dimanche 6 septembre 2026

MON ETE AVEC DANTE (14)

Et voici la FIN!



Chant XXVIII

Nous changeons d’univers : arrivé au neuvième ciel, Dante va découvrir le monde angélique autour de Dieu.

Une fois encore, il contemple Béatrice, celle qui « emparadise son esprit », et c’est dans son regard qu’il reçoit cette nouvelle vision :

« Je vis un point qui rayonnait une clarté

Si aiguë que les yeux qu’elle

Incendie doivent se fermer sous la force de son acuité ».

Il s’agit de Dieu, qui apparaît comme un simple point autour duquel tournent neuf cercles concentriques.

Dante est décontenancé : le cercle le plus proche du point divin est celui qui tourne le plus rapidement, à l’inverse de ce qu’il a observé dans le monde sensible. Béatrice lui explique que la proximité de Dieu ne se mesure pas à la distance, mais à l’intensité de la connaissance et de l’amour. Plus l’ange est proche de Dieu, plus il Le connaît et L’aime.

Béatrice expose alors l’organisation des neuf ordres angéliques, répartis en trois groupes :

Séraphins — Chérubins — Trônes

Dominations — Vertus — Puissances

Principautés — Archanges — Anges.

Les plus proches de Dieu sont les Séraphins. Le sommet du monde angélique se trouve ainsi placé sous le signe de l’intelligence et de l’amour unis.

La longue explication de Béatrice culmine dans ces vers :

« Et tu dois savoir que tous ont de la joie

Autant que leur vision s’approfondit

Dans le vrai en lequel toute intelligence trouve son repos ».

Et :

« Par là on peut connaître comment se fonde

La béatitude sur l’acte de la contemplation

Et non sur celui de l’amour qui vient en second ;

Et la mesure de la vision béatifique réside dans le mérite

Qu’enfantent la grâce et le bon vouloir ;

Ainsi de degré en degré l’on procède ».

Au terme de son voyage, Dante découvre donc que Dieu n’est pas simplement au sommet du monde : Il en est le centre. Et toute créature trouve son accomplissement selon la manière dont elle reçoit sa lumière et répond à son amour.

Chant XXIX

Béatrice explique maintenant à Dante pourquoi et comment Dieu a créé les anges, puis comment leur liberté les a séparés entre fidélité et révolte.

Sans même que Dante formule sa question, elle lui explique d’abord que Dieu n’a pas créé parce qu’il lui manquait quelque chose :

« Non pour avoir en soi plus de perfection acquise,

Ce qui ne saurait être, mais afin que sa splendeur

Pût en resplendissant dire : je subsiste ».

La création n’ajoute rien à Dieu. Elle procède de sa bonté, de cet « éternel amour qui s’ouvrit en de nouveaux amours ».

Vient alors la chute de certains anges :

« La cause de la chute ce fut le maudit

Orgueil de celui que tu as vu contraint

Sous le fardeau de tout ce qui pèse au monde ».

Lucifer !

Dante revient ainsi à une question qui traverse toute la Comédie. Dieu crée les anges bons ; le mal naît du mauvais usage de leur liberté.

Avec Adam, nous avions rencontré le franchissement de la limite ; avec Lucifer, l’orgueil de la créature qui refuse l’ordre reçu.

Dans les deux cas, la créature prétend devenir elle-même la mesure de son bien.

Dante ouvre ensuite une parenthèse particulièrement savoureuse contre les prédicateurs qui préfèrent étonner leur auditoire par leurs inventions plutôt que transmettre fidèlement la vérité. À quelques chants de la fin, cette digression n’est peut-être pas si étrangère au sujet : Dante vient lui-même de recevoir l’ordre de parler. Parler, oui ; mais dire vrai.

Le chant s’achève sur l’innombrable diversité des anges :

« Vois désormais l’altitude sublime et l’étendue

De l’éternel pouvoir puisque tant d’innombrables

Miroirs il s’est fait, en lesquels il prodigue à l’infini son image,

Demeurant un et immuable en soi comme auparavant ».

L’unité de Dieu ne produit pas l’uniformité : elle se reflète dans l’infinie diversité des créatures.

Chant XXX

Dante quitte enfin les neuf cieux et entre dans l’Empyrée, au-delà de l’espace et du temps.

Tout ce qu’il contemplait jusque-là s’efface :

« Peu à peu à ma vue s’éteignit

En sorte que de reporter les yeux vers Béatrice

Je fus contraint par la disparition de toutes choses et par l’amour ».

Il doit une nouvelle fois renoncer à décrire la beauté de Béatrice :

« Si tout ce que j’ai pu dire d’elle jusqu’ici

Se trouvait inclus en son entier dans une seule louange,

Ce serait peu encore pour la célébrer dignement cette fois.

La beauté que je vis fut comme une transfiguration

Qui non seulement passe au-delà de notre entendement, mais dont je crois

Que seul celui qui l’a faite peut pleinement la comprendre et en jouir ».

