samedi 7 novembre 2026

ELECTIONS PRESIDENTIELLES: UN THEATRE D'OMBRES ?

Tous les cinq ans, la France se cherche un chef et des raisons d’espérer encore. Le peuple croit choisir celui qui gouvernera. Etat profond ? Tentacule technologique ?


Il s'appelle Alexander Zimmer. Dans Le fondateur, paru cet automne, Giuliano da Empoli met en scène ce magnat de la tech, maître de Panoptik, une entreprise qui a fait de la surveillance mondiale son modèle économique. À son service, G., conseiller politique tombé en disgrâce, découvre où loge désormais le pouvoir réel. Pas sur la scène. Dans les coulisses. Derrière les écrans.

Fiction ? À peine. On reconnaît en Zimmer la silhouette de Peter Thiel, cofondateur de Palantir. Le réel n’est pas loin.

Da Empoli conclue sans détour : « Nos vies seront totalement transparentes via la technologie. Mais le cœur du pouvoir, lui, deviendra opaque. »

Cette phrase m'a interpelé. J'ai consacré un livre, Éloge du secret, à défendre cette part d'ombre qui protège la personne : le for interne, l'intime, la vie intérieure. Et voici que l'ordre s'inverse. Le secret est retiré à ceux qu'il protégeait, pour être confisqué par ceux qu'il devrait éloigner. Transparence pour les gouvernés. Opacité pour les puissants. Bentham en avait rêvait avec son Panoptique ; est-ce en passe de se concrétiser ?

Pendant ce temps, la campagne présidentielle s'installe. Chaque candidat cherche l'électorat susceptible de le conduire à la magistrature suprême ; de leur côté les Français se demandent si le prochain président pourra sortir le pays de l'impasse. Mais n’est-ce pas une fausse alternative ? Car une question n’est pas posée : comment gouverner lorsque l'intelligence artificielle et les géants de la tech installent leur propre pouvoir, au risque de réduire l'État à un théâtre d'ombres ?

Les programmes des candidats ne manquent pas de milliards pour l'IA : plans d'investissement, centres de calcul, ingénieurs à former. Mais un seul candidat, à ma connaissance, pose la question à sa vraie hauteur, celle de l'homme : David Lisnard. Le 6 novembre, aux Rencontres de l'Avenir de Saint-Raphaël, il la formulait ainsi : l'homme peut-il garder la maîtrise de son destin quand son invention le dépasse ?


Trois questions se posent aux candidats et à leurs électeurs.

Qui fixe les règles ?

Il serait cruel de comparer la vie politique au théâtre de Guignol. Moins pour le ridicule de certaines situations que pour cette image familière : des personnages paraissent agir seuls, alors que leurs paroles et leurs mouvements sont guidés en coulisses. Guignol hier, théâtre d'ombres demain.

La comparaison force le trait : nos gouvernants gardent des pouvoirs considérables. Mais quelle liberté leur reste-t-il lorsqu'ils dépendent, en termes d’information, de renseignements comme d’actions, d'outils qu'ils ne maîtrisent pas ?

Les réseaux sociaux et leurs algorithmes influencent nos vies. Avec l'IA, cette influence s'étend aux réponses, aux conseils et aux analyses sur lesquels nous fondons nos décisions. Elle gagne les administrations, les entreprises et les armées, et pèse sur les relations internationales : qui contrôle les infrastructures, les données et les logiciels possède des moyens de pression sur ceux qui les utilisent.

La France en a fait l'expérience. Après les attentats de 2015, la DGSI s'est équipée du logiciel de Palantir, faute d'outil français équivalent. Le contrat a été renouvelé en 2019, en 2022, puis en décembre 2025 pour trois ans. Six mois plus tard, le 16 juin 2026, Sébastien Lecornu annonça le passage au français ChapsVision : « Nous ne pouvons pas accepter de nouvelles dépendances stratégiques dans le numérique. » Ne pas dépendre de partenaires « capables de couper le robinet ». Palantir a aussitôt rappelé que son contrat demeurait « pleinement en vigueur ». Cet exemple illustre lea réalité de la dépendance et de la difficulté d’en sortir ; combien d’autres contrats n’ont-ils pas été dénoncés ?

Comme je le soulignais dans mon billet consacré à la réflexion du pape sur l'IA, derrière les systèmes demeurent des choix humains. La responsabilité ne disparaît pas avec l'automatisation. Encore faut-il qu’elle ne soit pas exercée dans l’ombre.

