé, orgueilleuse de ses nombreux
enfants, de Saül, désobéissant et finalement vaincu, d’Arachné, qui prétend
rivaliser avec Minerve, de Roboam, dont l'arrogance provoque la révolte de son
royaume, d’Ériphyle, de Sennachérib, de Cyrus, d’Holopherne et enfin Troie,
autrefois glorieuse et désormais détruite.
Les histoires sont différentes. Mais toutes obéissent au
même mouvement : la chute couronne l’élévation de l’orgueil !
Après cela, l'attitude change brutalement :
« Morts paraissaient les morts, et vivants les vivants.
Point ne les vit mieux que moi, celui qui les vit en leur
réalité
Ces scènes que foulèrent mes pas durant que j'allais, la
tête inclinée.
Et maintenant, enorgueillissez-vous, et portez visage
hautain,
Fils d’Eve, et ne baissaient point les yeux
De peur de voir le mauvais sentier qui est le vôtre ! ».
Virgile l'invité à lever la tête. C'est alors que lui
apparaît un ange vêtu de blanc au visage resplendissant, et qu’il entend chanter
« Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume des cieux est à eux. »
L'ange ayant frappé son front de son aile, un premier des sept
« P » disparaît. Dante s’étonne de marcher plus facilement, ce à quoi
Virgile lui explique que lorsque tous les autres « P » auront été
effacés :
« Tes pieds seront si bien commandés par ton vouloir,
Que non seulement ils ne sentiront plus la fatigue
Mais qu'il leur deviendra plaisir de se mouvoir vers le haut ».
Le poids de l’orgueil est réel. Dante nous a montré en quoi
consiste la purification et quels en sont les effets. Chaque vice est un poids qui entrave la
volonté ; à mesure qu'il est ôté, l'homme ne perd pas sa liberté, il devient au
contraire plus libre de vouloir le Bien.
Chant XIII
Après l’orgueil, Dante atteint la deuxième corniche, celle
des envieux. L’enchaînement est logique. L’orgueilleux se regarde lui-même et
veut s’élever au-dessus des autres. L’envieux regarde l’autre et souffre de le
voir posséder un bien. Nous allons donc passer d’un désordre de la grandeur à
un désordre du regard et de la relation.
La pédagogie de Dante est la même que sur la première
corniche. Il va illustrer la vertu contraire à celle de l'envie. Trois nouveaux
exemples nous sont offerts.
Marie aux noces de Cana ; « ils n'ont plus de
vin ». Elle demande ce qui manque.
Oreste ensuite. Lorsque l'un des deux doit être mis à mort,
Pylade prétend être Oreste afin de mourir à sa place. Nous passons donc du souci du bien d'autrui à
quelque chose de plus radical : être prêt à donner son propre bien pour
l'autre.
Et enfin une voix qui crie « aimez ceux qui vous ont
fait du mal ».
Après cela Dante aperçoit les âmes en souffrance adossées à
la paroi, leurs paupières cousues avec du fil de fer. Leur regard doit être rééduqué.
Dante s’émeut de ce spectacle :
« Je ne crois point que s'en aille aujourd'hui sur terre
Un homme assez dur pour n'être point pénétré
De compassion par ce que je vis ensuite ».
Ces âmes implorent Marie en récitant les litanies. Dante
pleure abondamment. Son regard est l’inverse de celui de l’envieux....
Une de ces âmes lui répond :
« Sage point je ne fus, encore que Sapia
On m'eut nommée, et je prie aux peines d'autrui
Plus de plaisir, et beaucoup, qu'à mon propre bonheur ».
Elle voulut donc que les siens échouent. L'envie réside dans
le fait que le bien de l'autre fait souffrir et que sa perte réjouit.
Mais Sapia est sauvée ! Comment ? Grâce à la
prière d’un homme saint, Pier Pettinaio. Elle bénéficie du bien accompli par un
autre. Face à quoi Dante reconnaît humblement
qu'il est lui-même davantage orgueilleux qu'envieux.
Et le champ est conclu par l'invocation de cette âme à Dante
lorsqu'elle comprend qu'il est vivant pour que celui-ci réponde à sa demande d’intercession :
« Et je te demande, au nom de ce que tu souhaites le
plus ardemment,
Si jamais tu foules la terre de Toscane,
De me refaire, auprès de mes proches, une bonne renommée ».
