dimanche 3 mai 2026

A PROPOS DU 1er MAI : LE SENS DU TRAVAIL HUMAIN

Le débat autour de l’ouverture des boulangeries le 1er mai 2026 n’est pas qu’une querelle syndicale. Il révèle une crise plus profonde ; nous ne savons plus ce qu’est le travail.



Car le malaise contemporain ne tient pas seulement à la fatigue, aux charges ou aux transformations économiques. Il concerne le rapport même de l’homme au réel, à lui-même et aux autres. Le travail n’est plus spontanément perçu comme une œuvre, une responsabilité ou une manière d’habiter le monde. Il tend à devenir une fonction abstraite, une variable administrative et surtout une contrainte dont il faudrait s’affranchir. Pourquoi ?

La « fête du Travail » est devenue, dans les faits, la célébration d’un refus ou d’un rejet du travail. Les prises de position de Sophie Binet ou de Sandrine Rousseau revendiquant le droit à la paresse sont caricaturales et disent beaucoup de notre époque. Pendant longtemps, le travail reliait l’homme au réel. Le paysan cultivait la terre, l’artisan façonnait un objet, le boulanger fabriquait le pain quotidien. Le travail engageait l’homme et l’inscrivait dans une continuité. Il lui permettait de recevoir une rémunération juste et digne.

Il serait naïf d’idéaliser ces formes anciennes de travail. Rien n’était parfait. Le métier pouvait aussi être marqué par la pénibilité, l’usure physique, la dépendance économique ou l’angoisse financière. L’artisan, par exemple, pouvait être écrasé par la dette, soumis aux commandes, prisonnier de contraintes matérielles très dures. L’aliénation n’est pas une invention marxiste même si cette idéologie l’a instrumentalisée. Mais le travail humain avait un sens même s’il était perfectible.

À mesure que la société s’est technicisée et administrée, ce rapport concret au réel s’est progressivement affaibli. Beaucoup travaillent désormais dans un univers de procédures, de flux numériques, d’indicateurs et d’interfaces où il devient difficile de percevoir ce que l’on produit réellement, à quoi l’on sert ou ce que l’on transforme. La crise du travail est d’abord une crise du sens liée à cette abstraction qui est le fruit d’une inexorable évolution.

Cette dernière avait été pressentie avec lucidité par Georges Bernanos lorsqu’il dénonçait le risque d’une civilisation où la logique technique finit par subordonner progressivement l’homme. 

De son côté, Jacques Ellul avait montré que la technique moderne ne se réduit pas à un ensemble d’outils : elle devient un système autonome tendant à imposer partout ses propres critères d’efficacité, de rationalisation et d’organisation. 

Dans un tel univers, le travail perd progressivement son enracinement humain pour devenir une simple fonction au sein d’un mécanisme impersonnel.

Or un métier n’est pas simplement un emploi technique. Il suppose un savoir-faire, une responsabilité, une autonomie, une transmission et un engagement pour la subsistance. Il relie l’homme à une expérience tangible du réel.

C’est précisément ce qu’avaient analysé Michel Creuzet et jean Ousset grâce à leur approfondissement de la doctrine sociale de l’Église Catholique, lorsqu’ils rappelaient qu’une civilisation ne tient pas seulement par ses institutions mais aussi par ses structures organiques : les familles, les métiers, les savoir-faire et les communautés vivantes. Une société qui détruit progressivement ces médiations naturelles produit des individus isolés face à des systèmes toujours plus impersonnels.

Cette intuition rejoint la pensée de Simone Weil dans L’Enracinement. Pour elle, le grand mal moderne est le déracinement. Le travailleur souffre lorsque son activité devient mécanique, fragmentée ou abstraite, lorsqu’il ne peut plus relier son effort quotidien à une œuvre intelligible. Simone Weil allait jusqu’à écrire que « le travail physique doit être le centre spirituel d’une vie sociale bien ordonnée ».  

On en revient au fait que le travail ne consiste pas seulement à produire ; il doit permettre à l’homme d’habiter le monde dans sa relation au réel et aux autres.

Le philosophe américain Matthew B. Crawford prolonge avec force cette réflexion dans son Éloge du carburateur. Ancien universitaire devenu réparateur de motos, Crawford montre que le travail concret engage une véritable intelligence pratique du réel. Le mécanicien, l’artisan ou le boulanger affrontent une matière qui résiste et qui impose ses lois. Le réel ne ment pas : un moteur fonctionne ou ne fonctionne pas, le pain lève ou ne lève pas. Ce rapport direct à la réalité forme le jugement, l’attention, l’humilité et le sens des limites. 

