L’enseignant chargé de
fournir au petit d’homme le bagage nécessaire pour affronter la vie, et le juge
qui a pour mission de satisfaire le besoin de justice du citoyen sont au cœur de
la crise de notre Etat. Le parallèle entre les maux de l’enseignement et ceux de
la justice est d’un grand intérêt.
L’enseignant ne doit plus
apprendre à l’élève mais l’aider à découvrir le savoir. Il est devenu une sorte
d’éveilleur, d’animateur. Au bout du compte, son travail est un échec. On n’apprend
plus. On ne sait plus. Nos pédagogues ont progressivement développé le
renoncement à apprendre. C’est la seule explication à la débandade progressive
de l’Education Nationale depuis quelques décennies. Le problème n’est pas celui
des effectifs, du nombre des élèves dans les classes, de la mixité scolaire, de
la carte scolaire ou de je ne sais quoi d’autre encore. Il vient de ce
renoncement. L’enseignant ne doit plus apprendre aux élèves. Il doit les aider
à s’éveiller au savoir. Toutes les contraintes doivent progressivement être
éliminées comme autant de facteurs d’aliénations. Le savoir étant lui-même
considéré au fond comme aliénant. La priorité est d’accompagner ce petit Dieu
que l’homme est devenu afin d’en entretenir le mythe qui est au coeur de toute
la pédagogie de la démocratie moderne. L’enseignant est par ailleurs soumis aux
contraintes de fonctionnement de son institution de plus en plus lourdes et
formalistes. Il participe de l’administration d’un système. Je n’en veux pour
preuve que le nombre d’enseignants qui n’enseignent plus…
La mission du juge a quant à
elle aussi été touchée par un double phénomène similaire. Le développement considérable des
lois et des règlements qui ont fait de lui un applicateur de textes au lieu d’un
juge. La justice est devenue une technique d’administration et d’application du
droit. L’institution judiciaire arbitre
entre des justiciables cherchant à utiliser des textes pour améliorer leur
situation personnelle ou pour régler leurs différends avec leurs concitoyens. Toute
l’astuce du plaideur étant dorénavant d’optimiser sa position par l’utilisation
des textes. La notion de justice a progressivement été éliminée de l’enceinte
judiciaire en ce qu’elle était la réponse à un besoin fondamental de justice ;
or celui-ci qui n’a rien à voir avec l’application des textes. On a par ailleurs
soumis le juge aux contraintes de la gestion d’une institution pour en faire un
gestionnaire doit nous indiquer de stocks de dossiers dont l’efficacité est
appréciée non pas au regard de la qualité de ses décisions mais de son
efficacité statistique.
Ce double cancer touche
deux institutions fondamentales de notre État. Deux institutions qui ont une
fonction essentielle dans la cité parce que la transmission du savoir et la
justice sont des piliers de la vie sociale.
Alors que nous sommes à la
recherche des clés de transformation de la gestion de nos cités par le
politique ce double constat indique une piste de réflexion novatrice. Il s’agit
de rénover des administrations devenues archaïques dans leur mode de
fonctionnement. Il souligne la nécessité de changer de paradigme.
S’agissant de l’enseignement,
nous devons rompre avec un système sclérosé qui entretient une administration d’une
lourdeur extrême, tourne le dos aux innovations pédagogiques, et refuse de se
remettre en cause par rapport à un postulat vieux de deux siècles que nous
devons à Jean-Jacques Rousseau. François-Xavier Bellamy l’analyse
magistralement dans son livre les déshérités. Je rappelle ici la synthèse que j’en
faisais il y a quelques mois :
L'enseignant ne doit donc surtout pas transmettre un
savoir, il doit se faire l'organisateur des situations dans lesquelles Emile
construira son propre savoir. Rousseau conseille de laisser venir l'enfant. Il
s'agit de ne rien lui imposer afin qu'il croie toujours être le maître. En
croyant être le maître l'élève apprend à ne pas être sujet. C'est ainsi que le
projet éducatif rejoint le projet politique de l'édification d'un citoyen libre
à l'intérieur d'une société ordonnée par des lois. L'enfant ne doit rien faire
malgré lui. Les interdits s’inversent dans la relation éducative, ils pèsent
désormais sur l'adulte. L'éducateur doit se mettre au même niveau que l'enfant
et éviter de se montrer plus savant que lui. L'éducation ne devra pas passer
par le langage, ou le moins possible, mais par l'expérience. Il faut enseigner
les choses. Ne pas donner trop de pouvoir aux mots. Les leçons ne passent pas
par le mot mais par la chose ; elles n'instruisent pas l'enfant par
l'intelligence mais par l'expérience. CQFD!
S’agissant de la justice le lien avec l’enseignement et la
philosophie qui le guide est évident. Les lois sont devenues le droit et l’ont
éliminé de sa vocation. Elles lui ont fait perdre sa nature fondamentale, sa vocation au service
de la justice fondamentale, première, primaire. Le besoin de justice n’est plus
satisfait parce que les réponses sont apportées non pas à des hommes et des
femmes confrontées à l’injustice, mais à des situations juridiques de plus en
plus artificielles que nos gouvernants complexifient en permanence sous l'impulsion d'une administration toute puissante; la même qui régente l'Education Nationale....
L’enseignant et le juge ont
perdu l’homme et la femme de leur champ de vision et d'action; et donc leurs attentes et leurs
besoins. Il faut remettre l’homme au cœur du système. Pour l’enseignant, un
enfant qui a besoin d’apprendre des fondamentaux. Pour le juge un être qui
attend d’être rétabli dans ses droits par rapport aux injustices
dont il est victime. Pour cela, nous devons renoncer à une société de plus en
plus technique, mécanisée, constructiviste. admettre la faillite de l'Etat providence. Cela signifie la volonté de sortir de l’administration des citoyens dans leur vie quotidienne pour revenir à la gestion du bien commun et de l’intérêt
individuel de chacune des personnes. Remettre l’homme au cœur du système
consiste non pas à imaginer en permanence des textes supplémentaires ou des
réglementations nouvelles, mais à lui donner les moyens d’être lui-même et de
le rétablir dans ses exigences et ses besoins les plus fondamentaux.
Voilà des exigences qui
devraient être au cœur des débats politiques qui vont s’ouvrir ces prochaines
semaines jusqu’en mai 2017. C’est à nous qu’il revient de les faire
remonter à la surface encombrée par des médias et des candidats qui prônent la
réforme ou la révolution sans véritablement vouloir les entreprendre…
Semper idem !
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