La leçon est claire ; le bien de l'autre n'est pas
nécessairement mon rival ; dans l'ordre de la charité, il peut devenir aussi
mon bien. Et les prières des vivants et des morts s’unissent pour leur commun
salut.
Chant XIV
Le chant XIV élargit considérablement le regard : Dante ne
décrit plus seulement le vice d’un individu, mais une société entière
contaminée par la rivalité, la jalousie et la perte du bien commun.
En réponse à Guido, qui lui demande d'où il vient, Dante
évoque un fleuve sans en donner le nom : l'Arno ; il ne le nomme pas
car il mérite d'être oublié. A mesure que le fleuve descend, Dante décrit une
humanité qui semble perdre progressivement ce qui la distingue de l'animal. Les
passions prennent le dessus sur la raison.
Leur dialogue conduit à faire une prophétie qui est en
réalité celle de l'expérience personnelle de Dante dans son exil. À cette annonce,
Guido pleure car il s'attriste du mal qui va arriver. Dante renverse ainsi le
vice de l'envie : le bonheur faisait souffrir ; dans la purification c’est
le malheur qui fait souffrir.
Guido confesse que son sang fut tellement brûlé d'envie que,
si j'avais vu un homme heureux, Dante l'aurait vu devenir livide :
« O race humaine, pourquoi mets-tu ton cœur
En ces biens dont nécessairement la possession exclut le
partage ? ».
L'envie vient donc d'une erreur sur la nature du bien
véritable.
Ce n'est pas fini. Après la Toscane, Guido évoque sa propre
région la Romagne. Il se souvient d'un monde de noblesse, de courtoisie, de
générosité. Il ne s'agit pas d'une évocation nostalgique mais de souligner un
contraste moral entre un passé idéalisé et un présent corrompu.
« Nous savions que ces chères âmes
Nous entendaient passer : c'est pourquoi se taisant,
Elles nous donnaient confiance en notre chemin ».
Le chant se conclut avec le surgissement de deux voies
; celle de Caïn tout d'abord « Quiconque se sera saisi de moi me
tuera ! », puis celle d’Aglauros, personnage des Métamorphoses
d'Ovide, « je suis Aglaure et je devins rocher » symbolisant le
durcissement du cœur incapable de se réjouir du bien.
Et Virgile de conclure :
« Le ciel vous appelle et tourne autour de vous,
Vous montrant ses beautés éternelles,
Mais votre œil ne sait regarder que la terre :
C'est pourquoi il vous frappe, celui qui voit tout ».
Chant XV
Le chant XV va apporter la réponse à la question
fondamentale de Guido del Duca :
« O race humaine, pourquoi mets-tu ton cœur
En ces biens dont nécessairement la possession exclut le
partage ? ».
Dante est ébloui ; il l’exprime de manière détaillée.
Il s'en étonne. Virgile lui répond :
« Ne t'étonne point si encore t'éblouissent
Les serviteurs du ciel, me répondit-il.
C’est là un messager qui vient inviter l'homme à s'élever
plus haut.
Le temps approche où la vision de ces choses
Plus ne te sera insoutenable, mais te causera un plaisir
Aussi grand que la nature te disposa à le sentir ».
Se lève alors le chant « heureux les miséricordieux »
après que l'ange ait indiqué le chemin à suivre à notre pèlerin et son guide.
Le choix de la béatitude correspond parfaitement aux
nécessités de la guérison de l'envie dans la mesure où le miséricordieux ne
souffre pas du bien d'autrui mais le cherche.
C'est le moment pour Dante de revenir sur la question de
Guido del Duca.
Virgile l'éclaire :
« C’est parce que vos désirs s'attachent
À des objets qu'on ne
peut partager sans amoindrir les parts,
Que l'envie fait se mouvoir en vous le souffle des soupirs ».
Oui l'envie est liée à notre approche matérialiste. Virgile développe :
« Mais si l'amour de la sphère suprême
Tournait vers le ciel votre souhait,
Vous n'auriez pas au cœur cette crainte :
Car plus il y en a, là-haut, qui disent : « notre »,
Plus chacun d'eux possède de bien
Et plus la charité se fait ardente en ce lieu privilégié ».
Dante ne comprend toujours pas – « j’amasse plus de
doute en ma pensée » ! - alors Virgile lui propose une image « Comme
les miroirs, de l'un à l'autre ils multiplient leurs flammes » ! Le
bien appelle le bien ... Enfin, une fois encore, Virgile renvoie à Béatrice
quand il la verra puisqu’elle sera son guide au Paradis.
