Tous les cinq ans, la France se cherche un chef et des raisons d’espérer encore. Le peuple croit choisir celui qui gouvernera. Etat profond ? Tentacule technologique ?
Il s'appelle Alexander Zimmer. Dans Le fondateur, paru cet automne, Giuliano da
Empoli met en scène ce magnat de la tech, maître de Panoptik, une entreprise
qui a fait de la surveillance mondiale son modèle économique. À son service,
G., conseiller politique tombé en disgrâce, découvre où loge désormais le
pouvoir réel. Pas sur la scène. Dans les coulisses. Derrière les écrans.
Da Empoli conclue sans détour : « Nos vies seront
totalement transparentes via la technologie. Mais le cœur du pouvoir, lui,
deviendra opaque. »
Cette phrase m'a interpelé. J'ai consacré un livre, Éloge
du secret, à défendre cette part d'ombre qui protège la personne : le
for interne, l'intime, la vie intérieure. Et voici que l'ordre s'inverse. Le
secret est retiré à ceux qu'il protégeait, pour être confisqué par ceux qu'il
devrait éloigner. Transparence pour les gouvernés. Opacité pour les puissants.
Bentham en avait rêvait avec son Panoptique ; est-ce en passe de se
concrétiser ?
Pendant ce temps, la campagne présidentielle s'installe.
Chaque candidat cherche l'électorat susceptible de le conduire à la
magistrature suprême ; de leur côté les Français se demandent si le
prochain président pourra sortir le pays de l'impasse. Mais n’est-ce pas une
fausse alternative ? Car une question n’est pas posée : comment
gouverner lorsque l'intelligence artificielle et les géants de la tech
installent leur propre pouvoir, au risque de réduire l'État à un théâtre
d'ombres ?
Les programmes des candidats ne manquent pas de milliards pour l'IA : plans d'investissement, centres de calcul, ingénieurs à former. Mais un seul candidat, à ma connaissance, pose la question à sa vraie hauteur, celle de l'homme : David Lisnard. Le 6 novembre, aux Rencontres de l'Avenir de Saint-Raphaël, il la formulait ainsi : l'homme peut-il garder la maîtrise de son destin quand son invention le dépasse ?
Trois questions se posent aux candidats et à leurs
électeurs.
Qui
fixe les règles ?
Il serait cruel de comparer la vie politique au théâtre de
Guignol. Moins pour le ridicule de certaines situations que pour cette image
familière : des personnages paraissent agir seuls, alors que leurs paroles
et leurs mouvements sont guidés en coulisses. Guignol hier, théâtre d'ombres
demain.
La comparaison force le trait : nos gouvernants
gardent des pouvoirs considérables. Mais quelle liberté leur reste-t-il
lorsqu'ils dépendent, en termes d’information, de renseignements comme d’actions,
d'outils qu'ils ne maîtrisent pas ?
Les réseaux sociaux et leurs algorithmes influencent nos
vies. Avec l'IA, cette influence s'étend aux réponses, aux conseils et aux
analyses sur lesquels nous fondons nos décisions. Elle gagne les
administrations, les entreprises et les armées, et pèse sur les relations
internationales : qui contrôle les infrastructures, les données et les
logiciels possède des moyens de pression sur ceux qui les utilisent.
La France en a fait l'expérience. Après les attentats de
2015, la DGSI s'est équipée du logiciel de Palantir, faute d'outil français
équivalent. Le contrat a été renouvelé en 2019, en 2022, puis en décembre 2025
pour trois ans. Six mois plus tard, le 16 juin 2026, Sébastien Lecornu annonça
le passage au français ChapsVision : « Nous ne pouvons pas accepter
de nouvelles dépendances stratégiques dans le numérique. » Ne pas dépendre
de partenaires « capables de couper le robinet ». Palantir a aussitôt
rappelé que son contrat demeurait « pleinement en vigueur ». Cet
exemple illustre lea réalité de la dépendance et de la difficulté d’en sortir ;
combien d’autres contrats n’ont-ils pas été dénoncés ?
Comme je le soulignais dans mon billet consacré à la
réflexion du pape sur l'IA, derrière les systèmes demeurent des choix humains.
La responsabilité ne disparaît pas avec l'automatisation. Encore faut-il qu’elle
ne soit pas exercée dans l’ombre.
Demandons donc aux candidats comment ils entendent
préserver notre souveraineté face à ces dépendances, aux influences et à
l'espionnage. Quels moyens propres voulons-nous posséder ? Quelles
garanties exiger ? Comment conserver la possibilité de refuser, de changer
de fournisseur ou de fonctionner sans lui ?
