Car le
malaise contemporain ne tient pas seulement à la fatigue, aux charges ou aux
transformations économiques. Il concerne le rapport même de l’homme au réel, à
lui-même et aux autres. Le travail n’est plus spontanément perçu comme une
œuvre, une responsabilité ou une manière d’habiter le monde. Il tend à devenir
une fonction abstraite, une variable administrative et surtout une contrainte
dont il faudrait s’affranchir. Pourquoi ?
La « fête du
Travail » est devenue, dans les faits, la célébration d’un refus ou d’un rejet
du travail. Les prises de position de Sophie Binet ou de Sandrine Rousseau
revendiquant le droit à la paresse sont caricaturales et disent beaucoup de
notre époque. Pendant longtemps, le travail reliait l’homme au réel. Le paysan
cultivait la terre, l’artisan façonnait un objet, le boulanger fabriquait le
pain quotidien. Le travail engageait l’homme et l’inscrivait dans une
continuité. Il lui permettait de recevoir une rémunération juste et digne.
Il serait
naïf d’idéaliser ces formes anciennes de travail. Rien n’était parfait. Le
métier pouvait aussi être marqué par la pénibilité, l’usure physique, la
dépendance économique ou l’angoisse financière. L’artisan, par exemple, pouvait
être écrasé par la dette, soumis aux commandes, prisonnier de contraintes
matérielles très dures. L’aliénation n’est pas une invention marxiste même si
cette idéologie l’a instrumentalisée. Mais le travail humain avait un sens même
s’il était perfectible.
À mesure que
la société s’est technicisée et administrée, ce rapport concret au réel s’est
progressivement affaibli. Beaucoup travaillent désormais dans un univers de
procédures, de flux numériques, d’indicateurs et d’interfaces où il devient
difficile de percevoir ce que l’on produit réellement, à quoi l’on sert ou ce
que l’on transforme. La crise du travail est d’abord une crise du sens liée à cette
abstraction qui est le fruit d’une inexorable évolution.
Cette dernière avait été pressentie avec lucidité par Georges Bernanos lorsqu’il dénonçait le risque d’une civilisation où la logique technique finit par subordonner progressivement l’homme.
De son côté, Jacques Ellul avait montré que la technique moderne ne se réduit pas à un ensemble d’outils : elle devient un système autonome tendant à imposer partout ses propres critères d’efficacité, de rationalisation et d’organisation.
Dans un tel univers, le travail perd progressivement son enracinement humain pour devenir une simple fonction au sein d’un mécanisme impersonnel.Or un métier
n’est pas simplement un emploi technique. Il suppose un savoir-faire, une
responsabilité, une autonomie, une transmission et un engagement pour la subsistance.
Il relie l’homme à une expérience tangible du réel.
C’est
précisément ce qu’avaient analysé Michel Creuzet et jean Ousset grâce à leur approfondissement de
la doctrine sociale de l’Église Catholique, lorsqu’ils rappelaient qu’une
civilisation ne tient pas seulement par ses institutions mais aussi par ses
structures organiques : les familles, les métiers, les savoir-faire et les
communautés vivantes. Une société qui détruit progressivement ces médiations naturelles
produit des individus isolés face à des systèmes toujours plus impersonnels.
On en revient au fait que le travail ne consiste pas seulement à produire ; il doit permettre à l’homme d’habiter le monde dans sa relation au réel et aux autres.
Le philosophe américain Matthew B. Crawford prolonge avec force cette réflexion dans son Éloge du carburateur. Ancien universitaire devenu réparateur de motos, Crawford montre que le travail concret engage une véritable intelligence pratique du réel. Le mécanicien, l’artisan ou le boulanger affrontent une matière qui résiste et qui impose ses lois. Le réel ne ment pas : un moteur fonctionne ou ne fonctionne pas, le pain lève ou ne lève pas. Ce rapport direct à la réalité forme le jugement, l’attention, l’humilité et le sens des limites.