Nos deux amis ont achevé la traversée de la deuxième
corniche. Ils arrivent maintenant à la troisième, celle des coléreux. Dante a
une vision extatique ; il voit Marie qui vient de retrouver Jésus à l'âge de 12
ans après avoir cru le perdre alors que ce dernier enseignait au Temple. Marie
parle avec mesure et douceur alors qu'elle pourrait être en colère. C'est la
première vision.
Vient ensuite une seconde vision, dans l'Athènes antique, avec
Pisistrate dont la fille a été publiquement embrassée par un jeune homme ;
elle demande fermement qu’il soit puni ; or ce dernier répond avec
modération « que ferons-nous à qui nous veut du mal, si celui qui nous
aime est par nous condamné ? ».
La troisième vision est celle de Saint Étienne premier
martyr chrétien qui prie Dieu pour pardonner à ses agresseurs.
Dante revient à lui et demande ce qui lui est arrivé.
Virgile lui raconte ce qu'il a vu et le lui explique :
« Ce qu'il te fut donné de voir,
C’est afin que tu ne refuses point d'ouvrir ton cœur aux eaux
de la paix
Qui s'épanchent abondantes de la source éternelle ».
À la fin du chant, une fumée noire et extrêmement dense
s'approche. Dante écrit qu'elle est plus sombre que la nuit et qu'elle lui
ferme les yeux. Aussi Virgile s'approche de lui afin qu'il ne se perde pas.
Nous allons découvrir les coléreux. Et le contrapasso est
déjà perceptible. La colère aveugle. Elle obscurcit le jugement.
Chant XVI
Dans l’épaisse fumée qui enveloppe les coléreux, Dante ne
voit plus rien et doit suivre Virgile. Les âmes du purgatoire avancent en
chantant ensemble :
« Agnus Dei, qui tollis peccata mundi, miserere nobis. »
À la colère qui aveugle et divise, Dante oppose ainsi la
douceur de l’Agneau et l’unité de la prière.
Dante rencontre Marco Lombardo ; s’ouvre alors un
dialogue qui nous fait quitter la question de la colère. D’où vient le mal qui règne dans le monde ?
Des astres ? Marco réfute :
« S’il en était ainsi, en vous serait détruit
Le libre arbitre, et ce ne serait plus justice
Qu’il y eut joie pour le bien et pour le mal douleur »
Dante ne nie pas pour autant les influences qui s’exercent
sur l’homme :
« Les astres donnent l’impulsion à vos mouvements,
Je ne dis pas à tous, mais, quand même je le dirais,
Une lumière vous est offerte pour discerner le bien d’avec
le mal ».
Mais influence n’est pas détermination. L’homme reçoit une
lumière pour discerner le bien du mal et possède une volonté libre :
« Et une libre volonté, qui, si elle prend de la peine
Et l’endure en ses premiers combats contre les astres,
Triomphe de tout par la suite, pourvu qu'elle s’affermisse
bien » .
Marco explique alors comment cette liberté peut s’égarer.
L’âme, créée par Dieu, est naturellement attirée par ce qui lui paraît bon.
Mais elle commence par goûter de « petits biens » et peut courir derrière eux
comme s’ils étaient le bien véritable :
« D’un bien menu, au commencement, elle goûte la
saveur ;
Elle s'y trompe et court après lui
Si quelque guide ou quelque frein n'en détourne son amour ».
Voilà pourquoi la liberté a besoin d’être éclairée et
éduquée :
« C’est pourquoi il fallut instituer une loi qui servit de
frein ».
Marco peut alors répondre à la question initiale de Dante : le
mal du monde ne vient pas du destin qui contraindrait les hommes à mal agir. Il
vient de leur mauvaise conduite et aussi de la défaillance de ceux qui
devraient les guider :
« Bien tu peux voir que le mauvais gouvernement
Est la cause qui a rendu le monde coupable,
Et non point la nature qui en vous serait corrompue ».
Ainsi les thèses rousseauistes étaient-elles condamnées à l’avance
par la sagesse de Dante !
