Il est des livres dont la lecture enrichit durablement. Parmi ceux-ci il en est certains qui, au-delà de leur intérêt historique, permettent de mieux comprendre le présent, d’en discerner les contradictions et d’en pressentir les dangers. Quand je pense à l’Allemagne, la nuit, de Claude Martin, en fait partie.
Grandeur de la diplomatie française, désillusions européennes et abandon d’une certaine conception de l’équilibre continental.
Dans cet ouvrage de plus de neuf cents pages, cet éminent ambassadeur de France nous livre le récit des événements auxquels il a participé ou dont il fut le témoin privilégié au cours de sa longue carrière diplomatique, particulièrement dans les relations franco-allemandes et la construction européenne. Le lecteur est porté par la qualité de l’écriture, l’immense culture et la hauteur de vue de l’auteur. La densité du récit et sa longueur ne le dissuadent jamais d’en achever la lecture. Claude Martin sait faire revivre les événements sans les réduire à leur apparence immédiate, restituer les conversations sans perdre de vue leurs enjeux et faire comprendre et apprécier les hommes sans nécessairement partager leurs convictions.
Sa
fréquentation des lieux de pouvoir, sa connaissance des dirigeants et son
expérience des négociations internationales donnent à son témoignage une saveur
particulière. Il nous offre une véritable traversée de plusieurs décennies
d’histoire européenne grâce à la fidèle écriture au jour le jour de ses cahiers
« Moleskine » qui intriguaient tant A. Merkel.
Claude
Martin est curieux, intelligent et cultivé. Il ne laisse rien au hasard. Il
sait que la connaissance des nations, de leur histoire, de leurs inquiétudes, de
leurs intérêts comme de leurs faiblesses, et en même temps de celle aussi
exhaustive de leurs dirigeants constitue une condition de toute action
diplomatique sérieuse.
C’est sans
doute l’une des raisons pour lesquelles ce livre est si inspirant et
passionnant, suscitant à la fois inquiétude et admiration. Admiration devant ce
que fut la diplomatie française, sa compétence, sa continuité, sa capacité à
peser sur les affaires du monde. Inquiétude lorsqu’on mesure la distance qui sépare
désormais cette tradition des pratiques contemporaines du pouvoir et que l’on
songe à la réforme engagée sous la présidence d’Emmanuel Macron, qui a supprimé
les corps diplomatiques traditionnels, au risque d’affaiblir la transmission de
l’expérience et cette culture professionnelle qui faisait la force du Quai
d’Orsay ?
Car la
diplomatie n’est pas seulement une administration. Elle est une mémoire, une
école de discernement et l’un des instruments les plus précieux d’un Etat.
Des hommes d’État conscients de leur responsabilité
historique
Une première
réflexion s’impose au fil de cette lecture : le contraste entre une génération
de grands dirigeants européens encore profondément marqués par la Seconde
Guerre mondiale et ceux plus médiocres qui leur ont succédé.
Les premiers
avaient hérité d’une Europe dévastée. Ils savaient ce que signifiaient la
guerre, la destruction des nations et la fragilité des équilibres
internationaux. Cette conscience historique ne garantissait ni leur vertu ni la
justesse de toutes leurs décisions, mais elle leur imposait une certaine
gravité ainsi qu’une forme d’humilité dans l’exercice du pouvoir. À travers les
portraits de François Mitterrand, Jacques Chirac, Helmut Schmidt, Helmut Kohl
ou Angela Merkel, Claude Martin nous permet de mesurer combien les
personnalités et les convictions pouvaient différer sans interdire la recherche
patiente de compromis. Les intérêts français et allemands demeuraient souvent
divergents, mais leurs dirigeants qui n’avaient pas nécessairement d’affinités
personnelles savaient d’une part reconnaître qu’ils étaient les dépositaires
d’une histoire qui les dépassait et d’autre part apprendre à connaître puis
apprécier leurs interlocuteurs. Il ne s’agit évidemment pas d’idéaliser ces
hommes d’État ni d’approuver rétrospectivement l’ensemble de leurs choix, mais
de leur reconnaître une capacité à inscrire leur action dans le temps long.
