dimanche 4 octobre 2026

DE LA LIESSE A LA VIOLENCE DE RUE

L’actualité récente nous replonge dans les paradoxes français. Après la ferveur populaire qui a entouré le voyage de Léon XIV, voici les scènes de violence dans et autour de nos lycées. En arrière-plan, une campagne électorale qui dérive dans l’inspection des recoins et des arrière-pensées des candidats et de leur entourage, et une situation économique et financière alarmante, puisque la dette publique atteint désormais 119 % du PIB et nous met dans la main des marchés financiers.

Trois images résument cette étrange séquence.


Un prêtre confessant sur un boulevard parisien, en marge de la messe de la Concorde.

Marie-Garance, portée par des gardes suisses jusqu’à Léon XIV, recueillie dans les bras du pape.

Enfin, des jeunes affrontant les forces de l’ordre ou mettant le feu à leur établissement.

Bien que différentes, elles convergent paradoxalement.

Pendant quelques heures, on aurait pu croire que la France redevenait la fille aînée de l’Église. La messe célébrée par Léon XIV entre la Concorde et l’Étoile a rassemblé une foule considérable. Le spectacle était saisissant. Mais que reste-t-il de cette ferveur maintenant que la foule est dispersée ?

Je crains qu’Emmanuel Todd n’ait raison lorsqu’il décrit le passage d’une religion « zombie », dont les pratiques ont disparu mais dont les structures subsistent, à une « religion zéro », dans laquelle les références chrétiennes elles-mêmes cessent d’ordonner la vie commune. Les valeurs catholiques ne structurent plus ni la vie sociale ni la vie personnelle de la très grande majorité des croyants.

Voilà pourquoi l’image d’un prêtre confessant sur un boulevard parisien est si révélatrice. Certains journalistes s’en sont étonnés. Mais pourquoi nous étonner de leur étonnement ?

Se confesser, c’est reconnaître que l’on n’est pas soi-même la mesure du bien et du mal. C’est admettre que certains de nos actes peuvent être mauvais, alors même qu’on les a librement voulus ; qu’une vérité nous précède et nous dépasse ; que le pardon n’est pas l’autojustification, mais l’accueil d’un jugement et d’une miséricorde qui ne viennent pas de nous.

Nous sommes loin de l’arbitrage individuel érigé en norme suprême.

Deuxième image : Marie-Garance.

Des gardes suisses l’ont élevée jusqu’à Léon XIV. Le pape l’a prise dans ses bras. Leurs regards se sont croisés. Pendant quelques secondes, le temps semblait suspendu.

Cette scène rappelle silencieusement une évidence que notre époque tend à oublier : la dignité humaine ne dépend ni de l’autonomie, ni de la performance, ni de l’utilité sociale. Elle n’est pas le résultat d’un choix, d’un classement ou d’une reconnaissance accordée par les autres. Elle précède nos décisions ; elle demande seulement à être reconnue.

Ce moment, dont l’image a fait le tour du monde, nous a dit plus que tous les discours sur le handicap, la dignité de tout être humain et le caractère sacré de la vie. Il nous renvoie l’image de notre indignité dans notre course après la soi-disant perfection, la performance et notre refus d’admettre que la vie nous dépasse et qu’elle contient un germe d’éternité qui nous transcende.

Troisième image : les lycéens.

Il serait injuste et simpliste de réduire leur mobilisation à ces violences. Les revendications sont nombreuses, parfois légitimes : manque de professeurs, remplacements insuffisants, classes surchargées, bâtiments dégradés, inquiétudes devant Parcoursup, emplois du temps et conditions d’étude. Elles expriment un malaise réel : celui d’une jeunesse à laquelle l’école ne paraît plus toujours capable de promettre un avenir lisible, cohérent, désirable.

Il faut distinguer les revendications des violences qui ont accompagné certains blocages. Les organisations lycéennes elles-mêmes ne se confondent pas avec ceux qui incendient, dégradent ou affrontent la police.

La question n’est donc pas de faire à toute une génération le procès de quelques-uns. Elle est de comprendre ce que ces violences révèlent lorsqu’elles surgissent : une difficulté croissante à supporter la frustration, à transformer une colère en parole, une inquiétude en pensée, un désaccord en action commune. Car, quelle que soit la manipulation dont ils sont l’objet, nombre de nos lycéens, même non majoritaires, se reconnaissent dans cette violence.