Dante élargit alors son propos au gouvernement des hommes. Alors
que Marco dénonce la confusion du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel et
la corruption de ceux qui devraient montrer le chemin Dante dénonce les excès de
certains clercs de l'Eglise de son temps auxquels il reproche d'avoir confondu les
deux pouvoirs et d’être tombés ainsi dans la fange.
La liberté individuelle demeure entière, mais elle est influençable
par la qualité des lois, des institutions et des exemples qu’elle reçoit.
Dante renoue avec le fil lancé par Caton. Au chant I, le mot
« liberté » restait encore largement ouvert. Nous progressons avec Dante
pèlerin. Il cherche à être libéré de l'esclavage du péché. Mais cette
libération suppose précisément qu'il possède déjà un libre arbitre, sans lequel
il ne pourrait être responsable de son orientation morale. Et ce libre arbitre
doit être éduqué, redressé et guéri pour être pleinement libre.
Dante sait maintenant que cette liberté n’est ni
l’indépendance absolue ni l’absence de toute influence. L’homme est assez libre
pour être responsable de ce qu’il fait, mais sa liberté doit apprendre à
discerner et à ordonner les biens qu’elle poursuit.
Chant XVII
Nous sommes toujours chez les coléreux. Dante et Virgile
sortent de la fumée et retrouvent la lumière du soleil couchant. Avant de
quitter la corniche qui leur est réservée Dante a une nouvelle vision extatique
dans laquelle il voit des exemples de punition du vice de la colère. Trois
images d'une passion qui, lorsqu'elle échappe à la raison, peut conduire
l'homme jusqu'à détruire autrui ou se détruire lui-même.
Son songe « étant tombé à terre » son visage est
frappé d'une grande clarté. Une voix lui dit c'est ici qu'il faut monter. Ayant
mis le pied sur la première marche qui doit le conduire à la prochaine
corniche, il sent un battement d'aile ainsi qu’un souffle de vent sur son
visage et entend « bienheureux les pacifiques ceux qui sont sans juste
colère ! ».
La paix répond à la colère.
Alors que le soleil se couche, Dante interroge Virgile
:
« Mon doux père, dis-moi, quelle offense
Expie-t-on en ce cercle où nous sommes ?
Si nos pas s'arrêtent, que point ne s'arrête où ton
enseignement. »
La réponse est large et constitue quasiment une explication
de l'architecture morale du Purgatoire.
« Ni le créateur ni la créature, jamais,
Commença-t-il, mon fils, ne furent sans amour,
Ou naturel ou venu d'un choix de l'esprit, et tu le sais. »
S'ensuit une explication sur les trois manières de mal aimer
; aimer un mauvais objet ; aimer trop peu le véritable bien ; aimer
excessivement des biens qui sont réellement bons mais inférieurs. Le problème
n'est pas l'amour mais son objet ou sa manière de s’exercer.
« Cet amour, sous ces trois formes, ici, au-dessous de ce
lieu où nous sommes,
Fait couler des larmes ; Or je veux que tu comprennes
cet autre amour
Qui court au bien, mais hors de l'ordre véritable ».
Ainsi le poète nous propose-t-il a cet instant l'explication
des trois premières corniches consacrées à l'orgueil, l'envie et la colère.
L'orgueilleux espère son excellence dans l'abaissement
d'autrui, l'envieux craint de perdre pouvoir, faveur, honneur ou renommée si
l'autre s'élève ; quant au coléreux il désire systématiquement se venger et
cherche le mal de celui qui lui en a fait.
Le point commun des trois, c'est l'introduction dans l'amour
du désir du mal d'autrui :
« Il reste, si je l'estime avec justesse en ma division,
Que le mal qu'on aime est le mal du prochain et cet
Amour nait de trois manières en votre limon ».
Mais « la raison pour laquelle il est ainsi divisé en trois
parties, je ne la dirai point afin que par toi-même tu la cherches » !
A toi lecteur de chercher à ton tour...
Chant XVIII
Nous sommes dorénavant dans la quatrième corniche, celle des
indolents. Mais c'est d'abord l'occasion pour Dante et Virgile de poursuivre la
réflexion du champ précédent. Dante interroge son maître :
« C’est pourquoi je te prie, ô mon doux et cher père,
De m'expliquer l'amour auquel tu ramènes
Tout ce qui se fait de bien ou tout ce qui se fait de mal ».
Virgile commence en expliquant le mécanisme du désir qu'il
compare à celui du feu qui tend naturellement vers le haut.