Or cette
dimension historique et culturelle a disparu. La communication semble trop
souvent l’emporter sur la réflexion, l’affirmation personnelle sur la recherche
du compromis et la réaction immédiate sur la patience stratégique. Les femmes et
les hommes de pouvoir semblent moins savoir s’effacer devant les enjeux. Ils
veulent trop les soumettre à leur vision. Certaines anecdotes de Nicolas Sarkozy
ou de ministres récents sont édifiantes, parfois à la limite du ridicule....
Le livre
conduit ainsi à une interrogation fondamentale : peut-on encore gouverner
durablement lorsque le sens de l’histoire cède devant la logique de l’instant et
de la seule ambition ?
La diplomatie ou l’art de peser sur l’histoire
L’un des
grands mérites du récit de Claude Martin est de montrer comment l’histoire se
construit concrètement. Nous avons tendance à la considérer comme une
succession de décisions majeures, de traités solennels et de sommets
internationaux. Or la réalité est infiniment plus complexe.
Une
conversation apparemment secondaire, une formule maladroite, une confidence
recueillie au bon moment, une initiative discrète peuvent parfois infléchir le
cours des événements. L’histoire des relations internationales est aussi celle
des hommes qui élaborent les stratégies, les interprètent, les corrigent ou les
compromettent.
À cet égard,
le livre constitue une remarquable illustration de l’exercice de la
responsabilité du pouvoir. Il rappelle que les décisions politiques
s’inscrivent dans un réseau de volontés, de contraintes et de circonstances
dont nul ne possède entièrement la maîtrise.
C’est
précisément pourquoi la compétence, la prudence, la culture et l’expérience
sont indispensables à ceux qui exercent des responsabilités diplomatiques.
L’intelligence d’une situation ne consiste pas seulement à identifier ce que
l’on souhaite obtenir, mais aussi à comprendre ce que les autres peuvent
accepter et ce qu’ils considèrent comme essentiel.
Le rêve européen à l’épreuve de ses contradictions
Le livre m’a
paru particulièrement précieux dans sa relation de la construction européenne.
Claude
Martin est un Européen convaincu. Or son récit permet de comprendre comment
l’ambition initiale s’est progressivement heurtée à des difficultés
croissantes. Les élargissements successifs, les compromis institutionnels, les
divergences nationales et l’accumulation des procédures ont contribué à rendre
le fonctionnement européen toujours plus complexe et malheureusement stérile.
Il pose la
question de savoir si l’Europe pouvait poursuivre indéfiniment son
élargissement sans avoir préalablement défini avec suffisamment de clarté la
nature politique de son projet. La construction européenne devait permettre aux
nations de mieux défendre ensemble leur liberté, leur sécurité et leurs
intérêts en leur proposant des moyens institutionnels pragmatiques et fonctionnels.
Mais à mesure que les mécanismes institutionnels se développaient, le risque
apparaissait de voir les décisions s’éloigner des peuples et de leurs
représentants et de voir les institutions devenir un « machin ». Il
est impossible de gouverner des Etats à 27 sauf à sombrer dans le fédéralisme
ou à abandonner le pouvoir à une bureaucratie.
Il serait
trop simple d’en rendre les seuls fonctionnaires bruxellois responsables. Les
gouvernements nationaux ont négocié les traités, accepté les transferts de
compétences et participé à l’élaboration des règles qu’ils dénoncent parfois
ensuite. Et Claude Martin fait ressortir par ailleurs qu’il y a aussi eu un
choix politique qui a consisté à renoncer à une construction souple à partir de
dynamiques politiques et économiques entre nations européennes au profit de la
construction d’un super état fédéral paralysant. Il ne cache pas d’ailleurs
avoir confié à Jacques Chirac qui lui faisait une totale confiance qu’il
voterait non au référendum de 2002.
