dimanche 18 octobre 2026

QUAND JE PENSE A L'ALLEMAGNE LA NUIT

Il est des livres dont la lecture enrichit durablement. Parmi ceux-ci il en est certains qui, au-delà de leur intérêt historique, permettent de mieux comprendre le présent, d’en discerner les contradictions et d’en pressentir les dangers. Quand je pense à l’Allemagne, la nuit, de Claude Martin, en fait partie.


Grandeur de la diplomatie française, désillusions européennes et abandon d’une certaine conception de l’équilibre continental.

Dans cet ouvrage de plus de neuf cents pages, cet éminent ambassadeur de France nous livre le récit des événements auxquels il a participé ou dont il fut le témoin privilégié au cours de sa longue carrière diplomatique, particulièrement dans les relations franco-allemandes et la construction européenne. Le lecteur est porté par la qualité de l’écriture, l’immense culture et la hauteur de vue de l’auteur. La densité du récit et sa longueur ne le dissuadent jamais d’en achever la lecture. Claude Martin sait faire revivre les événements sans les réduire à leur apparence immédiate, restituer les conversations sans perdre de vue leurs enjeux et faire comprendre et apprécier les hommes sans nécessairement partager leurs convictions.

Sa fréquentation des lieux de pouvoir, sa connaissance des dirigeants et son expérience des négociations internationales donnent à son témoignage une saveur particulière. Il nous offre une véritable traversée de plusieurs décennies d’histoire européenne grâce à la fidèle écriture au jour le jour de ses cahiers « Moleskine » qui intriguaient tant A. Merkel.

Claude Martin est curieux, intelligent et cultivé. Il ne laisse rien au hasard. Il sait que la connaissance des nations, de leur histoire, de leurs inquiétudes, de leurs intérêts comme de leurs faiblesses, et en même temps de celle aussi exhaustive de leurs dirigeants constitue une condition de toute action diplomatique sérieuse.

C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles ce livre est si inspirant et passionnant, suscitant à la fois inquiétude et admiration. Admiration devant ce que fut la diplomatie française, sa compétence, sa continuité, sa capacité à peser sur les affaires du monde. Inquiétude lorsqu’on mesure la distance qui sépare désormais cette tradition des pratiques contemporaines du pouvoir et que l’on songe à la réforme engagée sous la présidence d’Emmanuel Macron, qui a supprimé les corps diplomatiques traditionnels, au risque d’affaiblir la transmission de l’expérience et cette culture professionnelle qui faisait la force du Quai d’Orsay ?

Car la diplomatie n’est pas seulement une administration. Elle est une mémoire, une école de discernement et l’un des instruments les plus précieux d’un Etat.

Des hommes d’État conscients de leur responsabilité historique

Une première réflexion s’impose au fil de cette lecture : le contraste entre une génération de grands dirigeants européens encore profondément marqués par la Seconde Guerre mondiale et ceux plus médiocres qui leur ont succédé.

Les premiers avaient hérité d’une Europe dévastée. Ils savaient ce que signifiaient la guerre, la destruction des nations et la fragilité des équilibres internationaux. Cette conscience historique ne garantissait ni leur vertu ni la justesse de toutes leurs décisions, mais elle leur imposait une certaine gravité ainsi qu’une forme d’humilité dans l’exercice du pouvoir. À travers les portraits de François Mitterrand, Jacques Chirac, Helmut Schmidt, Helmut Kohl ou Angela Merkel, Claude Martin nous permet de mesurer combien les personnalités et les convictions pouvaient différer sans interdire la recherche patiente de compromis. Les intérêts français et allemands demeuraient souvent divergents, mais leurs dirigeants qui n’avaient pas nécessairement d’affinités personnelles savaient d’une part reconnaître qu’ils étaient les dépositaires d’une histoire qui les dépassait et d’autre part apprendre à connaître puis apprécier leurs interlocuteurs. Il ne s’agit évidemment pas d’idéaliser ces hommes d’État ni d’approuver rétrospectivement l’ensemble de leurs choix, mais de leur reconnaître une capacité à inscrire leur action dans le temps long.