Quelle
école pour nos enfants ?
L'école occupe une place importante dans les discours. Mais
quelle direction lui donner face aux transformations en cours ?
Le ministère a publié en juin 2025 un cadre d'usage :
pas d'IA générative entre les mains des élèves à l'école primaire, un usage
encadré, en classe, à partir de la 4e. C'est une règle de prudence, pas encore
un projet.
Nous n’attendons pas d’un futur président le détail des
programmes. Nous pouvons, en revanche, exiger une vision : savoir ce que
l’école doit transmettre quand la machine sait déjà tout restituer.
Les questions sont vertigineuses. Que faudra-t-il
apprendre lorsque l’IA produira une dissertation ou une synthèse en quelques
secondes ? Sur quels critères sélectionner les jeunes pour l’accès aux
formations ? Comment évaluer leur compréhension et leur travail personnel ?
Quelle place réserver aux savoirs fondamentaux ?
Une certitude, pourtant. La machine produit des
réponses ; elle ne garantit ni leur vérité ni leur compréhension. Plus les
outils seront puissants, plus il faudra former des esprits capables d’en user
avec discernement.
Or le discernement ne se télécharge pas. Il se forge
lentement, dans l’effort, le silence, la confrontation patiente avec un texte
ou un problème. Il suppose une vie intérieure. C’est précisément elle que notre
époque menace. Bernanos l’avait pressenti dès 1947 : « On ne comprend
absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle
est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. »
L’école est le premier lieu où cette vie intérieure se construit. Ou se perd.
D’où l’urgence de lui ménager des temps à l’abri des
écrans. David Lisnard le dit à sa manière : plus que la machine augmentée, il
faut craindre l’homme diminué, et l’ennemi de l’homme, ajoute-t-il, sera sa
propre paresse. Il propose de sanctuariser des temps sans numérique, d’autant
plus longs que l’enfant est jeune, et d’apprendre à décoder le monde autant
qu’à coder. Je ne plaidais pas autre chose dans mon précédent billet : il faut
avoir appris à chercher, à écrire et à raisonner par soi-même pour juger ce que
la machine propose.
L’enseignement est à refonder. Qui, parmi les
candidats, en proposera les bons axes ?
Qui
nous protégera, et comment ?
Les risques appellent la même clarté. Les cyberattaques, le
vol de données et les escroqueries peuvent perturber les services essentiels,
atteindre nos biens et exposer nos informations confidentielles. Les drones et
les systèmes automatisés transforment également les moyens d'agression.
Publié le 3 février 2026 sous la direction de Yoshua
Bengio, le rapport international sur la sécurité de l'IA relève qu'en 2025
plusieurs entreprises ont publié de nouveaux modèles assortis de protections
renforcées : leurs propres tests ne permettaient pas d'exclure qu'ils
aident des novices à concevoir des armes biologiques. Le rapport reste prudent
sur l'ampleur réelle du risque. Mais l'alerte est venue des concepteurs
eux-mêmes.
Qui évalue ces dangers indépendamment des entreprises
concernées ? Quels moyens consacrer à leur prévention ? Comment
organiser la réponse à une crise ?
L'innovation promet des progrès considérables. Raison de
plus pour exiger une volonté politique capable d'en définir les finalités et
d'en assumer les conséquences.
* * *
Ces trois questions en ouvrent bien d'autres, sur le
travail, la santé, la justice ou la défense. Elles devraient structurer la
campagne. Sans elles, les candidats occuperont la scène tandis que les forces
qui déterminent leur marge d'action resteront dans l'ombre.
À ceux qui demandent à gouverner, demandons quelle
direction ils veulent donner au pays et comment ils comptent conserver les
moyens de la suivre.
Faute de quoi, nous élirons des ombres. Et Zimmer, lui,
n'aura pas besoin de se présenter pour tirer les ficelles.


Le système éducatif en place fait déjà la part belle au « prêt à penser ». Je crains pour ma part l’arrivée de l’IA au cœur de l’Ecole provoque, sinon n’y prend pas garde, une aggravation de cette tendance, et que l’on forme donc des générations de crétins incapables de penser par eux mêmes…
RépondreSupprimerOrwell au secours !
CR
"Bentham en avait rêvait avec son Panoptique"... Toujours relire avant de publier...
RépondreSupprimerJ'ai 80 ans et je me rappelle mon père nous serinant à ma petite sœur et moi : "science sans conscience n'est que ruine de l'âme"... je crois que c'était du Montesquieu... et on en est toujours là