L’Europe
est-elle encore pensée comme une communauté de peuples unis par une histoire,
une civilisation et des intérêts à défendre, ou devient-elle progressivement un
système institutionnel dont la préservation constitue sa propre justification ?
Se poser la question n’est pas être
contre l’Europe. C’est, au contraire, être profondément européenne. Par son
exemple édifiant Claude Martin illustre cette confusion intellectuelle qui
consiste à assimiler toute critique de l’Union européenne à un rejet de
l’Europe elle-même. Il en est la preuve vivante et incontestable !
On peut être
profondément attaché à la civilisation européenne, à la réconciliation des
peuples et à leur coopération, de même qu’à une construction européenne tout en
contestant les orientations prises par les institutions de Bruxelles. La
fidélité à une ambition n’implique pas l’approbation de toutes les formes
historiques qu’elle a successivement empruntées.
Le couple franco-allemand : moteur ou illusion ?
Le titre du
livre annonce la place centrale qui y est occupée par l’Allemagne. Claude
Martin connaît intimement ce pays, sa langue, sa littérature, ses dirigeants et
les ressorts profonds de sa vie politique. Il est extraordinaire de voire le
soin qu’il prit à approfondir sa connaissance de sa langue, de son histoire, de
sa culture et de sa géographie avant de prendre son poste d’ambassadeur !
La relation
franco-allemande ne fut jamais cette entente spontanée et harmonieuse que
suggère parfois l’expression de « couple franco-allemand ». Elle fut une
construction patiente entre deux nations dont les intérêts, les cultures
politiques, les pratiques politiques, les mentalités et les représentations de
la puissance demeuraient profondément différents. C’est précisément parce que
ces différences existaient que la volonté de les surmonter avait une véritable
signification politique. L’accord franco-allemand n’était pas une donnée
naturelle : il devait être constamment recherché et entretenu.
Claude
Martin le montre lorsqu’il raconte les tensions qui ont précédé le
rapprochement entre Jacques Chirac et Gerhard Schröder, puis avec Angela Merkel.
Le refus commun de l’intervention américaine en Irak, en 2003, contribua à
rapprocher Paris et Berlin, démontrant qu’une convergence stratégique pouvait
redonner une impulsion à une relation fragilisée. Cet épisode rappelle
également que l’Europe pouvait affirmer une position diplomatique distincte de
celle des États-Unis sans pour autant entrer en conflit avec eux, comme plus
tard avec la Russie ; mais elle ne le fit jamais qu’à l’initiative de deux
ou trois de ses principaux membres ; à l’inverse l’imbroglio actuel prouve
que réduite à ses institutions l’Europe des 27 est incapable d’influer
diplomatiquement sur le cours de l’histoire.
La Russie et l’Ukraine : les conséquences d’un
équilibre perdu
Les
développements consacrés aux relations entre les puissances européennes et la
Russie constituent une autre dimension essentielle de la réflexion que suscite
ce livre.
L’effondrement
de l’Union soviétique avait ouvert une période historique exceptionnelle. Pour
la première fois depuis plusieurs décennies, il devenait possible d’imaginer
une architecture européenne de sécurité qui ne reposerait plus exclusivement
sur l’opposition de deux blocs antagonistes, Est contre Ouest.
Il fallait
garantir la sécurité des États d’Europe centrale et orientale, récemment
libérés de la domination soviétique, tout en évitant de transformer durablement
la Russie en puissance exclue du nouvel ordre continental. Il fallait respecter
certains équilibres qui ont toujours été essentiels à la stabilité européenne. Il
fallait reconnaître la souveraineté des nations sans ignorer les perceptions
stratégiques de Moscou, et définir le rôle stratégique des États-Unis vis-à-vis
de l’Europe.