Or cette dimension historique et culturelle a disparu. La communication semble trop souvent l’emporter sur la réflexion, l’affirmation personnelle sur la recherche du compromis et la réaction immédiate sur la patience stratégique. Les femmes et les hommes de pouvoir semblent moins savoir s’effacer devant les enjeux. Ils veulent trop les soumettre à leur vision. Certaines anecdotes de Nicolas Sarkozy ou de ministres récents sont édifiantes, parfois à la limite du ridicule....

Le livre conduit ainsi à une interrogation fondamentale : peut-on encore gouverner durablement lorsque le sens de l’histoire cède devant la logique de l’instant et de la seule ambition ?

La diplomatie ou l’art de peser sur l’histoire

L’un des grands mérites du récit de Claude Martin est de montrer comment l’histoire se construit concrètement. Nous avons tendance à la considérer comme une succession de décisions majeures, de traités solennels et de sommets internationaux. Or la réalité est infiniment plus complexe.

Une conversation apparemment secondaire, une formule maladroite, une confidence recueillie au bon moment, une initiative discrète peuvent parfois infléchir le cours des événements. L’histoire des relations internationales est aussi celle des hommes qui élaborent les stratégies, les interprètent, les corrigent ou les compromettent.

À cet égard, le livre constitue une remarquable illustration de l’exercice de la responsabilité du pouvoir. Il rappelle que les décisions politiques s’inscrivent dans un réseau de volontés, de contraintes et de circonstances dont nul ne possède entièrement la maîtrise.

C’est précisément pourquoi la compétence, la prudence, la culture et l’expérience sont indispensables à ceux qui exercent des responsabilités diplomatiques. L’intelligence d’une situation ne consiste pas seulement à identifier ce que l’on souhaite obtenir, mais aussi à comprendre ce que les autres peuvent accepter et ce qu’ils considèrent comme essentiel.

Le rêve européen à l’épreuve de ses contradictions

Le livre m’a paru particulièrement précieux dans sa relation de la construction européenne.

Claude Martin est un Européen convaincu. Or son récit permet de comprendre comment l’ambition initiale s’est progressivement heurtée à des difficultés croissantes. Les élargissements successifs, les compromis institutionnels, les divergences nationales et l’accumulation des procédures ont contribué à rendre le fonctionnement européen toujours plus complexe et malheureusement stérile.

Il pose la question de savoir si l’Europe pouvait poursuivre indéfiniment son élargissement sans avoir préalablement défini avec suffisamment de clarté la nature politique de son projet. La construction européenne devait permettre aux nations de mieux défendre ensemble leur liberté, leur sécurité et leurs intérêts en leur proposant des moyens institutionnels pragmatiques et fonctionnels. Mais à mesure que les mécanismes institutionnels se développaient, le risque apparaissait de voir les décisions s’éloigner des peuples et de leurs représentants et de voir les institutions devenir un « machin ». Il est impossible de gouverner des Etats à 27 sauf à sombrer dans le fédéralisme ou à abandonner le pouvoir à une bureaucratie.

Il serait trop simple d’en rendre les seuls fonctionnaires bruxellois responsables. Les gouvernements nationaux ont négocié les traités, accepté les transferts de compétences et participé à l’élaboration des règles qu’ils dénoncent parfois ensuite. Et Claude Martin fait ressortir par ailleurs qu’il y a aussi eu un choix politique qui a consisté à renoncer à une construction souple à partir de dynamiques politiques et économiques entre nations européennes au profit de la construction d’un super état fédéral paralysant. Il ne cache pas d’ailleurs avoir confié à Jacques Chirac qui lui faisait une totale confiance qu’il voterait non au référendum de 2002.