À l’inverse, beaucoup de travaux contemporains deviennent de plus en plus abstraits et désincarnés. L’homme manipule des procédures sans toujours percevoir la finalité réelle de son action. Ceci nourrit une fatigue existentielle profonde qui peut expliquer sans le justifier le penchant de certains pour la paresse.Cette
évolution ne touche pas que le travail manuel. Les activités intellectuelles ou
abstraites sont aussi concernées. La recherche scientifique, la création
artistique, la pensée théorique, le soin, l’enseignement ou certaines formes de
travail numérique peuvent eux aussi engager profondément l’homme dans une quête
de vérité, de beauté, de transmission ou de responsabilité. L’abstraction n’est
pas en elle-même un déracinement.
Il va de soi
que l’intelligence artificielle accélère cette évolution. Le problème de l’IA
n’est pas seulement économique ; il est anthropologique. Plus la technique
prend en charge l’écriture, le diagnostic, la décision ou même certaines formes
de création, plus l’homme risque de déléguer non seulement des tâches mais
aussi certaines expériences fondamentales de confrontation au réel, de jugement
et de responsabilité. Une civilisation entièrement organisée autour de
l’automatisation et des flux numériques pourrait produire des individus
toujours plus séparés des conséquences concrètes de leurs actes.
Mais au-delà de ces effets liés à la technique et à l’IA la cause profonde du déracinement réside dans le cœur même du sens du travail humain quel qu’il soit. La réponse a été en grande partie formulée dans son encyclique Laborem Exercens par Saint Jean-Paul II<;
Ce texte demeure d’une étonnante actualité. Le Pape y rappelle que « le travail est fait pour l’homme et non l’homme pour le travail ». Le travail possède une dimension réelle — produire quelque chose d’utile — mais il a surtout une dimension personnelle : il forme celui qui agit et lui permet de se réaliser. En travaillant, l’homme ne transforme pas seulement le monde extérieur ; il se transforme lui-même. Il y trouve aussi les moyens de faire vivre les siens : « L’homme se nourrit de ce pain en le gagnant à la sueur de son front, autrement dit par son effort et sa peine personnels ». Et encore : « la famille constitue l’un des termes de référence les plus importants […] de l’ordre social et éthique du travail humain ». Le drame moderne commence lorsque le travail cesse de fournir à l’homme l’occasion de se réaliser et de faire subsister se famille, pour devenir uniquement une logique de rendement, de gestion ou de consommation. Le sens et la dignité du travail humain sont résumés dans ces quelques phrases. L’homme met sa peine et son amour des siens dans son travail, quel qu’il soit. Et il est évident que l’aberration de certaines rémunérations excessives et sans justification économique comme l’insuffisance d’autres rémunérations incapables de procurer les moyens de subsistance aux familles de leurs acteurs sont le côté pile et le côté face d’une déconnexion qui participe de la dissolution du lien entre l’homme et son travail. Il en va de même de notre système social qui n’incite plus au travail et en décourage.Le débat du
1er mai révèle donc bien davantage qu’un conflit social. Il met au jour une
interrogation anthropologique. Le travail est-il encore une œuvre humaine ou
n’est-il plus qu’un mécanisme économique à administrer et souvent marqué du
sceau de l’injustice ? Tant qu’il sera perçu uniquement comme une contrainte
permettant l’accès à la consommation, chaque heure travaillée apparaîtra comme
une heure volée à la vie. A la condition de retrouver sa dimension d’œuvre, le
travail humain redevient une manière de participer au réel, de transmettre, de
servir et de construire quelque chose qui dépasse l’individu lui-même.
Le véritable problème contemporain n’est pas que les hommes travaillent trop. C’est d’abord qu’ils ne savent plus toujours pourquoi ils travaillent, ni comment leur travail les relie réellement, efficacement et concrètement au monde réel et aux autres ; et ensuite qu’il n’est plus le juste moyen de vivre et de faire vivre les leurs.
Nous devons retrouver le sens du travail humain !
Semper idem!







Remarquable ! Félicitations !!!
RépondreSupprimerJe confirme : remarquable analyse Bernard ! Bravo !
RépondreSupprimerPuis-je y ajouter cette citation de Saint-Exupéry ?
« Force-les de bâtir ensemble une tour et tu les changeras en frères. Mais si tu veux qu’ils se haïssent, jette-leur du grain. »