C’est Béatrice qui lui annonce où ils sont :

« Nous nous sommes élevés

Du plus grand cercle corporel jusqu’au ciel fait de pure lumière,

Lumière intellectuelle pleine d’amour,

Amour du vrai bien empli de toute joie,

Joie transcendante qui passe toute douceur ».

Lumière, amour, joie.

Tout le Paradis semble résumé dans cet enchaînement : connaître le vrai, aimer le Bien, trouver en Lui sa joie.

Mais le regard de Dante doit encore être transformé. Il voit d’abord une lumière en forme de fleuve, dont jaillissent de vives étincelles.

Ce qu’il perçoit n’est encore qu’une représentation adaptée à ses facultés. À mesure que sa vue devient capable de recevoir davantage de lumière, le fleuve devient cercle et Dante découvre l’immense assemblée des bienheureux qui se révélera sous la forme d’une Rose blanche.

La réalité n’a pas changé.

C’est Dante qui apprend enfin à la voir.

Et là, il faudrait presque tout citer. Dante atteint l’un des sommets poétiques du Paradis.

Chant XXXI

Dante contemple maintenant la Rose céleste dans sa plénitude.

Le chant s’ouvre sur une image magnifique. Les anges vont de Dieu aux bienheureux comme des abeilles qui plongent dans les fleurs puis retournent à la ruche où leur travail devient miel.

Dante donne ainsi une image saisissante de la circulation de l’amour qui règne dans l’Empyrée.

Face à cet ordre parfait, il pense encore à sa chère Florence. Il est passé :

de l’humain au divin,
du temps à l’éternité,
de Florence à un peuple juste et sain.

« De quelle stupeur ne devais-je pas être comblé ! »

Puis, tout à coup :

« Je croyais voir Béatrice et je vis un vieillard vêtu comme les élus en leur gloire ».

C’est saint Bernard de Clairvaux.

Dante lui demande immédiatement :

« Où est-elle ? »

Bernard lui apprend que Béatrice l’a elle-même envoyé pour achever son voyage.

Vient alors le moment des adieux :

« Tu m’as, d’esclave que j’étais, appelé à la liberté

Par toutes les voies, par tous les moyens

Que tu avais en ton pouvoir pour le faire ».

Ces vers nous ramènent au début du Purgatoire. Caton avait annoncé que Dante cherchait la liberté. Béatrice peut maintenant le lui rendre : non pas la liberté comme indépendance à l’égard de Dieu, mais la liberté d’une volonté délivrée de ce qui la désordonnait et devenue capable de tendre vers son véritable bien.

Puis vient le dernier sourire de Béatrice :

« Ainsi je la priais. Et elle, si lointaine

Comme il semblait, sourit et me regarda,

Puis elle s’en revint à la source éternelle ».

Tout est dit.

Béatrice accomplit sa mission en cessant précisément d’être le terme du regard de Dante. Elle lui sourit, puis se retourne vers Dieu.

Après Virgile et Béatrice, voici saint Bernard.

Pourquoi lui ? Parce qu’à l’approche de la vision ultime, il ne s’agit presque plus d’expliquer mais de contempler et de prier. Et Bernard est celui qui va conduire le regard de Dante vers Marie.

Dante la découvre entourée des anges.

Bernard la contemple lui-même avec une telle ferveur que le regard de Dante devient plus ardent :

« Bernard, lorsqu’il vit mes yeux

Fixés uniquement dans le rayonnement objet de sa ferveur,

Tourna vers elle les siens avec tant d’affection

Que les miens à la contempler se firent plus ardents ».

Chant XXXII

À un chant de la vision de Dieu, saint Bernard fait contempler à Dante l’ordre de la Rose céleste.

Pourquoi consacrer encore un chant à expliquer la place des bienheureux ?

Parce que la Rose est l’image ultime de ce que Dante cherche depuis le début de son voyage : l’ordre accompli.

L’Enfer nous avait montré des volontés définitivement enfermées dans leur désordre.

Le Purgatoire, des volontés progressivement purifiées.

Le Paradis nous montre maintenant des personnes différentes, avec des histoires différentes et des degrés différents de gloire, mais réunies sans rivalité dans une même communion.

Bernard montre d’abord les grandes figures de l’histoire biblique. Une partie de la Rose rassemble ceux qui ont cru au Christ à venir, l’autre ceux qui ont cru au Christ venu.

Toute l’histoire du salut converge ainsi vers le Christ.

Bernard invite ensuite Dante à contempler Marie :

« Regarde à présent la figure qui au Christ

Ressemble le plus parce que sa clarté

Seule te peut disposer à voir le Christ ».

Marie occupe une place unique parce que c’est par elle que le Verbe est entré dans l’histoire humaine ; mais le terme reste le Christ et, par Lui, Dieu.

Puis apparaît Lucie, qui avait joué un rôle essentiel dès le début du voyage : c’est elle qui avait alerté Béatrice sur le danger dans lequel se trouvait Dante.

La boucle est presque bouclée.

Au terme du voyage, Dante retrouve ceux qui, parfois sans qu’il le sache, avaient contribué à son salut. Lorsqu’il se croyait seul dans la forêt obscure, la grâce était déjà à l’œuvre pour le chercher.

