lundi 28 octobre 2013

LA BLANQUETTE DE VEAU ET L'IDENTITE SELON ALAIN FINKIELKRAUT …

Nous étions vendredi soir, j'étais las de ma semaine de travail, je regardais la télévision en même temps que j'essayai de lire pour me donner bonne conscience…. Autant dire que je n'ai pas lu…. À l'écran : « Top chef » ! Entre mes mains : le dernier livre d'Alain Finkielkraut « L'identité malheureuse » ! Rien à voir… Et pourtant, aussi saugrenu que cela puisse paraître, ce que j'ai vu et entendu m'a renvoyé à ma lecture. Je vous imagine déjà en train de vous dire cette fois-ci il est devenu complètement fou… N'allez pas si vite… Les candidats du concours de meilleur cuisinier amateur devaient réaliser une blanquette de veau ou un navarin d'agneau. Que du classique… Ce fut la débandade. Le désarroi total chez ces hommes et ces femmes dont on imagine pourtant qu'ils ont appris à cuisiner dans et pour leurs familles ; ils ne connaissaient pas la recette de ces deux plats traditionnels français ! Cette fois-ci vous me voyez venir, surtout que vous avez peut-être écouté dimanche matin sur France Culture l’interview de Pascal Ory auteur de «L’identité passe à table» … Le dernier livre d'Alain Finkielkraut est particulièrement émouvant, important et fort. Fils de déportés-immigrés ce révolutionnaire soixante-huitard n'a pas viré sa cuti; mais il a évolué, au point d'être voué aux gémonies par ses anciens amis du Monde dans les colonnes duquel Jean Birnbaum l'accuse de « jouer avec le feu ». Cet esprit d'une intelligence hors du commun sent et comprend la France. C'est ce qui déplaît à la bien-pensance qu'il dénonce… Il mesure l'enjeu culturel et donc identitaire auquel nous sommes confrontés. L'un des thèmes qu'il développe est précisément cette incapacité dans laquelle nous nous trouvons collectivement, et chez nos élites, de vivre la France. Non pas pour en faire une idéologie mais précisément pour s'en inspirer, en faire un suc, se transcender, construire, imaginer, créer et transmettre à nos jeunes! Et il cite cette très belle phrase de Goethe dans Faust : « Ce que tu as hérité de tes pères, acquiers le pour le posséder ». Plus loin, il se désole que le Cid ne puisse plus être enseigné à partir du moment où nos enseignants voudraient rapatrier Corneille dans les réseaux sociaux ou dans l'univers familier de leurs élèves, plutôt que de les aider à s'en détacher. Alors, comme Corneille ne peut pas rentrer dans un tel schéma, parce qu'il est aussi irréductible qu'intemporel, on n’étudie plus le Cid… Quelques pages plus tôt il écrit « l'homme n'est pas maître du sens. Le sens passe à travers lui ». Nous sommes des éponges. Nous ne pouvons donner ou reproduire que ce que nous avons reçu. Le créateur est d'abord un héritier ; un héritier humble et reconnaissant ; ce débiteur insolvable qu'évoque Jean Madiran dans ‘Une civilisation blessée au cœur». Alain Finkielkraut qui n’est pas suspect de prosélytisme catholique insiste sur l’exigence de l’humilité, comme du respect, mais aussi sur le bienfait de la crainte… Tout ce qui n'est plus dans l'air du temps culturel rythmé par «Le Monde». Nos cuisiniers en herbe ont sans doute du talent. Mais ils ne savent pas ce que c'est qu’une blanquette de veau ; je suis prêt à parier qu'ils n'auraient pas mieux réussi avec une poule au pot… Ils ignorent ce que c'est que la France. Ils ne sentent pas la France. Ils ne la cuisinent pas. Elle n'est pas leur source d'inspiration. Elle n'est plus leur culture. C'est là que le bât blesse. La France a ceci de particulier, indépendamment des débats politiciens sur le droit du sol le droit du sang, qu'elle se reconnaît à la galanterie d'un homme, à l'élégance d'une femme, à la flèche de ses cathédrales, à la diversité de ses paysages, à la puissance intellectuelle de sa langue, à ses poètes, à ses romanciers, à ses philosophe et à ses théologiens, à ses Saints aussi divers que nombreux, au caractère fondamentalement politique de son unité et de son intégrité nationale, au baptême de son peuple derrière Clovis, à la naissance du sentiment national lors de la bataille de Bouvines, à la puissance et à la force comme à la capacité de révolte de son peuple dont la sensibilité exacerbée explique si elle ne le justifie pas totalement son passé révolutionnaire, à sa passion de la liberté, mais aussi à sa couture, sa coiffure, ses parfums, ses vins, comme à sa cuisine. Pour Finkielkraut il s’agit avec Péguy à qui il se réfère de manière explicite de «dire ce que l’on voit et surtout de voir ce que l’on voit"; il faut arriver à penser la réalité. C'est dans chacun de ces violons aussi divers que variés d’un orchestre unique au monde que l'on reconnaît la France. Mais encore faut-il pour l'entendre et s'en inspirer que son peuple soit animé du respect, de la piété filiale et de l'humilité nécessaires comme le rappelle Alain Finkielkraut; lequel conclut son essai en nous disant que tout n'est pas joué « si nous mettons enfin nos montres à l'heure, si nous choisissons de faire face et si nous n'abandonnons pas, sans coup férir, l'idée et la pratique de la démocratie au processus qui porte le même nom ». Pour ma part, ce que je sais, c’est que ma mère et ma femme n’ont pas besoin d’une recette pour réussir d’excellentes blanquettes de veau ou de non moins excellents navarins d’agneau…Tout n’est peut-être pas encore perdu à la condition de retrouver le chemin des voies escarpées et exaltantes de la transmission.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Commentez cet article et choisissez "Nom/URL" ou Anonyme selon que vous souhaitez signer ou non votre commentaire.
Si vous choisissez de signer votre commentaire, choisissez Nom/URL. Seul le nom est un champ obligatoire.

Retrouvez mes anciens articles sur mon ancien blog