L’Europe est-elle encore pensée comme une communauté de peuples unis par une histoire, une civilisation et des intérêts à défendre, ou devient-elle progressivement un système institutionnel dont la préservation constitue sa propre justification ?  Se poser la question n’est pas être contre l’Europe. C’est, au contraire, être profondément européenne. Par son exemple édifiant Claude Martin illustre cette confusion intellectuelle qui consiste à assimiler toute critique de l’Union européenne à un rejet de l’Europe elle-même. Il en est la preuve vivante et incontestable !

On peut être profondément attaché à la civilisation européenne, à la réconciliation des peuples et à leur coopération, de même qu’à une construction européenne tout en contestant les orientations prises par les institutions de Bruxelles. La fidélité à une ambition n’implique pas l’approbation de toutes les formes historiques qu’elle a successivement empruntées.

Le couple franco-allemand : moteur ou illusion ?

Le titre du livre annonce la place centrale qui y est occupée par l’Allemagne. Claude Martin connaît intimement ce pays, sa langue, sa littérature, ses dirigeants et les ressorts profonds de sa vie politique. Il est extraordinaire de voire le soin qu’il prit à approfondir sa connaissance de sa langue, de son histoire, de sa culture et de sa géographie avant de prendre son poste d’ambassadeur !

La relation franco-allemande ne fut jamais cette entente spontanée et harmonieuse que suggère parfois l’expression de « couple franco-allemand ». Elle fut une construction patiente entre deux nations dont les intérêts, les cultures politiques, les pratiques politiques, les mentalités et les représentations de la puissance demeuraient profondément différents. C’est précisément parce que ces différences existaient que la volonté de les surmonter avait une véritable signification politique. L’accord franco-allemand n’était pas une donnée naturelle : il devait être constamment recherché et entretenu.

Claude Martin le montre lorsqu’il raconte les tensions qui ont précédé le rapprochement entre Jacques Chirac et Gerhard Schröder, puis avec Angela Merkel. Le refus commun de l’intervention américaine en Irak, en 2003, contribua à rapprocher Paris et Berlin, démontrant qu’une convergence stratégique pouvait redonner une impulsion à une relation fragilisée. Cet épisode rappelle également que l’Europe pouvait affirmer une position diplomatique distincte de celle des États-Unis sans pour autant entrer en conflit avec eux, comme plus tard avec la Russie ; mais elle ne le fit jamais qu’à l’initiative de deux ou trois de ses principaux membres ; à l’inverse l’imbroglio actuel prouve que réduite à ses institutions l’Europe des 27 est incapable d’influer diplomatiquement sur le cours de l’histoire.

La Russie et l’Ukraine : les conséquences d’un équilibre perdu

Les développements consacrés aux relations entre les puissances européennes et la Russie constituent une autre dimension essentielle de la réflexion que suscite ce livre.

L’effondrement de l’Union soviétique avait ouvert une période historique exceptionnelle. Pour la première fois depuis plusieurs décennies, il devenait possible d’imaginer une architecture européenne de sécurité qui ne reposerait plus exclusivement sur l’opposition de deux blocs antagonistes, Est contre Ouest.

Il fallait garantir la sécurité des États d’Europe centrale et orientale, récemment libérés de la domination soviétique, tout en évitant de transformer durablement la Russie en puissance exclue du nouvel ordre continental. Il fallait respecter certains équilibres qui ont toujours été essentiels à la stabilité européenne. Il fallait reconnaître la souveraineté des nations sans ignorer les perceptions stratégiques de Moscou, et définir le rôle stratégique des États-Unis vis-à-vis de l’Europe.