Jacques
Chirac et les chanceliers allemands voulurent engager un dialogue prudent et
constructif avec la Russie de Vladimir Poutine. Ils ont eu ce souci dans la
gestion de la crise ukrainienne « commençante ». Ils entendirent les
mises en garde de leur homologue russe par rapport aux conséquences d’une
entrée de l’Ukraine dans l’OTAN. Les uns et les autres tentaient de frayer un
chemin à leurs nations et leurs peuples au cœur d’enjeux se nouant autour de
leurs intérêts divergents, afin d’éviter une confrontation toujours possible y
compris sur le plan militaire. Ce schéma a été abandonné ; ce qui explique
comment on a pu arriver au déclenchement par la Russie de la guerre contre
l’Ukraine en février 2022.
L’invasion
russe constitue une violation de la souveraineté ukrainienne et ne saurait être
justifiée par les erreurs, réelles ou supposées, des politiques occidentales. Mais
condamner cette invasion n’interdit nullement de s’interroger sur les processus
diplomatiques et stratégiques qui l’ont précédée. C’est même une nécessité si
l’on veut comprendre comment une situation aussi tragique a pu se développer. Il
serait excessif d’affirmer que la guerre était inévitable ou que les seules
décisions occidentales l’ont provoquée. La décision d’envahir appartient au
pouvoir russe, qui en porte la responsabilité. Il serait tout aussi réducteur
de considérer que les choix stratégiques effectués depuis la fin de la guerre
froide n’ont joué aucun rôle dans la dégradation progressive de l’harmonie européenne.
La question centrale est donc celle d’un enchaînement historique dont les
dirigeants européens n’ont peut-être pas suffisamment mesuré les dangers.
La lecture
de Claude Martin qui n’aborde pas le conflit armé mais analyse tous les
événements qui l’ont précédée, nous invite précisément à retrouver cette
profondeur d’analyse que les affrontements idéologiques et les simplifications
médiatiques tendent trop souvent à effacer. Elle rappelle que la diplomatie ne
consiste pas à choisir entre la fermeté et le dialogue, mais à comprendre
comment les articuler. Une politique qui renoncerait à toute possibilité de
dialogue avec ses adversaires prendrait le risque de transformer les antagonismes
présents en conflits durables. Inversement, une politique qui confondrait
dialogue et complaisance pourrait encourager les entreprises de domination.
On peut dès
lors se demander si l’Europe n’a pas progressivement perdu une partie de sa
capacité à penser elle-même sa sécurité et son avenir continental. C’est aussi
ce que semble penser l’auteur.
Une Europe
qui ne parvient plus à penser par elle-même l’équilibre du continent peut-elle
encore prétendre maîtriser son destin ?
Une mélancolie qui ressemble à un avertissement
On referme Quand
je pense à l’Allemagne, la nuit avec un sentiment mêlé d’admiration et de
tristesse. Admiration pour ce grand diplomate, sa culture, son intelligence et
sa fidélité à une certaine idée de la France et de l’Europe. Tristesse et
nostalgie, surtout, que l’on croit percevoir chez Claude Martin lui-même,
devant l’effacement progressif d’un monde auquel il avait consacré sa vie
professionnelle.
Car c’est
bien le sentiment d’un immense gâchis qui domine. Des générations d’hommes
d’État avaient patiemment œuvré à la réconciliation des nations européennes, à
la recherche d’équilibres durables et à la construction d’une paix que l’on
espérait définitive. Et voilà que cette ambition semble aujourd’hui compromise
par les renoncements politiques, la perte du sens de l’histoire et l’incapacité
croissante de l’Europe à maîtriser son propre destin.
Derrière la
mélancolie de Claude Martin se dessine une inquiétude plus grave encore : et si
cette Europe, construite pour conjurer définitivement la guerre, risquait
désormais, par ses erreurs et ses aveuglements, de contribuer à nous y
entraîner ? Ce n’est certes pas une fatalité, mais un risque que les événements
présents interdisent d’écarter.
Tel est
peut-être l’ultime avertissement que nous inspire ce livre : ce que plusieurs
générations ont si patiemment construit pour préserver la paix pourrait, faute
de lucidité, de sagesse, de courage politique et de dialogue organisé par de
vrais diplomates se retourner contre l’espérance qui l’avait fait naître.

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