Le paradoxe est au cœur de chacune de ces trois images. Et il est le même.

Paradoxe du catholique qui ne se confesse plus, ne répondant ainsi pas à l’une des prescriptions essentielles de l’Église.

Paradoxe d’une époque qui ne veut plus vivre ce qu’elle admire.

Paradoxe d’une jeunesse qui casse ce dont elle se plaint du dysfonctionnement !

Ce paradoxe réside dans notre inaptitude à être en cohérence avec le réel, dans notre volonté de soumettre le réel à ce que nous désirons, voulons, imaginons, sans plus accepter aucune autorité extérieure, y compris les plus compétentes et les plus autorisées.

Nous vivons l’acmé de l’individualisme conformiste.

Prenons l’exemple des lycéens, qui nous émeut particulièrement au seuil de cette nouvelle semaine de tous les dangers.

Que veulent-ils ?

Certaines revendications sont parfaitement légitimes. Or force est de constater qu’ils sont souvent incapables de les verbaliser et de les exprimer. Et c’est peut-être là le plus inquiétant.

Non pas que cette jeunesse n’ait rien à dire. Au contraire : elle semble éprouver confusément que quelque chose ne fonctionne plus. Que l’école ne remplit plus toujours sa promesse. Que l’avenir qu’on lui propose est incertain. Que les adultes eux-mêmes doutent des institutions dont ils lui demandent pourtant de respecter les règles.

Mais elle peine à mettre des mots communs sur son malaise, et encore plus sur ses causes.

Contrairement à ce qui se passa en Mai 68, la violence n’est plus l’aboutissement d’un discours ou son prolongement, mais le substitut au discours.

Et comment ne pas voir, dans ce recours brutal à la violence en lieu et place de toute parole claire, l’impact des algorithmes, des écrans et des réseaux ?

Baptiste Détombe développe très justement ce parallèle :

« On ne peut évidemment pas réduire ce qui se passe aujourd'hui à la seule question technologique. Néanmoins, certains éléments peuvent expliquer pourquoi il y a une résonance entre le monde algorithmique dans lequel les jeunes grandissent et les réactions de certains. Le monde numérique accoutume à l'instantanéité. Et le problème de l'instantanéité, c'est qu’elle ne génère aucune frustration ni aucune friction. Aujourd’hui, tout ce qui représente une forme de résistance est très mal perçu. En cela, la réaction parfois épidermique de certains jeunes est la conséquence de l'incapacité à inhiber son désir. Et cette incapacité à répondre à la frustration peut avoir une plus grande propension à dégénérer en violence. Sans réduire la violence à la seule question technologique, le monde numérique favorise le déploiement d'une violence directement liée à l'incapacité à gérer sa propre frustration. »

L’échec que nos lycéens nous jettent violemment à la figure est d’abord le nôtre. Le système éducatif que nous leur proposons est un échec généralisé, qui ne leur offre plus aucune perspective.

Que leur avons-nous transmis qui leur permette de penser ce qui leur arrive, de hiérarchiser leurs colères, de transformer une inquiétude en pensée et une pensée en parole ?

Nous leur avons beaucoup parlé de leurs droits et de leur autonomie. Peut-être beaucoup moins de ce qu’ils recevaient, de ce qu’ils devaient à ceux qui les avaient précédés et de ce qu’ils auraient eux-mêmes à transmettre.

Et voici la réponse du ministre de l’Éducation nationale — qui a mis un certain temps à réagir… Après avoir reçu les organisations lycéennes, il annonce vouloir « relancer la démocratie scolaire », qu’il juge « dysfonctionnelle ».

La formule laisse pantois!

Ces lycéens sont, pour la plupart, des mineurs placés sous l’autorité de leurs parents. Pourquoi pas, demain, une démocratie collégienne ?

Et surtout : que dit de notre société cette manière de répondre à une crise de l’autorité par davantage d’horizontalité et de négociation ?

Face à la crise profonde que nous traversons, il n’y a plus d’État.

Je conclus avec mes trois images, qui nous renvoient la réalité comme un miroir brisé par les crises identitaires que nous avons provoquées au fur et à mesure de nos abandons, de nos renoncements et de notre refus de toute autorité et de toute transcendance.

La société dont nos enfants ont besoin doit être structurée autour d’un projet cohérent, et non sur le nihilisme de nos caprices, de nos aveuglements et de notre vaine prétention à être maîtres de nos destins et de nos vies.

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