Demandons donc aux candidats comment ils entendent préserver notre souveraineté face à ces dépendances, aux influences et à l'espionnage. Quels moyens propres voulons-nous posséder ? Quelles garanties exiger ? Comment conserver la possibilité de refuser, de changer de fournisseur ou de fonctionner sans lui ?

Quelle école pour nos enfants ?

L'école occupe une place importante dans les discours. Mais quelle direction lui donner face aux transformations en cours ?

Le ministère a publié en juin 2025 un cadre d'usage : pas d'IA générative entre les mains des élèves à l'école primaire, un usage encadré, en classe, à partir de la 4e. C'est une règle de prudence, pas encore un projet.

Nous n’attendons pas d’un futur président le détail des programmes. Nous pouvons, en revanche, exiger une vision : savoir ce que l’école doit transmettre quand la machine sait déjà tout restituer.

Les questions sont vertigineuses. Que faudra-t-il apprendre lorsque l’IA produira une dissertation ou une synthèse en quelques secondes ? Sur quels critères sélectionner les jeunes pour l’accès aux formations ? Comment évaluer leur compréhension et leur travail personnel ? Quelle place réserver aux savoirs fondamentaux ?

Une certitude, pourtant. La machine produit des réponses ; elle ne garantit ni leur vérité ni leur compréhension. Plus les outils seront puissants, plus il faudra former des esprits capables d’en user avec discernement.

Or le discernement ne se télécharge pas. Il se forge lentement, dans l’effort, le silence, la confrontation patiente avec un texte ou un problème. Il suppose une vie intérieure. C’est précisément elle que notre époque menace. Bernanos l’avait pressenti dès 1947 : « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. » L’école est le premier lieu où cette vie intérieure se construit. Ou se perd.

D’où l’urgence de lui ménager des temps à l’abri des écrans. David Lisnard le dit à sa manière : plus que la machine augmentée, il faut craindre l’homme diminué, et l’ennemi de l’homme, ajoute-t-il, sera sa propre paresse. Il propose de sanctuariser des temps sans numérique, d’autant plus longs que l’enfant est jeune, et d’apprendre à décoder le monde autant qu’à coder. Je ne plaidais pas autre chose dans mon précédent billet : il faut avoir appris à chercher, à écrire et à raisonner par soi-même pour juger ce que la machine propose.

L’enseignement est à refonder. Qui, parmi les candidats, en proposera les bons axes ?

Qui nous protégera, et comment ?

Les risques appellent la même clarté. Les cyberattaques, le vol de données et les escroqueries peuvent perturber les services essentiels, atteindre nos biens et exposer nos informations confidentielles. Les drones et les systèmes automatisés transforment également les moyens d'agression.

Publié le 3 février 2026 sous la direction de Yoshua Bengio, le rapport international sur la sécurité de l'IA relève qu'en 2025 plusieurs entreprises ont publié de nouveaux modèles assortis de protections renforcées : leurs propres tests ne permettaient pas d'exclure qu'ils aident des novices à concevoir des armes biologiques. Le rapport reste prudent sur l'ampleur réelle du risque. Mais l'alerte est venue des concepteurs eux-mêmes.

Qui évalue ces dangers indépendamment des entreprises concernées ? Quels moyens consacrer à leur prévention ? Comment organiser la réponse à une crise ?

L'innovation promet des progrès considérables. Raison de plus pour exiger une volonté politique capable d'en définir les finalités et d'en assumer les conséquences.

*  *  *

Ces trois questions en ouvrent bien d'autres, sur le travail, la santé, la justice ou la défense. Elles devraient structurer la campagne. Sans elles, les candidats occuperont la scène tandis que les forces qui déterminent leur marge d'action resteront dans l'ombre.

À ceux qui demandent à gouverner, demandons quelle direction ils veulent donner au pays et comment ils comptent conserver les moyens de la suivre.

Faute de quoi, nous élirons des ombres. Et Zimmer, lui, n'aura pas besoin de se présenter pour tirer les ficelles.

2 commentaires:

  1. Le système éducatif en place fait déjà la part belle au « prêt à penser ». Je crains pour ma part l’arrivée de l’IA au cœur de l’Ecole provoque, sinon n’y prend pas garde, une aggravation de cette tendance, et que l’on forme donc des générations de crétins incapables de penser par eux mêmes…
    Orwell au secours !
    CR

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  2. "Bentham en avait rêvait avec son Panoptique"... Toujours relire avant de publier...
    J'ai 80 ans et je me rappelle mon père nous serinant à ma petite sœur et moi : "science sans conscience n'est que ruine de l'âme"... je crois que c'était du Montesquieu... et on en est toujours là

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