Dont perçois immédiatement un problème
« Car, si l'amour nous est offert du dehors,
Et si l'âme ne va point d'un autre pied,
Qu’elle marche droit ou bien de travers, elle n'y a nul
mérite ».
Toutefois, cette nouvelle question conduit Virgile à la
limite entre l'œuvre de la raison et celle de la foi :
« Et lui à moi : aussi loin que la raison sait voir en
ceci,
Je te le peux dire moi-même : au-delà de cette limite,
n'attends
Rien que de Béatrice, car cette œuvre de foi ».
Virgile reprend et ajoute aussitôt que l'homme possède
également une faculté capable de juger ses mouvements et de leur donner ou non
son assentiment. Quelque chose peut m'attirer sans que je sois obligé d'y
consentir. La liberté intervient dans la manière dont la raison et la volonté
accueillent, ordonnent ou refusent cette inclination. C’est ainsi que Virgile
en arrive à la notion du libre-arbitre telle que l’entend Béatrice.
L'homme n'est pas coupable du simple fait qu'un désir
surgisse en lui ; sa liberté réside dans sa capacité à juger ce mouvement et à
y consentir ou à lui résister. Elle n’est pas la capacité de choisir ce qui va
spontanément l'attirer mais dans celle de ne pas être simplement entraîné par
ce qui l'attire.
À peine l’explication de Virgile achevée, des âmes arrivent
en courant. Dante entre dans la quatrième corniche, celle de l’acédie.
Le contraste donne immédiatement le sens de leur peine. Ces
âmes ont autrefois manqué d’empressement dans leur mouvement vers le bien ;
elles courent maintenant sans relâche.
Le premier exemple qu’elles proclament est celui de Marie se
rendant auprès d’Élisabeth :
« Marie courut en hâte vers la montagne. »
Puis vient César, exemple profane de promptitude dans
l’action. Les âmes s’exhortent elles-mêmes :
« Vite, vite, que le temps ne se perde par manque d’amour… »
Ces vers permettent de comprendre ce que Dante entend ici
par acédie. Elle ne se confond pas avec la simple paresse ou l’inaction. Dans
l’architecture que Virgile vient d’exposer, elle est un défaut d’amour du bien,
un amour qui manque de cette vigueur nécessaire pour mettre la volonté en
mouvement. Quelle finesse d’analyse !
La peine est donc exactement ajustée à la faute : ceux qui
furent trop lents à poursuivre le bien doivent maintenant courir vers lui.
Extraordinaire.
Deux derniers exemples rappellent ensuite le danger de ne
pas aller jusqu’au terme du chemin entrepris : les Hébreux sortis d’Égypte qui
n’atteignirent pas la Terre promise et les compagnons d’Énée qui renoncèrent à
poursuivre jusqu’en Italie.
La leçon prolonge ainsi directement la réflexion sur la
liberté. Il ne suffit pas d’être capable de résister à un désir mauvais. Encore
faut-il vouloir effectivement le bien et se mettre en mouvement vers lui.
Et l’exhortation des âmes pourrait presque résumer cette
quatrième corniche :
« Vite, vite que le temps ne soit point perdu
Par un trop débile
amour, criaient les autres après eux,
Et que le zèle à bien agir fasse reverdir la grâce ! »
Elle fait écho à Belacqua dans l’Antépurgatoire : tant que
l’homme est vivant, sa liberté dispose d’un temps pour se tourner vers le Bien
; mais cette possibilité ne justifie précisément pas d’en différer l’exercice.
Le chant s’achève lorsque Dante, gagné par le sommeil, ferme
les yeux. Son sommeil ouvre le chant XIX et le rêve de la sirène, qui va
introduire les trois dernières corniches : celles où l’homme ne poursuit plus
le mal d’autrui et ne manque plus d’amour du bien, mais s’attache de manière
désordonnée à des biens qui ne peuvent constituer sa fin ultime.
Conclusion
Des orgueilleux courbés sous leur fardeau aux acédiques
contraints de courir, Dante a montré une liberté qui se purifie en apprenant à
mieux aimer. L’orgueil, l’envie et la colère voulaient le mal d’autrui ;
l’acédie manquait d’amour du bien. Reste une dernière manière de mal aimer :
poursuivre avec trop d’ardeur des biens qui ne peuvent être notre fin. C’est le
chemin des trois dernières corniches.

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