Nous sommes maintenant au seuil de la vision ultime.

Dante ne pourra pas voir Dieu par ses seules forces.

Il lui faudra la grâce.

Saint Bernard va donc prier Marie d’intercéder pour lui.

Le dernier chant de la Divine Comédie ne commencera pas par une démonstration.

Il commencera par une prière.

Chant XXXIII

Au terme de tout son voyage, Dante reçoit par grâce la vision de Dieu : il entrevoit dans l’unité divine l’univers entier, la Trinité et le mystère de l’Incarnation ; puis l’intelligence atteint sa limite et sa volonté s’accorde enfin à l’Amour qui meut toute la création.

Tout commence par la prière de saint Bernard :

« O vierge et mère, fille de ton fils,

Humble et glorieuse plus que toute créature,

Terme prédestiné de l’éternel conseil,

Tu es celle par qui l’humaine nature

Fut de telle sorte ennoblie que son auteur

Point ne dédaigna de se faire son œuvre.

Dans ton sein se ralluma l’amour

Par la chaleur duquel, en l’éternelle paix,

Ainsi a germé cette fleur ».

Marie regarde Bernard puis tourne les yeux vers Dieu.

Bernard fait signe à Dante de regarder à son tour. Mais celui-ci n’a déjà plus besoin d’être guidé : il est prêt.

« Dès cet instant ma vision se fit plus haute

Que notre langage qui cède devant de telles contemplations,

Et défaillante se fait la mémoire devant tant d’excès ».

Presque tout va s’effacer de sa mémoire. Comme après un rêve dont les images disparaissent tandis que demeure l’émotion, la vision continue pourtant de « distiller dans le cœur la douceur qu’elle fit naître en lui ».

Dante plonge son regard dans la lumière :

« Dans sa profondeur je vis que se recueille,

Relié par l’amour en un volume,

Tout ce qui se passe par l’univers sur des feuillets épars :

Substance et accident et leurs modalités

Fondus ensemble d’une façon si parfaite

Que ce que j’en dis n’en est qu’une faible lueur ».

Après tant d’interrogations accumulées au long du voyage, Dante contemple pour un instant l’unité depuis sa source.

Et cette unité est « reliée par l’amour ».

Tout ce qui lui était apparu dispersé — les personnes, les événements, les passions, les cités, l’histoire, la création entière — apparaît maintenant mystérieusement uni en Dieu.

Ce n’est pourtant pas Dieu qui change à mesure que Dante Le contemple.

Il voit dorénavant tout différemment, non parce que Dieu changerait mais parce que son regard est transformé :

« Non plus d’une unique figure

Fut dans la vivante lumière que je contemplais,

Car semblable elle est toujours à ce qu’elle fût dès les commencements,

Mais à cause de ma vue, qui se fortifiait

En moi durant que je demeurais en extase, une seule apparence,

Parce que moi-même je changeais, à moi se révélait davantage ».

Tout le Paradis était donc aussi l’apprentissage d’un regard.

Dante entrevoit alors la Trinité :

« Dans la profonde et claire subsistance

De la suprême lumière m’apparurent trois cercles

De trois couleurs en une parfaite identité :

Et l’un d’eux par l’autre, comme Iris par Iris,

Semblait réfléchi, et le troisième semblait comme un feu

Procédant également de l’un et de l’autre ».

Et au cœur de cette lumière divine apparaît notre image humaine.

Nous retrouvons ce que la prière à Marie annonçait dès le commencement du chant : le Créateur « ne dédaigna pas de se faire son œuvre ».

Le dernier mystère contemplé par Dante est donc celui de l’Incarnation : au cœur de Dieu, il découvre l’humanité du Christ.

Sa raison tente encore de comprendre comment l’humain et le divin peuvent ainsi être unis. Mais ses propres forces n’y suffisent plus.

Alors lui est donné ce qu’il ne pouvait atteindre seul.

Et la Divine Comédie s’achève :

« Ici, devant la vision sublime mes forces défaillirent ;

Mais déjà mon désir et ma volonté s’élançaient, emportés

Comme la roue que tout entière une même impulsion fait mouvoir,

Par l’amour qui meut le soleil et les autres étoiles ».

FIN !

Dante ne termine donc pas son voyage en disant : j’ai tout compris.

Il le termine lorsque son désir et sa volonté sont enfin accordés à l’Amour qui ordonne toute la création.

Nous pouvons alors mesurer le chemin parcouru.

Au début de l’Enfer, Dante avait perdu « la voie droite ».

Au Purgatoire, il avait appris à libérer et à ordonner son désir ; Virgile l’avait finalement déclaré « libre, droit et sain ».

Au Paradis, il a découvert vers quel Bien cette liberté est faite.

Et au dernier vers, sa volonté n’est ni supprimée ni absorbée : elle est enfin pleinement elle-même parce qu’elle s’accorde librement à sa fin.

La Divine Comédie avait commencé par un homme perdu dans une forêt obscure.

Elle s’achève sur l’Amour qui meut le soleil et les autres étoiles.

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