À l’inverse, beaucoup de travaux contemporains deviennent de plus en plus abstraits et désincarnés. L’homme manipule des procédures sans toujours percevoir la finalité réelle de son action. Ceci nourrit une fatigue existentielle profonde qui peut expliquer sans le justifier le penchant de certains pour la paresse.

Cette évolution ne touche pas que le travail manuel. Les activités intellectuelles ou abstraites sont aussi concernées. La recherche scientifique, la création artistique, la pensée théorique, le soin, l’enseignement ou certaines formes de travail numérique peuvent eux aussi engager profondément l’homme dans une quête de vérité, de beauté, de transmission ou de responsabilité. L’abstraction n’est pas en elle-même un déracinement.

Il va de soi que l’intelligence artificielle accélère cette évolution. Le problème de l’IA n’est pas seulement économique ; il est anthropologique. Plus la technique prend en charge l’écriture, le diagnostic, la décision ou même certaines formes de création, plus l’homme risque de déléguer non seulement des tâches mais aussi certaines expériences fondamentales de confrontation au réel, de jugement et de responsabilité. Une civilisation entièrement organisée autour de l’automatisation et des flux numériques pourrait produire des individus toujours plus séparés des conséquences concrètes de leurs actes.

Mais au-delà de ces effets liés à la technique et à l’IA la cause profonde du déracinement réside dans le cœur même du sens du travail humain quel qu’il soit. La réponse a été en grande partie formulée dans son encyclique Laborem Exercens par Saint Jean-Paul II.

Ce texte demeure d’une étonnante actualité. Le Pape y rappelle que « le travail est fait pour l’homme et non l’homme pour le travail ». Le travail possède une dimension réelle — produire quelque chose d’utile — mais il a surtout une dimension personnelle : il forme celui qui agit et lui permet de se réaliser. En travaillant, l’homme ne transforme pas seulement le monde extérieur ; il se transforme lui-même. Il y trouve aussi les moyens de faire vivre les siens : « L’homme se nourrit de ce pain en le gagnant à la sueur de son front, autrement dit par son effort et sa peine personnels ». Et encore : « la famille constitue l’un des termes de référence les plus importants […] de l’ordre social et éthique du travail humain ». Le drame moderne commence lorsque le travail cesse de fournir à l’homme l’occasion de se réaliser et de faire subsister sa famille, pour devenir uniquement une logique de rendement, de gestion ou de consommation. Le sens et la dignité du travail humain sont résumés dans ces quelques phrases. L’homme met sa peine et son amour des siens dans son travail, quel qu’il soit. Et il est évident que l’aberration de certaines rémunérations excessives et sans justification économique comme l’insuffisance d’autres rémunérations incapables de procurer les moyens de subsistance aux familles de leurs acteurs sont le côté pile et le côté face d’une déconnexion qui participe de la dissolution du lien entre l’homme et son travail. Il en va de même de notre système social qui n’incite plus au travail et en décourage.

Le débat du 1er mai révèle donc bien davantage qu’un conflit social. Il met au jour une interrogation anthropologique. Le travail est-il encore une œuvre humaine ou n’est-il plus qu’un mécanisme économique à administrer et souvent marqué du sceau de l’injustice ? Tant qu’il sera perçu uniquement comme une contrainte permettant l’accès à la consommation, chaque heure travaillée apparaîtra comme une heure volée à la vie. A la condition de retrouver sa dimension d’œuvre, le travail humain redevient une manière de participer au réel, de transmettre, de servir et de construire quelque chose qui dépasse l’individu lui-même.

Le véritable problème contemporain n’est pas que les hommes travaillent trop. C’est d’abord qu’ils ne savent plus toujours pourquoi ils travaillent, ni comment leur travail les relie réellement, efficacement et concrètement au monde réel et aux autres ; et ensuite qu’il n’est plus le juste moyen de vivre et de faire vivre les leurs. 

Nous devons retrouver le sens du travail humain !

Semper idem!

 

2 commentaires:

  1. Remarquable ! Félicitations !!!

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  2. Je confirme : remarquable analyse Bernard ! Bravo !
    Puis-je y ajouter cette citation de Saint-Exupéry ?
    « Force-les de bâtir ensemble une tour et tu les changeras en frères. Mais si tu veux qu’ils se haïssent, jette-leur du grain. »

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