Jacques Chirac et les chanceliers allemands voulurent engager un dialogue prudent et constructif avec la Russie de Vladimir Poutine. Ils ont eu ce souci dans la gestion de la crise ukrainienne « commençante ». Ils entendirent les mises en garde de leur homologue russe par rapport aux conséquences d’une entrée de l’Ukraine dans l’OTAN. Les uns et les autres tentaient de frayer un chemin à leurs nations et leurs peuples au cœur d’enjeux se nouant autour de leurs intérêts divergents, afin d’éviter une confrontation toujours possible y compris sur le plan militaire. Ce schéma a été abandonné ; ce qui explique comment on a pu arriver au déclenchement par la Russie de la guerre contre l’Ukraine en février 2022.

L’invasion russe constitue une violation de la souveraineté ukrainienne et ne saurait être justifiée par les erreurs, réelles ou supposées, des politiques occidentales. Mais condamner cette invasion n’interdit nullement de s’interroger sur les processus diplomatiques et stratégiques qui l’ont précédée. C’est même une nécessité si l’on veut comprendre comment une situation aussi tragique a pu se développer. Il serait excessif d’affirmer que la guerre était inévitable ou que les seules décisions occidentales l’ont provoquée. La décision d’envahir appartient au pouvoir russe, qui en porte la responsabilité. Il serait tout aussi réducteur de considérer que les choix stratégiques effectués depuis la fin de la guerre froide n’ont joué aucun rôle dans la dégradation progressive de l’harmonie européenne. La question centrale est donc celle d’un enchaînement historique dont les dirigeants européens n’ont peut-être pas suffisamment mesuré les dangers.

La lecture de Claude Martin qui n’aborde pas le conflit armé mais analyse tous les événements qui l’ont précédée, nous invite précisément à retrouver cette profondeur d’analyse que les affrontements idéologiques et les simplifications médiatiques tendent trop souvent à effacer. Elle rappelle que la diplomatie ne consiste pas à choisir entre la fermeté et le dialogue, mais à comprendre comment les articuler. Une politique qui renoncerait à toute possibilité de dialogue avec ses adversaires prendrait le risque de transformer les antagonismes présents en conflits durables. Inversement, une politique qui confondrait dialogue et complaisance pourrait encourager les entreprises de domination.

On peut dès lors se demander si l’Europe n’a pas progressivement perdu une partie de sa capacité à penser elle-même sa sécurité et son avenir continental. C’est aussi ce que semble penser l’auteur.

Une Europe qui ne parvient plus à penser par elle-même l’équilibre du continent peut-elle encore prétendre maîtriser son destin ?

Une mélancolie qui ressemble à un avertissement

On referme Quand je pense à l’Allemagne, la nuit avec un sentiment mêlé d’admiration et de tristesse. Admiration pour ce grand diplomate, sa culture, son intelligence et sa fidélité à une certaine idée de la France et de l’Europe. Tristesse et nostalgie, surtout, que l’on croit percevoir chez Claude Martin lui-même, devant l’effacement progressif d’un monde auquel il avait consacré sa vie professionnelle.

Car c’est bien le sentiment d’un immense gâchis qui domine. Des générations d’hommes d’État avaient patiemment œuvré à la réconciliation des nations européennes, à la recherche d’équilibres durables et à la construction d’une paix que l’on espérait définitive. Et voilà que cette ambition semble aujourd’hui compromise par les renoncements politiques, la perte du sens de l’histoire et l’incapacité croissante de l’Europe à maîtriser son propre destin.

Derrière la mélancolie de Claude Martin se dessine une inquiétude plus grave encore : et si cette Europe, construite pour conjurer définitivement la guerre, risquait désormais, par ses erreurs et ses aveuglements, de contribuer à nous y entraîner ? Ce n’est certes pas une fatalité, mais un risque que les événements présents interdisent d’écarter.

Tel est peut-être l’ultime avertissement que nous inspire ce livre : ce que plusieurs générations ont si patiemment construit pour préserver la paix pourrait, faute de lucidité, de sagesse, de courage politique et de dialogue organisé par de vrais diplomates se retourner contre l’espérance qui l’avait fait naître.

 

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